Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Elle ouvrit la portière, exhiba une longue jambe nerveuse et fine qu’elle posa délicatement sur le macadam et, retroussant sa jupe jusqu’à l’aine, décocha son plus beau sourire et lui dit au revoir.
— On s’appelle ?
— On s’appelle.
Elle prit le grand sac blanc marqué Colette sur le siège arrière et sortit. Elle avançait en se promenant comme un mannequin sur le podium et il la regarda s’éloigner en poussant un juron. La salope ! Elle le rendait fou ! Rien que de sentir ses lèvres douces et élastiques sous les siennes lui faisait tourner le sang. Et sa petite langue qui dansait dans ses baisers… Il ferma les yeux et renversa la tête en arrière. Elle le faisait bander comme un âne et lanterner comme un ver luisant. Je n’en peux plus, il va falloir qu’elle passe à la casserole !
Ça durait depuis le mois de juin, leur petite histoire. Et depuis le mois de juin, elle lui brandissait un lampion : passer une nuit entière avec lui, le laisser la déshabiller tout doucement, la caresser… Il avait passé chaque week-end du mois de juillet à Deauville, à cause d’elle. Il avait payé tous ses caprices, payé pour tous ses copains et le jeu du chat et de la souris avait repris à Paris. Quand il croyait la tenir, elle s’échappait en lui faisant un pied-de-nez. Il s’invectiva, connard, grand chef des connards, elle te promène en gondole, oui ! En te jouant de la mandoline quand il s’agit de passer à la caisse ! Qu’as-tu obtenu d’elle ? Que dalle ! À part des baisers sur la bouche et deux ou trois tripotages. Dès que ma main descend trop bas, c’est un tollé de taliban ! Elle veut bien s’afficher avec moi dans les restos à la mode, dévaliser les magasins, manger des glaces, se répandre dans les fauteuils de cinéma, mais pour le reste, c’est porte blindée ! C’est chichounet, comme récompense. Si j’additionne les fringues qu’elle me fait acheter, les portables qu’elle prend un malin plaisir à semer, les gadgets dont elle se lasse et qu’elle balance à la poubelle parce qu’elle n’a pas le courage de lire le mode d’emploi, j’investis à fonds perdus ! Aucune fille ne m’a jamais traité comme ça. Aucune ! D’habitude, elles lèchent la semelle de mes bottes. Elle, elle s’essuie les pompes sur le bas de mes pantalons, colle du gloss sur les coussins de ma voiture, écrase son chewing-gum dans la boîte à gants et file des coups de sac Dior sur le capot quand elle n’est pas contente ! Il se regarda dans le rétroviseur et se demanda ce qu’il avait fait pour mériter ça. T’es pas le fils de Frankenstein, tu sens pas le moisi, t’as de la moelle dans les os et elle te photographie même pas ! Il soupira et remit le contact.
Comme si elle avait suivi le déroulement de ses pensées, Hortense se retourna et, avant de disparaître au coin de la rue, lui envoya un baiser en balançant une lourde mèche de cheveux. Il lui répondit par un appel de phares et disparut en imprimant sa fureur dans la gomme de ses pneus.
Qu’est-ce que c’est facile de faire marcher les mecs ! L’imbécillité du désir érotique ! La tyrannie du sentiment ! Ils s’y engouffrent tous comme dans des cavernes menaçantes et ils s’en vantent ! Même les vieux comme Chaval ! Il mendie son plaisir, il tremble, il quémande. Trente-cinq ans, pourtant ! songea Hortense. Il devrait avoir de l’expérience. Eh bien, non ! Il se répand en flaque molle. Il suffisait qu’elle lui promette un vague délice ou remonte un peu sa jupe sur ses cuisses pour qu’il ronronne comme un vieux matou sans dents. Est ce que je vais coucher avec lui ou pas ? J’en ai pas vraiment envie mais il risque de se lasser. Et la kermesse sera fermée. J’aimerais mieux faire ça avec un peu d’entrain au cœur. Surtout, la première fois. Avec Chaval, ça risque d’être purement mercantile. Et puis, il est si collant, c’est pas sexy, la glue !
Il allait falloir qu’elle se change avant de rentrer chez elle. Dans le cagibi où étaient entreposés les produits d’entretien pour les escaliers de l’immeuble. Elle ôta sa minijupe, enfila son jean, un gros pull pour cacher le tee-shirt qui découvrait son nombril, se frotta le visage pour faire disparaître le maquillage et redevint la petite fille à sa maman. Quelle idiote, celle-là, elle se doute de rien ! Elle déplaça un bidon d’encaustique pour cacher ses fringues et aperçut un journal déplié où s’affichait à la une le visage de sa tante. « Avant, après : la naissance d’une star », disait le titre. Juste en dessous, une photo d’Iris avec ses cheveux longs et une autre, avec sa coupe de Jeanne d’Arc et ces mots : « Je n’ai fait que suivre les conseils d’André Gide à un jeune écrivain… » La bouche d’Hortense s’arrondit et laissa échapper un sifflement d’admiration.
Elle allait remonter chez elle quand elle s’aperçut qu’elle tenait le grand sac blanc de Colette à la main. La veste Prada !
Elle réfléchit un instant, décida d’arracher l’étiquette et de prétendre qu’elle l’avait achetée aux puces de Colombes le week-end précédent.
Antoine observait le crocodile qui se prélassait au soleil devant eux. Ils s’étaient arrêtés à l’ombre d’un grand acacia et son regard contemplait l’animal qui se chauffait au soleil, les yeux en fermeture éclair. Énorme, répugnant, luisant. Tu es quoi, toi ? ruminait-il, agacé. Un souvenir de dinosaure ? Un tronc avec deux fentes jaunes ? Un futur sac à main ? Pourquoi tu me nargues de tes yeux mi-clos ? Ça te suffit pas de me faire chier tous les jours que Dieu fait ?
— Oh ! Regarde comme il est mignon, s’écria Mylène à côté de lui. Il dore au soleil, il a l’air si tranquille. J’ai envie de le prendre dans mes bras !
— Et il te déchiquetterait avec ses quatre-vingts crocs !
— Mais non… Il nous observe, lui aussi. Il est curieux de nous. J’ai appris à les aimer, tu sais ! Je n’ai plus peur…
Et moi, je les hais ! songea Antoine en tirant un coup de fusil en l’air pour le faire déguerpir. L’animal ne bougea pas et sembla, en effet, lui sourire. Depuis la rébellion des crocodiles et le décès des deux Chinois, Antoine ne circulait plus qu’armé. Il portait son fusil sous le bras et plaçait les cartouches dans les poches de son bermuda. Ça lui rappelait le bon vieux temps de Gunman and Co, quand tout tournait rond, que les bêtes sauvages n’étaient que des cibles alléchantes pour milliardaires oisifs.
Mister Wei le payait régulièrement. Chaque fin de mois, il recevait son virement. Un vrai coucou suisse, ricanait Antoine en dépliant l’enveloppe où sa paie était détaillée. Il a cru m’entuber mais j’ai été plus coriace que lui. Je sais montrer les dents, moi aussi.
Les problèmes d’Antoine s’amplifiaient pourtant. Il avait dû accueillir une équipe de scientifiques venus faire des recherches sur le sang des crocodiles en vue de la fabrication de nouveaux antibiotiques. Ces sales bêtes résistent à tout. Quand ils se blessent, au lieu de développer des infections ou une septicémie, ils cicatrisent et repartent plus fringants que jamais. Une molécule dans le sang qui les immunise. Il avait fallu loger et nourrir les scientifiques, mettre des locaux à leur service. Des soucis en plus pour Antoine. Du profit en plus pour mister Wei ! J’en ai marre que ça aille toujours dans le même sens, râla Antoine en tirant une nouvelle salve.
— Arrête ! protesta Mylène, elles t’ont rien fait, ces pauvres bêtes…
Parce qu’il faisait feu de tout bois, le Chinois ! Il avait appelé Mylène quand il avait appris la nature de son activité. Il lui avait proposé de s’associer avec lui et de lancer une ligne de produits de beauté, « Belles de Paris ». Il voulait faire fabriquer les emballages en France pour avoir le label « Made in France » gravé sur les boîtes. Cela assurerait le succès des cosmétiques sur le marché chinois. En plus, il a du bol, ragea Antoine en rechargeant son fusil. Dès qu’il touche à un truc, il se transforme en or !