Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
Quelque protestation d’amour que le roi de Perse fît à l’esclave, et quoi qu’il pût dire pour l’obliger d’ouvrir la bouche et de parler, l’esclave demeura dans un froid surprenant, les yeux toujours baissés, sans les lever pour le regarder, et sans proférer une seule parole.
Le roi de Perse, ravi d’avoir fait une acquisition dont il était si content, ne la pressa pas davantage, dans l’espérance que le bon traitement qu’il lui ferait la ferait changer. Il frappa des mains, et aussitôt plusieurs femmes entrèrent, à qui il commanda de servir le souper. Dès que l’on eut servi: «Mon cœur, dit-il à l’esclave, approchez-vous et venez souper avec moi.» Elle se leva de la place où elle était, et quand elle fut assise vis à vis du roi, le roi la servit avant qu’il commençât de manger, et la servit de même à chaque plat pendant le repas. L’esclave mangea comme lui, mais toujours les yeux baissés et sans répondre un seul mot chaque fois qu’il lui demandait si les mets étaient de son goût.
Pour changer de discours, le roi lui demanda comment elle s’appelait, si elle était contente de son habillement, des pierreries dont elle était ornée, ce qu’elle pensait de son appartement et de l’ameublement, si la vue de la mer la divertissait. Mais sur toutes ces demandes elle garda le même silence, dont il ne savait plus que penser. Il s’imagina que peut-être elle était muette. «Mais, disait-il en lui-même, serait-il possible que Dieu eût formé une créature si belle, si parfaite et si accomplie, et qu’elle eût un si grand défaut? Ce serait un grand dommage; avec cela je ne pourrais m’empêcher de l’aimer comme je l’aime.»
Quand le roi se fut levé de table, il se lava les mains d’un côté pendant que l’esclave se les lavait de l’autre. Il prit ce temps-là pour demander aux femmes qui lui présentaient le bassin et la serviette, si elle leur avait parlé. Celle qui prit la parole lui répondit: «Sire, nous ne l’avons ni vue ni entendue plus que Votre Majesté vient de la voir elle-même; nous lui avons rendu nos services dans le bain, nous l’avons peignée, coiffée, habillée dans sa chambre, et jamais elle n’a ouvert la bouche pour nous dire: «Cela est bien, je suis contente.» Nous lui demandions: «Madame, n’avez-vous besoin de rien? Souhaitez-vous quelque chose? Demandez, commandez-nous.» Nous ne savons si c’est mépris, affliction, bêtise ou qu’elle soit muette, nous n’avons pu tirer d’elle une seule parole: c’est tout ce que nous pouvons dire à Votre Majesté.»
Le roi de Perse fut plus surpris qu’auparavant sur ce qu’il venait d’entendre. Comme il crut que l’esclave pouvait avoir quelque sujet d’affliction, il voulut essayer de la réjouir. Pour cela, il fit une assemblée de toutes les dames de son palais. Elles vinrent, et celles qui savaient jouer des instruments en jouèrent, et les autres chantèrent ou dansèrent, ou firent l’un et l’autre tout à la fois: elles jouèrent enfin à plusieurs sortes de jeux qui réjouirent le roi. L’esclave seule ne prit aucune part à tous ces divertissements: elle demeura dans sa place toujours les yeux baissés, et avec une tranquillité dont toutes les dames ne furent pas moins surprises que le roi. Elles se retirèrent chacune à son appartement, et le roi, qui demeura seul, coucha avec la belle esclave.
Le lendemain le roi de Perse se leva plus content qu’il ne l’avait été de toutes les femmes qu’il eût jamais vues, sans en excepter aucune, et plus passionné pour la belle esclave que le jour d’auparavant. Il le fit bien paraître: en effet, il résolut de ne s’attacher uniquement qu’à elle, et il exécuta sa résolution. Dès le même jour il congédia toutes ses autres femmes avec les riches habits, les pierreries et les bijoux qu’elles avaient à leur usage, et chacune une grosse somme d’argent, libres de se marier à qui bon leur semblerait, et il ne retint que les matrones et autres femmes âgées, nécessaires pour être auprès de la belle esclave. Elle ne lui donna pas la consolation de lui dire un seul mot pendant une année entière: il ne laissa pas cependant d’être très-assidu auprès d’elle, avec toutes les complaisances imaginables, et de lui donner les marques les plus signalées d’une passion très-violente.
L’année était écoulée, et le roi, assis un jour près de sa belle, lui protestait que son amour, au lieu de diminuer, augmentait tous les jours avec plus de force. «Ma reine, lui disait-il, je ne puis deviner ce que vous en pensez: rien n’est plus vrai cependant, et je vous jure que je ne souhaite plus rien depuis que j’ai le bonheur de vous posséder. Je fais état de mon royaume, tout grand qu’il est, moins que d’un atome, lorsque je vous vois et que je puis vous dire mille fois que je vous aime. Je ne veux pas que mes paroles vous obligent de le croire; mais vous ne pouvez en douter après le sacrifice que j’ai fait à votre beauté du grand nombre de femmes que j’avais dans mon palais. Vous pouvez vous en souvenir, il y a un an passé que je les renvoyai toutes, et je m’en repens aussi peu au moment que je vous en parle qu’au moment que je cessai de les voir, et je ne m’en repentirai jamais. Rien ne manquerait à ma satisfaction, à mon contentement et à ma joie, si vous me disiez seulement un mot pour me marquer que vous m’en avez quelque obligation. Mais comment pourriez-vous me le dire si vous êtes muette? Hélas! je ne crains que trop que cela ne soit! Et quel moyen de ne le pas craindre après un an entier que je vous prie mille fois chaque jour de me parler et que vous gardez un silence si affligeant pour moi? S’il n’est pas possible que j’obtienne de vous cette consolation, fasse le ciel au moins que vous me donniez un fils pour me succéder après ma mort. Je me sens vieillir tons les jours, et dès à présent j’aurais besoin d’en avoir un pour m’aider à soutenir le plus grand poids de ma couronne. Je reviens au grand désir que j’ai de vous entendre parler: quelque chose me dit en moi-même que vous n’êtes pas muette. Hé! de grâce, madame, je vous en conjure, rompez cette longue obstination; dites-moi un mot seulement, après cela je ne me soucie plus de mourir.»
À ce discours, la belle esclave, qui, selon sa coutume, avait écouté le roi, toujours les yeux baissés, et qui ne lui avait pas seulement donné lieu de croire qu’elle était muette, mais même qu’elle n’avait jamais ri de sa vie, se mit à sourire. Le roi de Perse s’en aperçut avec une surprise qui lui en fit faire une exclamation de joie, et comme il ne douta pas qu’elle ne voulût parler, il attendit ce moment avec une attention et avec une impatience qu’on ne peut exprimer.
La belle esclave enfin rompit un si long silence et elle parla: «Sire, dit-elle, j’ai tant de choses à dire à Votre Majesté, en rompant mon silence, que je ne sais par où commencer. Je crois néanmoins qu’il est de mon devoir de la remercier d’abord de toutes les grâces et de tous les honneurs dont elle m’a comblée, et de demander au ciel qu’il la fasse prospérer, qu’il détourne les mauvaises intentions de ses ennemis et ne permette pas qu’elle meure après m’avoir entendue parler, mais lui donne une longue vie. Après cela, sire, je ne puis vous donner une plus grande satisfaction qu’en vous annonçant que je suis grosse: je souhaite avec elle que ce soit d’un fils. Ce qu’il y a de sûr, sire, ajouta-t-elle, c’est que sans ma grossesse (je supplie Votre Majesté de prendre ma sincérité en bonne part), j’étais résolue de ne jamais vous aimer, aussi bien que de garder un silence perpétuel, et que présentement je vous aime autant que je le dois.»