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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Un jour que, selon la coutume pratiquée tous les jours par les rois ses prédécesseurs, lorsqu’ils étaient de résidence dans leur capitale, il tenait l’assemblée de ses courtisans, où se trouvaient tous les ambassadeurs et les étrangers de distinction qui étaient à sa cour, où l’on s’entretenait, non pas de nouvelles qui regardaient l’état, mais de sciences, d’histoire de littérature, de poésie et de toute autre chose capable de récréer l’esprit agréablement, ce jour-là, dis-je, un eunuque vint lui annoncer qu’un marchand, qui venait d’un pays très-éloigné, avec une esclave qu’il lui amenait, demandait la permission de la lui faire voir. «Qu’on le fasse entrer et qu’on le place, dit le roi, je lui parlerai après l’assemblée.» On introduisit le marchand et on le plaça dans un endroit d’où il pouvait voir le roi à son aise, et l’entendre parler familièrement avec ceux qui étaient le plus près de sa personne.

Le roi en usait ainsi avec tous les étrangers qui devaient lui parler, et il le faisait exprès afin qu’ils s’accoutumassent à le voir, et qu’en le voyant parler aux uns et aux autres avec familiarité et avec bonté, ils prissent la confiance de lui parler de même, sans se laisser surprendre par l’éclat et la grandeur dont il était environné, capables d’ôter la parole à ceux qui n’y auraient pas été accoutumés. Il le pratiquait même à l’égard des ambassadeurs. D’abord il mangeait avec eux, et pendant le repas il s’informait de leur santé, de leur voyage et des particularités de leurs pays. Cela leur donnait de l’assurance auprès de sa personne, et ensuite il leur donnait audience.

Quand l’assemblée fut finie, que tout le monde se fut retiré et qu’il ne resta plus que le marchand, le marchand se prosterna devant le trône du roi, la face contre terre, et lui souhaita l’accomplissement de tous ses désirs. Dès qu’il se fut relevé, le roi lui demanda s’il était vrai qu’il lui eût amené une esclave comme on le lui avait dit, et si elle était belle.

«Sire, répondit le marchand, je ne doute pas que Votre Majesté n’en ait de très-belles depuis qu’on lui en cherche dans tous les endroits du monde avec tant de soin; mais je puis assurer, sans craindre de trop priser ma marchandise, qu’elle n’en a pas encore vu une qui puisse entrer en concurrence avec elle, si l’on considère sa beauté, sa belle taille, ses agréments et toutes les perfections dont elle est partagée. – Où est-elle? reprit le roi, amène-la-moi. – Sire, repartit le marchand, je l’ai laissée entre les mains d’un officier de vos eunuques. Votre Majesté peut commander qu’on la fasse venir.»

On amena l’esclave, et dès que le roi la vit il en fut charmé, à la considérer seulement par sa taille belle et dégagée. Il entra aussitôt dans un cabinet, où le marchand le suivit avec quelques eunuques. L’esclave avait un voile de satin rouge rayé d’or qui lui cachait le visage. Le marchand le lui ôta, et le roi de Perse vit une dame qui surpassait en beauté toutes celles qu’il avait alors et qu’il avait jamais eues. Il en devint passionnément amoureux dès ce moment, et il demanda au marchand combien il la voulait vendre.

«Sire, répondit le marchand, j’en ai donné mille pièces d’or à celui qui me l’a vendue, et je compte que j’en ai déboursé autant depuis trois ans que je suis en voyage pour arriver à votre cour. Je me garderai bien de la mettre à prix à un si grand monarque: je supplie Votre Majesté de la recevoir en présent si elle lui agrée. – Je te suis obligé, reprit le roi: ce n’est pas ma coutume d’en user ainsi avec des marchands qui viennent de si loin dans la vue de me faire plaisir. Je vais te faire compter dix mille pièces d’or. Seras-tu content?

«- Sire, repartit le marchand, je me fusse estimé très-heureux si Votre Majesté eût bien voulu l’accepter pour rien; mais je n’oserais refuser une aussi grande libéralité. Je ne manquerai pas de la publier dans mon pays et dans tous les lieux par où je passerai.» La somme lui fut comptée, et avant qu’il se retirât, le roi le fit revêtir en sa présence d’une robe de brocart d’or.

Le roi fit loger la belle esclave dans l’appartement le plus magnifique après le sien, et lui assigna plusieurs matrones et autres femmes esclaves pour la servir, avec ordre de lui faire prendre le bain, de l’habiller d’un habit le plus magnifique qu’elles pussent trouver, et de se faire apporter les plus beaux colliers de perles et les diamants les plus fins, et autres pierreries les plus riches, afin qu’elle choisît elle-même ce qui lui conviendrait le mieux.

Les matrones officieuses qui n’avaient d’autre attention que de plaire au roi, furent elles-mêmes ravies en admiration de la beauté de l’esclave Comme elles s’y connaissaient parfaitement bien: «Sire, lui dirent-elles, si Votre Majesté a la patience de nous donner seulement trois jours, nous nous engageons de la lui faire voir alors si fort au-dessus de ce qu’elle est présentement qu’elle ne la reconnaîtra plus.» Le roi eut bien de la peine à se priver si longtemps du plaisir de la posséder entièrement. «Je le veux bien, reprit-il, mais à la charge que vous me tiendrez votre promesse.»

La capitale du roi de Perse était située dans une île, et son palais, qui était très-superbe, était bâti sur le bord de la mer. Comme son appartement avait vue sur cet élément, celui de la belle esclave, qui n’était pas éloigné du sien, avait aussi la même vue, et elle était d’autant plus agréable que la mer battait presque au pied des murailles.

Au bout de trois jours, la belle esclave, parée et ornée magnifiquement, était seule dans sa chambre, assise sur un sofa et appuyée à une des fenêtres qui regardaient la mer, lorsque le roi, averti qu’il pouvait la voir, y entra. L’esclave, qui entendit que l’on marchait dans sa chambre d’un autre air que les femmes qui l’avaient servie jusqu’alors, tourna aussitôt la tête pour voir qui c’était. Elle reconnut le roi; mais, sans en témoigner la moindre surprise, sans même se lever pour lui faire civilité et pour le recevoir, comme s’il eût été la personne du monde la plus indifférente, elle se remit à la fenêtre, comme auparavant.

Le roi de Perse fut extrêmement étonné de voir qu’une esclave si belle et si bien faite sût si peu ce que c’était que le monde. Il attribua ce défaut à la mauvaise éducation qu’on lui avait donnée et au peu de soin qu’on avait pris de lui apprendre les premières bienséances. Il s’avança vers elle jusqu’à la fenêtre, où, nonobstant la manière et la froideur avec laquelle elle venait de le recevoir, elle se laissa regarder, admirer, et même caresser et embrasser autant qu’il le souhaita.

Entre ces caresses et ces embrassements, ce monarque s’arrêta pour la regarder, ou plutôt pour la dévorer des yeux. «Ma toute belle, ma charmante, ma ravissante! s’écriait-il, dites-moi, je vous prie, d’où vous venez, d’où sont et qui sont l’heureux père et l’heureuse mère qui ont mis au monde un chef-d’œuvre de la nature aussi surprenant que vous êtes. Que je vous aime et que je vous aimerai! Jamais je n’ai senti pour femme ce que j’ai senti pour vous; j’en ai cependant bien vu, et j’en vois encore un grand nombre tous les jours, mais jamais je n’ai vu tant de charmes tout à la fois, qui m’enlèvent à moi-même pour me donner tout à vous. Mon cher cœur, ajoutait-il, vous ne me répondez rien, vous ne me faites même connaître par aucune marque que vous soyez sensible à tant de témoignages que je vous donne de mon amour extrême. Vous ne détournez pas même les yeux pour donner aux miens le plaisir de les rencontrer et de vous convaincre qu’on ne peut pas aimer plus que je vous aime. Pourquoi gardez-vous ce grand silence qui me glace? D’où vient ce sérieux, ou plutôt cette tristesse qui m’afflige? Regrettez-vous votre pays, vos parents, vos amis? Hé quoi! un roi de Perse, qui vous aime, qui vous adore, n’est-il pas capable de vous consoler et de vous tenir lieu de toute chose au monde?»

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