Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Ce matin-là, Philippe la rejoignit dans la cuisine. Lui aussi se levait tôt. Il allait acheter le journal et les croissants, prenait un premier café dehors et revenait finir son petit-déjeuner à la maison. Il ne venait que le week-end. Arrivait le vendredi soir et repartait le dimanche. Il prenait ses vacances au mois d’août. Il emmenait les enfants à la pêche. Sauf Hortense qui préférait rester sur la plage avec ses amis. Il faudrait que je fasse leur connaissance, pensa Jo. Elle n’osait pas lui demander de les lui présenter. Hortense sortait souvent le soir. Elle disait : « Oh ! maman ! je suis en vacances, j’ai travaillé toute l’année, je ne suis plus un bébé, je peux sortir… – Mais tu fais comme Cendrillon, tu rentres à minuit », avait décrété Joséphine, sur un ton de plaisanterie qui cachait mal son anxiété. Elle craignait qu’Hortense ne se rebiffe. Hortense avait acquiescé. Joséphine, soulagée, n’avait plus abordé le sujet et Hortense rentrait, ponctuelle, à minuit. Après le dîner, on entendait un coup de klaxon bref, Hortense finissait d’avaler son dessert et quittait la table. Les premières fois, Joséphine avait veillé jusqu’à minuit, guettant le bruit des pas de sa fille dans l’escalier. Puis, rassurée par l’exactitude d’Hortense, elle céda au sommeil. C’était le seul moyen d’avoir la paix ! Je n’ai pas le courage de l’affronter tous les soirs. Si son père était là, on se répartirait les rôles, mais toute seule, je ne me sens pas de taille à livrer bataille et elle le sait.
Au mois d’août, les filles partaient retrouver leur père au Kenya et ce serait à Antoine de faire le gendarme. Pour le moment, Joséphine désirait plus que tout ne pas s’épuiser en interminables disputes avec sa fille.
— Tu veux un croissant chaud ? demanda Philippe en posant les journaux et le sachet de la boulangerie sur la table.
— Oui. Avec plaisir…
— Tu pensais à quoi quand je suis rentré ?
— À Hortense et à ses sorties nocturnes…
— Elle est dure ta fille. Elle aurait besoin d’un père à poigne de fer…
Joséphine soupira.
— C’est vrai… En même temps, elle est si dure que je ne me fais pas de souci pour elle. Je ne crois pas qu’elle se laissera embarquer dans de sales histoires. Elle sait exactement ce qu’elle veut.
— Tu étais comme elle à son âge ?
Joséphine manqua de s’étouffer en avalant son thé.
— Tu plaisantes, j’espère ? Tu vois comme je suis aujourd’hui ? Eh bien, j’étais la même, en encore plus gourde.
Elle s’arrêta, regrettant d’avoir dit ces mots ; elle avait l’impression de quémander de la pitié.
— Tu as manqué de quoi, enfant ?
Elle réfléchit un instant et lui fut reconnaissante de lui poser cette question. Elle ne se l’était jamais posée et pourtant, depuis qu’elle écrivait, il y avait des morceaux de son enfance qui revenaient et lui mettaient les larmes aux yeux. Comme cette scène dans les bras de son père criant à sa mère « tu es une criminelle ! ». Une fin de journée avec un ciel lourd, des nuages noirs et le bruit fracassant des vagues. Je deviens d’une sensibilité un peu niaise, il faut que je me reprenne. Elle essaya de faire un constat sans sensiblerie.
— Je n’ai manqué de rien. J’ai reçu une bonne éducation, j’avais un toit sur la tête, un père et une mère, un équilibre certain. J’ai même perçu plusieurs fois l’amour de mon père pour moi. Mais j’ai manqué de… C’était comme si je n’existais pas. On ne me considérait pas. On ne m’écoutait pas, on ne me disait pas que j’étais jolie, intelligente, drôle. Ça ne se faisait pas, à l’époque.
— Mais on le disait à Iris…
— Iris était tellement plus belle que moi. Je me suis vite effacée derrière elle. Maman la citait toujours en exemple. Je sentais bien qu’elle était fière d’elle et pas de moi…
— Et ça dure encore, n’est-ce pas ?
Elle rougit, mordit dans son croissant, attendit qu’il ait fondu dans sa bouche.
— On n’a pas suivi le même chemin. Mais c’est vrai qu’elle est plus…
— Mais aujourd’hui, Jo ? l’interrompit Philippe. Aujourd’hui…
— Mes filles me donnent un sens, un but dans la vie mais elles ne me font pas exister, c’est vrai. Écrire me donne un début d’existence. Quand je suis en train d’écrire, parce que quand je me relis… non ! Je pourrais tout jeter !
— Écrire pour ton dossier d’habilitation à diriger des recherches ?
— Oui…, balbutia-t-elle, comprenant qu’elle venait, une nouvelle fois, de faire une gaffe. Tu sais, je suis de ces êtres qui se développent lentement. Je me demande si je ne vais pas m’éveiller trop tard, si je ne vais pas laisser passer ma chance et, en même temps, je ne sais pas ce que peut être cette chance que j’appelle de toutes mes forces…
Philippe éprouva le désir de la rassurer, de lui dire qu’elle prenait les choses trop à cœur, qu’elle se faisait des reproches sans raison. Son attitude rigide, ses yeux fixes exprimaient quelque chose de trop intense et il ajouta comme s’il lisait dans ses pensées :
— Ainsi, tu crois que tu as laissé passer ta chance ? Que ta vie est finie…
Elle le regarda avec beaucoup de sérieux puis sourit pour s’excuser d’avoir été si sérieuse.
— En un sens, oui… Mais, tu sais, ce ne sera pas grave. Ce ne sera pas un renoncement déchirant, juste un tout petit glissement vers le plus rien du tout. Le désir de vie s’effrite et, un jour, on s’aperçoit qu’il se réduit à presque rien. Tu ne connais pas ça, toi. Tu as toujours pris ta vie en main. Tu n’as jamais laissé personne te dicter sa loi.
— Personne n’est vraiment libre, Joséphine. Et moi, pas plus qu’un autre ! Et peut-être, en un sens, es-tu plus libre que moi… Mais tu l’ignores, c’est tout. Un jour, tu pourras toucher du doigt ta liberté et, ce jour-là, tu auras de la pitié pour moi…
— Comme tu en as pour moi en ce moment…
Il sourit et ne voulut pas mentir.
— C’est vrai… j’ai éprouvé de la pitié pour toi, et même de l’agacement parfois ! Mais tu as changé. Tu es en train de changer. Tu t’en apercevras quand la métamorphose aura eu lieu. On est toujours les derniers à réaliser le chemin parcouru. Mais je suis sûr qu’un jour, tu auras le genre de vie qui te plaît et, cette vie-là, tu te la seras faite toute seule !
— Tu le crois vraiment ?
Elle eut un sourire bref et triste.
— Tu es ta plus terrible ennemie, Jo.
Philippe prit le journal, sa tasse de café et demanda :
— Ça ne t’ennuie pas si je vais lire sur la terrasse ?
— Pas du tout. Je vais pouvoir reprendre ma rêverie. Sans Sherlock Holmes à mes côtés !
Il ouvrit le Herald Tribune en pensant à la veille. C’est si facile de parler avec Jo. De parler vraiment. Avec Iris, je suis fermé comme une huître. Elle lui avait proposé d’aller boire un verre au bar du Royal. Il n’avait pas voulu la contrarier et avait dit oui. En fait, il n’avait qu’une envie : retrouver Alexandre. Il avait fini par écrire sa lettre. La joie d’Alexandre quand il l’avait reçue ! C’est Babette qui lui avait raconté. Fallait le voir ! Il avait l’œil en lampion et la binette écarlate. Il s’est précipité dans la cuisine et m’a annoncé j’ai reçu une lettre de mon papa ! Une lettre où il dit qu’il m’aime et qu’il va me consacrer tout son temps ! Tu te rends compte, Babette ! C’est pas génial, ça ? Il agitait sa lettre dans l’air et m’a donné le tournis. Depuis, Philippe avait tenu parole. Il avait promis à Alexandre de le faire conduire et tous les samedis et dimanches matin, il l’emmenait sur des petites routes, l’asseyait sur ses genoux et lui apprenait à tenir le volant.