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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Elle exhibait un téléphone portable qu’elle déposa sur la table.

— Y devraient pas appeler ça des portables mais des perdables. J’en ai déjà balancé deux à la flotte en faisant les chiottes.

— Vous devez vous tromper, Babette, mes filles n’ont pas de portable.

— Sans vouloir vous contredire, il appartient bien à Hortense, celui-là. Il était dans la poche de son jean.

Joséphine considéra le téléphone, étonnée.

— Faites-moi plaisir, Babette, ne dites rien. On va voir comment elle réagit.

Elle prit le téléphone et l’empocha. Babette la regarda avec un sourire complice.

— Vous savez pas d’où il vient, c’est ça ?

— Oui. Et comme je n’ai pas envie d’ouvrir le feu la première, je vais attendre qu’elle se démasque…

Le 13 juillet, en fin de matinée, Joséphine revenait d’avoir couru dans les bois. Un souffle de vent venu de la mer soulevait ses cheveux qui retombaient en maigres queues sur le bout de son nez et son tee-shirt orange lui collait à la peau, dessinant des plaques disgracieuses de transpiration. La sueur lui brouillait la vue et lui piquait les yeux.

Lasse de penser, il y a trente ans papa mourait, il y a trente ans papa mourait, il y a trente ans papa mourait, elle avait chaussé ses baskets et était partie courir. Quarante-cinq minutes ! Elle avait tenu quarante-cinq minutes ! Elle regarda sa montre et se félicita. Courir l’aidait à penser. Elle déroulait sa pensée au fur et à mesure que ses foulées s’amplifiaient. Il avait plu pendant la nuit. Elle sentait l’odeur de la terre mouillée, l’odeur qui fait remonter toutes les odeurs, qui exhale la fougère, le chèvrefeuille, la mousse des bois, les champignons, les feuilles mortes en un bouquet de saveurs et, par-dessus tout, comme une brume vaporisée dans l’air, l’odeur salée de la mer qui venait se déposer sur son visage et qu’elle léchait à petits coups de langue. Elle courait en écoutant l’oiseau qui criait « pffiit, pffiit, pfiit », elle entendait « vite, vite, vite » et accélérait le pas. Ou celui qui disait « mais oui, mais oui, mais oui… » et elle parlait à son père. Papa, petit papa, si tu es là, fais-moi un signe… « mais oui, mais oui, mais oui », il va répondre bientôt l’éditeur ? Qu’est-ce qu’il fabrique ? Près de quinze jours qu’il l’a reçu ! Mais oui, mais oui… répondait l’oiseau. Ce serait bien qu’il donne sa réponse aujourd’hui, cela voudrait dire que tu veilles sur le manuscrit ! Hier, sa mère avait appelé et longuement parlé avec Iris. « Maman pense que Chef a une maîtresse, avait chuchoté Iris à Jo. Tu imagines Chef au lit ? » Elle avait mis le doigt sur la bouche pour ne pas parler devant les enfants et elles s’étaient retrouvées toutes les deux dans la cuisine, quand tout le monde était couché. « Elle le trouve changé, émoustillé, rajeuni. Il paraît qu’il met des crèmes de beauté, se teint les cheveux, a perdu du ventre et découche ! Maman flaire la rivale. Elle a trouvé une photo de Chef enlaçant une femme, en fouillant dans ses affaires. Une brune voluptueuse au décolleté avantageux avec de longs cheveux noirs. Une jeunette. Derrière la photo, il avait gribouillé un prénom : Natacha, et un cœur. La photo provenait d’un dîner au Lido. Il paraît qu’il se ruine pour elle et fait passer les notes en frais professionnels. À son âge ! Tu te rends compte ! – Qu’est-ce qu’elle va faire ? » avait demandé Joséphine, se souvenant de la scène entrevue sur le quai de la gare.

Josiane était blonde, potelée et avait passé l’âge d’être appelée jeunette. Ainsi il a plusieurs maîtresses, pensa-t-elle, presque admirative. Quelle nature !

« Elle prétend qu’elle a un Scud contre lui ! Elle s’en fiche qu’il la trompe mais s’il veut divorcer, elle lui balance son Scud ! – Un Scud ? avait demandé Joséphine. Qu’est-ce que ça peut bien être ? – Une histoire d’abus de bien social. Elle est tombée sur un dossier très compromettant ! C’est vrai que ça peut faire mal ce genre de choses. Il a intérêt à se tenir à carreau s’il ne veut pas se retrouver ruiné et à la une des journaux. »

Pauvre Chef ! pensait Joséphine en regardant le poteau rouge qui marquait l’entrée de la propriété des Dupin, il a le droit de tomber amoureux, il n’a pas dû toujours rigoler avec notre mère ! Dans le ciel flottaient des nuages blancs qui découpaient des lettres blanches et rondes sur l’azur.

Iris l’attendait, triomphante, sur les marches de la maison, vêtue du dernier modèle de chemise Lacoste et d’un pantacourt blanc. Ses immenses yeux bleus paraissaient encore plus grands quand elle était hâlée. Elle lança un regard apitoyé sur l’accoutrement de Joséphine et annonça, fièrement :

— Cric et Croc croquèrent le grand Cruc qui croyait les croquer !

Joséphine se laissa tomber sur les marches et, s’épongeant le front avec son tee-shirt, elle demanda :

— Tu as enfin réussi à faire un soufflé ?

— Tu n’y es pas du tout.

— Alexandre a conduit pour la première fois tout seul autour de la maison ?

— Encore moins…

— Tu attends un bébé ?

— À mon âge ? T’es folle !

Soudain, elle leva la tête vers sa sœur et comprit.

— Serrurier a téléphoné.

— Bingo ! et il adore !

Joséphine roula à terre et resta allongée, les bras en croix, à regarder les nuages écrire dans le ciel. Elle dessina les lettres « et il adore ! ». Elle avait réussi ! Florine allait naître une deuxième fois ! Et Guillaume, et Thibaut, et Baudouin, et Guibert et Tancrède ! Ils étaient jusqu’à maintenant des figurines allongées dans une boîte, enveloppées de papier de soie, attendant le coup de baguette magique… Ils allaient pouvoir s’animer et reposer sur les rayons des librairies et des bibliothèques !

Iris vint se planter devant elle, solidement campée sur ses pieds. Ses longues jambes bronzées et fines dessinaient un V inversé, le V de la victoire.

— Il adore. Aucune correction. Tout parfait. Sortie en octobre. Gros tirage. Succès pour les fêtes. Grosse campagne de publicité. Spots radio. Spots télé. Spots journaux. Affiches Abribus. Pub partout !

Elle leva les bras en l’air et, se laissant tomber à côté de Jo, roula à terre.

— Tu as réussi, Jo ! Tu as réussi ! Il était cul par-dessus tête ! Époustouflé ! Merci ! Merci ! Tu es magnifique, tu es merveilleuse, tu es incroyable !

— Il y a trente ans pile, papa mourait. « Les pétards du 14 juillet… » C’est à lui qu’il faut dire merci.

— Ah ? Ça fait trente ans ?

— Aujourd’hui.

— Oui, mais c’est toi qui as écrit le livre ! Ce soir, on fait la fête. On va au restaurant. On boit du champagne, on mange du caviar à la louche, des écrevisses à la nage, des profiteroles au chocolat !

— J’ai couru en pensant à lui, je lui ai demandé de donner un coup de pouce au livre et…

— Arrête ! C’est toi qui as écrit le livre, pas lui ! lança-t-elle avec une pointe d’agacement dans la voix.

Pauvre Jo. Triste Jo. Accro aux sentiments et aux illusions de pacotille. Jo et son insatiable besoin d’aimer, de s’en remettre à un autre qu’elle. Jo qui ne se reconnaît jamais aucun mérite. Iris haussa les épaules et son esprit revint au livre. C’était à elle de jouer, maintenant. À elle de reprendre le flambeau.

Elle s’appuya sur les coudes et déclara :

— À partir de maintenant, je suis un écrivain ! Il va falloir que je pense en écrivain, que je mange en écrivain, que je dorme en écrivain, que je me coiffe en écrivain, que je m’habille en écrivain…

— Que tu fasses pipi comme un écrivain !

Iris n’entendit pas. Perdue dans ses pensées, elle échafaudait des plans de carrière. Elle s’arrêta brusquement et réfléchit.

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