Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Excuse-moi… C’est l’émotion. Tu es toute ma famille… Vous êtes toute ma famille. Si vous déménagez, je vous suis.
Zoé battit des mains.
— Ça serait super ! On prendrait un grand appartement…
— On n’en est pas là, conclut Joséphine. Mangez, les filles, ça va être froid.
Ils savourèrent le poulet en silence. Shirley fit remarquer que c’était bon signe : il était à leur goût. Elle se lança dans une longue explication sur l’achat d’un bon poulet élevé au grain, à quel label il fallait se fier, ce qu’il signifiait, la taille des cages, la qualité de l’alimentation, et fut interrompue par une sonnerie de portable.
Comme personne ne faisait mine de répondre, Joséphine demanda :
— C’est le tien, Gary ?
— Non, je l’ai laissé dans ma chambre.
— C’est le tien, Shirley ?
— Non, c’est pas ma sonnerie…
Joséphine se tourna alors vers Hortense qui finit de manger ce qu’elle avait dans la bouche, s’essuya la bouche d’un coin de serviette et répondit d’un ton égal :
— C’est le mien, maman.
— Et depuis quand tu as un portable ?
— C’est un ami qui m’a prêté le sien. Il en a deux…
— Un ami qui paie tes communications ?
— Ses parents. Ils sont blindés.
— C’est hors de question. Tu vas le lui rendre et je t’en achèterai un…
— À moi aussi ? implora Zoé.
— Non. Toi, tu attendras d’avoir treize ans…
— J’en ai marre d’être petite ! J’en ai marre !
— Tu es très gentille, maman, intervint Hortense, mais tant que j’ai celui-là, je préfère le garder… On verra après.
— Hortense, tu vas le rendre immédiatement !
Hortense fit la moue et laissa tomber « si tu y tiens… ».
Puis elle se demanda ce qui permettait à sa mère d’être si généreuse. Elle avait entrepris une nouvelle traduction, peut-être… Il allait falloir qu’elle lui demande d’augmenter son argent de poche. Ce n’était pas urgent. Pour le moment, il lui payait tout ce qu’elle voulait mais, le jour où elle le jetterait, elle serait bien contente d’avoir un peu d’argent de côté.
Ce 1er octobre, Josiane allait s’en souvenir toute sa vie.
Le bruit de ses talons sur les pavés inégaux de la cour résonnerait longtemps dans sa mémoire. Quelle journée ! Elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer.
Elle était arrivée la première au bureau, s’était réfugiée dans les toilettes et avait fait le test de grossesse qu’elle avait acheté en passant devant la pharmacie de l’avenue Niel, à l’angle de la rue Rennequin. Elle avait du retard : dix jours qu’elle aurait dû avoir ses règles ! Chaque matin, elle se levait avec appréhension, relevait sa chemise de nuit, écartait les jambes lentement et considérait le petit morceau de coton blanc de sa culotte. Rien ! Elle joignait les mains et priait pour que ce soit « ça » : le petit Grobz en chaussons bleus ou roses qui emménageait. Si c’est toi, mon amour, tu vas voir, je vais te faire une belle maison !
Ce matin-là, dans les toilettes du premier étage, elle attendit dix minutes, assise sur le trône, récitant toutes les prières qu’elle connaissait, priant Dieu et tous ses saints, les yeux levés au plafond comme si le ciel allait s’ouvrir, puis elle regarda la bandelette du test : Bingo, Josiane, cette fois-ci, ça y est, le divin enfant a posé son baluchon chez toi !
Ce fut une explosion de joie. Une boule éclata dans sa poitrine et la souleva de bonheur. Elle poussa un cri de triomphe, se dressa d’un bond et leva les bras au ciel. De grosses larmes se mirent à rouler sur ses joues, elle se rassit, secouée par l’émotion. Maman, je vais être maman, répétait-elle, enroulée sur elle-même, les bras serrés autour de ses épaules comme si elle se donnait l’accolade. Maman, moi, maman… Les petits chaussons roses et bleus dansaient sous ses yeux en une pluie de larmes.
Elle courut frapper à la porte de Ginette et René. Ils finissaient de prendre leur petit-déjeuner quand ils la virent débarquer telle une tornade. Elle eut du mal à attendre que René se lève pour rejoindre l’entrepôt puis, une fois qu’il fut parti, elle tira Ginette par la manche et lui confia :
— Ça y est ! Le petit, il est là…
Elle montra du doigt son ventre plat.
— T’es sûre ? demanda Ginette, les yeux écarquillés.
— Je viens de faire le test : po-si-tif !
— Tu sais qu’il faut en faire un autre chez le médecin parce que, parfois, il est positif mais tu n’es pas enceinte pour autant…
— Ah bon ! dit Josiane, déçue.
— C’est une fois sur mille… Quand même, il vaut mieux être sûre.
— Moi, je le sens déjà. Il a pas besoin de me téléphoner, je sais qu’il est là. Regarde mes seins : ils sont pas plus gros ?
Ginette sourit.
— Tu vas le dire à Marcel ?
— Tu crois que je devrais attendre d’être sûre ?
— Je ne sais pas…
— D’accord, j’attendrai. Ça va être dur. Je vais avoir du mal à cacher ma joie.
Un bébé, un petit Jésus, un chérubin à dorloter ! Ah ! Il ne brodera pas des pierres, celui-là ! Je vais l’aimer comme mes petits boyaux ! Toute sa vie il sera aux pommes et grâce à qui ? À moi ! À l’idée de tenir bientôt son bébé dans les bras, elle se remit à pleurer à gros bouillons et Ginette dut la prendre dans ses bras pour la calmer.
— Allez, ma belle, détends-toi ! C’est une bonne nouvelle, non ?
— Ça m’émotionne, t’as pas idée ! Je suis toute secouée. J’ai cru que j’arriverais jamais jusqu’à chez toi. Et pourtant, c’est pas loin. J’avais plus mes jambes, elles s’étaient fait la malle ! Qu’est-ce que tu veux : depuis le temps qu’on l’attendait, j’y croyais plus.
Soudain elle eut une angoisse et se cramponna à la table.
— Pourvu qu’il décanille pas ! On dit que jusqu’à trois mois, il peut se décrocher ! Tu imagines le chagrin de Marcel si je cassais son œuf ?
— Te mets pas à repeindre du rose en noir. T’es enceinte, c’est une bonne nouvelle !
Ginette souleva la cafetière et lui servit un café.
— Tu veux une tartine ? Il va te falloir manger pour deux maintenant !
— Oh ! Je suis prête à manger pour quatre pour qu’il soit bien rondelet ! À bientôt quarante ans ! Tu te rends compte ? C’est pas un miracle, ça ?
Elle porta la main à sa poitrine pour calmer son cœur qui battait la chamade.
— Ben… Va falloir te reprendre parce que tu as encore huit mois à attendre et, si tu continues à pleurer comme ça, t’auras les yeux bordés d’anchois.
— T’as raison. Mais c’est si bon de pleurer de joie, ça ne m’est pas arrivé souvent, je te le jure.
Ginette eut un petit sourire ému et lui caressa le bras.
— Je sais, ma Josiane, je sais… c’est le meilleur de ta vie qui va commencer maintenant ; tu vas voir comme il va te choyer, ton Marcel.
— Ça, pour sûr, qu’il va être content ! Il va même falloir que je sois précautionneuse dans l’annonce parce qu’il peut avoir le cœur qui explose…
— Avec tout le sport qu’il fait, il est costaud son cœur maintenant, allez. Va bosser et essaie de tenir ta langue quelques jours…
— Va falloir que je fasse un nœud au bout.
Elle regagna son bureau, se poudra le nez et venait de ranger son poudrier lorsqu’elle entendit le bruit des pas d’Henriette Grobz dans l’escalier. Celle-là, elle a une manière de marcher ! Elle bat le briquet. Elle doit avoir les genoux usés à force de les frotter l’un contre l’autre.
— Bonjour, Josiane, lâcha Henriette en regardant la secrétaire de son mari d’un air plus aimable que d’habitude. Vous allez bien ?
— Bonjour, madame, répondit Josiane.
Qu’est-ce qu’elle vient faire au bureau à l’aube, la chapeautée ? Et cette voix de velours côtelé, ça cache quoi ? Elle a un service à me demander, c’est sûr.