Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— À quoi avez-vous renoncé ?
— À être blonde.
— Que faites-vous de votre argent ?
— Je le donne. L’argent porte malheur.
— Quels sont vos plaisirs favoris ?
— Souffrir.
— Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
— Une bombe atomique.
— Citez trois contemporains que vous détestez ?
— Moi, moi et moi.
— Que défendez-vous ?
— Le droit de me détruire.
— Qu’êtes-vous capable de refuser ?
— Tout ce qu’on veut m’imposer par la force.
— Qu’avez-vous été capable de faire par amour ?
— Tout. Quand on est amoureux, quatre-vingt-dix-huit pour cent du cerveau ne fonctionne pas.
— À quoi vous sert l’art ?
— À attendre que la nuit tombe.
— Que préférez-vous en vous ?
— Mes longs cheveux noirs.
— Seriez-vous capable de les sacrifier pour une cause ?
— Oui.
— Laquelle ?
— Toutes les causes défendues avec sincérité sont bonnes.
— Si je vous demandais de les sacrifier maintenant, le feriez-vous ?
— Oui.
— Qu’on m’apporte des ciseaux !
Iris ne broncha pas. Ses grands yeux bleus regardaient la caméra de télévision et son visage ne trahissait aucune appréhension. Vingt et une heures. Une grande chaîne publique. Toute la France regardait. Elle avait bien répondu, n’avait oublié aucun effet. Une assistante apporta sur un plateau argenté une grande paire de ciseaux. L’animateur les prit et, s’approchant d’Iris, lui demanda :
— Vous savez ce que je vais faire ?
— Vos mains tremblent.
— Vous acceptez et vous ne porterez pas plainte ? Dites oui, je le jure.
Iris étendit la main et prononça les mots « oui, je le jure » d’un ton égal comme s’il ne s’agissait pas d’elle. L’animateur s’empara des ciseaux, les montra à la caméra. L’assistance retenait son souffle. L’homme eut un léger mouvement de recul et se dressa à nouveau face à la caméra en brandissant les ciseaux. On aurait dit qu’il agissait au ralenti. Qu’il faisait durer cet insoutenable suspense, attendant qu’Iris se reprenne et proteste. Ah ! si on pouvait couper et mettre de la pub ! La minute coûterait cher. À ma prochaine émission, les écrans publicitaires vont exploser. Puis il s’approcha, caressa les lourds cheveux d’Iris, les soupesa, les étala sur ses épaules et donna le premier coup de ciseau. Cela fit un bruit sourd, un crissement de limaille et de soie. L’homme recula, laissant se détacher une masse de cheveux noirs qu’il saisit. Il se retourna vers le public, brandit son trophée. On entendit un murmure de stupéfaction horrifiée. Iris ne bougeait pas. Elle restait droite, indifférente, les yeux grands ouverts. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres, suggérant une extase. L’homme souleva d’autres mèches de cheveux épais, noirs, étincelants. Les lissa et approcha les ciseaux. Les mèches de cheveux tombaient sur la longue table ovale. Les autres invités s’écartaient comme s’ils ne voulaient pas être complices de cette mise à mort audiovisuelle.
Le silence était total. En régie, on choisissait des plans de spectateurs stupéfaits qu’on intercalait entre chaque coup de ciseau.
On n’entendait plus que ça : les mâchoires des ciseaux dans la masse soyeuse des cheveux. Cela faisait un grincement régulier, terrifiant. Pas une voix ne s’éleva pour protester. Pas un cri. Mais une stupeur générale qui filtrait des lèvres closes des spectateurs en un sourd murmure.
L’animateur taillait maintenant franchement dans la masse comme un jardinier armé d’un sécateur égalise une haie. Le cliquetis des ciseaux s’était fait plus doux, moins brutal. Les lames argentées dansaient au-dessus de la tête d’Iris en un ballet métallique. Des touffes de cheveux persistaient et l’homme s’acharnait avec une régularité d’ouvrier zélé. L’Audimat allait exploser. Il allait passer à tous les zappings de la semaine. On n’allait parler que de son émission. Il imaginait les titres, les commentaires, la jalousie de ses confrères.
Il laissa enfin tomber les lourds ciseaux et proclama, triomphant :
— Mesdames, messieurs, Iris Dupin vient de prouver que fiction et réalité ne font qu’un, car…
Il s’arrêta devant la salve d’applaudissements qui montait vers lui, libérant l’angoisse de tous ceux qui avaient assisté, médusés, à la scène.
— Car, dans son livre, Iris Dupin met en scène une jeune femme, Florine qui, pour échapper au mariage, se rase la tête ! C’est aux éditions Serrurier, le livre s’appelle Une si humble reine et c’est l’histoire de… Je fais le pitch ou vous le faites ?
Iris s’inclina en disant :
— Vous le ferez très bien, vous avez si bien compris mon héroïne…
Elle passa la main dans ses cheveux et sourit. Lumineuse et sereine. Que lui importaient quelques centimètres de cheveux en moins ! Demain le livre s’arracherait, demain tous les libraires de France allaient supplier l’éditeur de leur livrer en priorité des milliers et des milliers d’Une si humble reine, il faudra juste que je souligne que ce n’est pas l’histoire d’une reine de France mais d’une reine de cœur. L’éditeur lui avait bien recommandé, surtout, de ne pas oublier ce détail. Qu’ils ne s’imaginent pas que c’est un simple récit historique, dites-leur bien que c’est à l’image d’une tapisserie, plusieurs fils de plusieurs histoires qui rejoignent la grande Histoire et nous entraînent au XIIe siècle, au temps obscur des châteaux forts, et là, vous rajoutez du détail, des expressions, un peu de chair, de l’émotion… Vous rosissez, vous avez une larme à l’œil, vous parlez de Dieu, très bon de parler de Dieu en ce moment, du Dieu de nos aïeux, de la bonne terre de France, de la loi de Dieu, de la loi des hommes, enfin, je vous fais confiance, vous serez magistrale ! Il n’avait pas prévu qu’elle se ferait faire une coupe en direct. Iris savourait son triomphe, la mine humble, les yeux baissés, concentrée sur l’histoire que dévidait l’animateur.
Puisque c’est un cirque, puisque je suis dans l’arène, autant être la reine du cirque, pensa-t-elle encore en écoutant distraitement l’animateur. Un dernier rappel du titre du livre, du nom de l’éditeur, une dernière fois son nom ovationné par l’assemblée qui se dressa comme les Romains aux jeux du Colisée. Iris s’inclina pour remercier et, la mine grave, la démarche légère, descendit de la chaise où elle était perchée et regagna les coulisses de l’émission.
L’attachée de presse, au téléphone, leva le pouce, rayonnante. Gagné !
— C’est gagné, ma chérie ! Tu as été magnifique, héroïque, divine ! ajouta-t-elle en plaquant la main sur son portable, ils appellent tous, les journaux, les radios, les autres télés, ils te veulent, ils délirent, c’est gagné !
Dans le salon de Shirley, groupés autour de la télévision, Joséphine, Hortense, Zoé et Gary regardaient l’émission.
— Tu es bien sûre que c’est Iris ? demanda Zoé d’une petite voix inquiète.
— Ben oui…
— Pourquoi elle a fait ça ?
— Pour vendre, répliqua Hortense. Et elle va vendre ! On ne va parler que d’elle ! Quel beau coup ! Tu crois que c’était prémédité ? Qu’ils avaient tout organisé avec le journaliste ? demanda-t-elle à Shirley.
— Je la crois capable de tout, ta tante. Mais là… je dois avouer qu’elle me dégringole !
— She knocks me down too ! balbutia Gary. C’est la première fois que je vois ça à la télé. Je veux dire pas dans un film parce que le coup de Jeanne d’Arc, je l’ai déjà vu mais bon, c’était une actrice et elle avait une perruque.
— Tu veux dire qu’elle a plus de cheveux pour de bon ? s’écria Zoé, au bord des larmes.