L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Plusieurs fois, les Coupeau crurent apercevoir leur fille dans des endroits pas propres. Ils tournaient le dos, ils decampaient d'un autre cote, pour ne pas etre obliges de la reconnaitre. Ils n'etaient plus d'humeur a se faire blaguer de toute une salle, pour ramener chez eux une voirie pareille. Mais, un soir, vers dix heures, comme ils se couchaient, on donna des coups de poing dans la porte. C'etait Nana qui, tranquillement, venait demander a coucher; et dans quel etat, bon Dieu! nu-tete, une robe en loques, des bottines eculees, une toilette a se faire ramasser et conduire au Depot. Elle recut une rossee, naturellement; puis, elle tomba goulument sur un morceau de pain dur, et s'endormit, ereintee, avec une derniere bouchee aux dents. Alors, ce train-train continua. Quand la petite se sentait un peu requinquee, elle s'evaporait un matin. Ni vu ni connu! l'oiseau etait parti. Et des semaines, des mois s'ecoulaient, elle semblait perdue, lorsqu'elle reparaissait tout d'un coup, sans jamais dire d'ou elle arrivait, des fois sale a ne pas etre prise avec des pincettes, et egratignee du haut en bas du corps, d'autres fois bien mise, mais si molle et videe par la noce, qu'elle ne tenait plus debout. Les parents avaient du s'accoutumer. Les roulees n'y faisaient rien. Ils la trepignaient, ce qui ne l'empechait pas de prendre leur chez eux comme une auberge, ou l'on couchait a la semaine. Elle savait qu'elle payait son lit d'une danse, elle se tatait et venait recevoir la danse, s'il y avait benefice pour elle. D'ailleurs, on se lasse de taper. Les Coupeau finissaient par accepter les bordees de Nana. Elle rentrait, ne rentrait pas, pourvu qu'elle ne laissat pas la porte ouverte, ca suffisait. Mon Dieu! l'habitude use l'honnetete comme autre chose.
Une seule chose mettait Gervaise hors d'elle. C'etait lorsque sa fille reparaissait avec des robes a queue et des chapeaux couverts de plumes. Non, ce luxe-la, elle ne pouvait pas l'avaler. Que Nana fit la noce, si elle voulait; mais, quand elle venait chez sa mere, qu'elle s'habillat au moins comme une ouvriere doit etre habillee. Les robes a queue faisaient une revolution dans la maison: les Lorilleux ricanaient; Lantier, tout emoustille, tournait autour de la petite, pour renifler sa bonne odeur; les Boche avaient defendu a Pauline de frequenter cette rouchie, avec ses oripeaux. Et Gervaise se fachait egalement des sommeils ecrases de Nana, lorsque, apres une de ses fugues, elle dormait jusqu'a midi, depoitraillee, le chignon defait et plein encore d'epingles a cheveux, si blanche, respirant si court, qu'elle semblait morte. Elle la secouait des cinq ou six fois dans la matinee, en la menacant de lui flanquer sur le ventre une potee d'eau. Cette belle fille faineante, a moitie nue, toute grasse de vice, l'exasperait en cuvant ainsi l'amour dont sa chair semblait gonflee, sans pouvoir meme se reveiller. Nana ouvrait un oeil, le refermait, s'etalait davantage.
Un jour, Gervaise qui lui reprochait sa vie crument, et lui demandait si elle donnait dans les pantalons rouges, pour rentrer cassee a ce point, executa enfin sa menace en lui secouant sa main mouillee sur le corps. La petite, furieuse, se roula dans le drap, en criant:
-En voila assez, n'est-ce pas? maman! Ne causons pas des hommes, ca vaudra mieux. Tu as fait ce que tu as voulu, je fais ce que je veux.
-Comment? comment? begaya la mere.
-Oui, je ne t'en ai jamais parle, parce que ca ne me regardait pas; mais tu ne te genais guere, je t'ai vue assez souvent te promener en chemise, en bas, quand papa ronflait... Ca ne te plait plus maintenant, mais ca plait aux autres. Fiche-moi la paix, fallait pas me donner l'exemple!
Gervaise resta toute pale, les mains tremblantes, tournant sans savoir ce qu'elle faisait, pendant que Nana, aplatie sur la gorge, serrant son oreiller entre ses bras, retombait dans l'engourdissement de son sommeil de plomb.
Coupeau grognait, n'ayant meme plus l'idee d'allonger des claques. Il perdait la boule, completement. Et, vraiment, il n'y avait pas a le traiter de pere sans moralite, car la boisson lui otait toute conscience du bien et du mal.
Maintenant, c'etait regle. Il ne dessoulait pas de six mois, puis il tombait et entrait a Sainte-Anne; une partie de campagne pour lui. Les Lorilleux disaient que monsieur le duc de Tord-Boyaux se rendait dans ses proprietes. Au bout de quelques semaines, il sortait de l'asile, repare, recloue, et recommencait a se demolir, jusqu'au jour ou, de nouveau sur le flanc, il avait encore besoin d'un raccommodage. En trois ans, il entra ainsi sept fois a Sainte-Anne. Le quartier racontait qu'on lui gardait sa cellule. Mais le vilain de l'histoire etait que cet entete soulard se cassait davantage chaque fois, si bien que, de rechute en rechute, on pouvait prevoir la cabriole finale, le dernier craquement de ce tonneau malade dont les cercles petaient les uns apres les autres.
Avec ca, il oubliait d'embellir; un revenant a regarder! Le poison le travaillait rudement. Son corps imbibe d'alcool se ratatinait comme les foetus qui sont dans des bocaux, chez les pharmaciens. Quand il se mettait devant une fenetre, on apercevait le jour au travers de ses cotes, tant il etait maigre. Les joues creuses, les yeux degouttants, pleurant assez de cire pour fournir une cathedrale, il ne gardait que sa truffe de fleurie, belle et rouge, pareille a un oeillet au milieu de sa trogne devastee. Ceux qui savaient son age, quarante ans sonnes, avaient un petit frisson, lorsqu'il passait, courbe, vacillant, vieux comme les rues. Et le tremblement de ses mains redoublait, sa main droite surtout battait tellement la breloque, que, certains jours, il devait prendre son verre dans ses deux poings, pour le porter a ses levres. Oh! ce nom de Dieu de tremblement! c'etait la seule chose qui le taquinat encore, au milieu de sa vacherie generale! On l'entendait grogner des injures feroces contre ses mains. D'autres fois, on le voyait pendant des heures en contemplation devant ses mains qui dansaient, les regardant sauter comme des grenouilles, sans rien dire, ne se fachant plus, ayant l'air de chercher quelle mecanique interieure pouvait leur faire faire joujou de la sorte; et, un soir, Gervaise l'avait trouve ainsi, avec deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues cuites de pochard.
Le dernier ete, pendant lequel Nana traina chez ses parents les restes de ses nuits, fut surtout mauvais pour Coupeau. Sa voix changea completement, comme si le fil-en-quatre avait mis une musique nouvelle dans sa gorge. Il devint sourd d'une oreille. Puis, en quelques jours, sa vue baissa; il lui fallait tenir la rampe de l'escalier, s'il ne voulait pas degringoler. Quant a sa sante, elle se reposait, comme on dit. Il avait des maux de tete abominables, des etourdissements qui lui faisaient voir trente-six chandelles. Tout d'un coup, des douleurs aigues le prenaient dans les bras et dans les jambes; il palissait, il etait oblige de s'asseoir, et restait sur une chaise hebete pendant des heures; meme, apres une de ces crises, il avait garde son bras paralyse tout un jour. Plusieurs fois, il s'alita; il se pelotonnait, se cachait sous le drap, avec le souffle fort et continu d'un animal qui souffre. Alors, les extravagances de Sainte-Anne recommencaient. Mefiant, inquiet, tourmente d'une fievre ardente, il se roulait dans des rages folles, dechirait ses blouses, mordait les meubles de sa machoire convulsee; ou bien il tombait a un grand attendrissement, lachant des plaintes de fille, sanglotant et se lamentant de n'etre aime par personne. Un soir, Gervaise et Nana, qui rentraient ensemble, ne le trouverent plus dans son lit. A sa place, il avait couche le traversin. Et, quand elles le decouvrirent, cache entre le lit et le mur, il claquait des dents, il racontait que des hommes allaient venir l'assassiner. Les deux femmes durent le recoucher et le rassurer comme un enfant.