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L'assommoir

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L'assommoir
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-Vous me blessez, Auguste. Discutez sans faire de personnalites.

Virginie alors intervint, en les priant de lui flanquer la paix. Elle avait l'Europe quelque part. Comment deux hommes qui partageaient tout le reste, pouvaient-ils s'attraper sans cesse a propos de la politique? Ils macherent un instant de sourdes paroles. Puis, le sergent de ville, pour montrer qu'il n'avait pas de rancune, apporta le couvercle de sa petite boite, qu'il venait de terminer; on lisait dessus, en lettres marquetees: A Auguste, souvenir d'amitie. Lantier, tres flatte, se renversa, s'etala, si bien qu'il etait presque sur Virginie. Et le mari regardait ca, avec son visage couleur de vieux mur, dans lequel ses yeux troubles ne disaient rien; mais les poils rouges de ses moustaches remuaient tout seuls par moments, d'une drole de facon, ce qui aurait pu inquieter un homme moins sur de son affaire que le chapelier.

Cet animal de Lantier avait ce toupet tranquille qui plait aux dames. Comme Poisson tournait le dos, il lui poussa l'idee farce de poser un baiser sur l'oeil gauche de madame Poisson. D'ordinaire, il montrait une prudence sournoise; mais, quand il s'etait dispute pour la politique, il risquait tout, histoire d'avoir raison sur la femme. Ces caresses goulues, chipees effrontement derriere le sergent de ville, le vengeaient de l'Empire, qui faisait de la France une maison a gros numero. Seulement, cette fois, il avait oublie la presence de Gervaise. Elle venait de rincer et d'essuyer la boutique, elle se tenait debout pres du comptoir, a attendre qu'on lui donnat ses trente sous. Le baiser sur l'oeil la laissa tres calme, comme une chose naturelle dont elle ne devait pas se meler. Virginie parut un peu embetee. Elle jeta les trente sous sur le comptoir, devant Gervaise. Celle-ci ne bougea pas, ayant l'air d'attendre toujours, secouee encore par le lavage, mouillee et laide comme un chien qu'on tirerait d'un egout.

-Alors, elle ne vous a rien dit? demanda-t-elle enfin au chapelier.

-Qui ca? cria-t-il. Ah! oui, Nana!... Mais non, rien autre chose. La

gueuse a une bouche! un petit pot de fraise!

Et Gervaise s'en alla avec ses trente sous dans la main. Ses savates eculees crachaient comme des pompes, de veritables souliers a musique, qui jouaient un air en laissant sur le trottoir les empreintes mouillees de leurs larges semelles.

Dans le quartier, les soulardes de son espece racontaient maintenant qu'elle buvait pour se consoler de la culbute de sa fille. Elle-meme, quand elle sifflait son verre de rogome sur le comptoir, prenait des airs de drame, se jetait ca dans le plomb en souhaitant que ca la fit crever. Et, les jours ou elle rentrait ronde comme une bourrique, elle begayait que c'etait le chagrin. Mais les gens honnetes haussaient les epaules; on la connait celle-la, de mettre les culottes de poivre d'Assommoir sur le compte du chagrin; en tous cas, ca devait s'appeler du chagrin en bouteille. Sans doute, au commencement, elle n'avait pas digere la fugue de Nana. Ce qui restait en elle d'honnetete se revoltait; puis, generalement, une mere n'aime pas a se dire que sa demoiselle, juste a la minute, se fait peut-etre tutoyer par le premier venu. Mais elle etait deja trop abetie, la tete malade et le coeur ecrase, pour garder longtemps cette honte. Chez elle, ca entrait et ca sortait. Elle restait tres bien des huit jours sans songer a sa gourgandine; et, brusquement, une tendresse ou une colere l'empoignait, des fois a jeun, des fois le sac plein, un besoin furieux de pincer Nana dans un petit endroit, ou elle l'aurait peut-etre embrassee, peut-etre rouee de coups, selon son envie du moment. Elle finissait par n'avoir plus une idee bien nette de l'honnetete. Seulement, Nana etait a elle, n'est-ce pas? Eh bien! lorsqu'on a une propriete, on ne veut pas la voir s'evaporer.

Alors, des que ces pensees la prenaient, Gervaise regardait dans les rues avec des yeux de gendarme. Ah! si elle avait apercu son ordure, comme elle l'aurait raccompagnee a la maison! On bouleversait le quartier, cette annee-la. On percait le boulevard Magenta et le boulevard Ornano, qui emportaient l'ancienne barriere Poissonniere et trouaient le boulevard exterieur. C'etait a ne plus s'y reconnaitre. Tout un cote de la rue des Poissonniers etait par terre. Maintenant, de la rue de la Goutte-d'Or, on voyait une immense eclaircie, un coup de soleil et d'air libre; et, a la place des masures qui bouchaient la vue de ce cote, s'elevait, sur le boulevard Ornano, un vrai monument, une maison a six etages, sculptee comme une eglise, dont les fenetres claires, tendues de rideaux brodes, sentaient la richesse. Cette maison-la, toute blanche, posee juste en face de la rue, semblait l'eclairer d'une enfilade de lumiere. Meme, chaque jour, elle faisait disputer Lantier et Poisson. Le chapelier ne tarissait pas sur les demolitions de Paris; il accusait l'empereur de mettre partout des palais, pour renvoyer les ouvriers en province; et le sergent de ville, pale d'une colere froide, repondait qu'au contraire l'empereur songeait d'abord aux ouvriers, qu'il raserait Paris, s'il le fallait, dans le seul but de leur donner du travail. Gervaise, elle aussi, se montrait ennuyee de ces embellissements, qui lui derangeaient le coin noir de faubourg auquel elle etait accoutumee. Son ennui venait de ce que, precisement, le quartier s'embellissait a l'heure ou elle-meme tournait a la ruine. On n'aime pas, quand on est dans la crotte, recevoir un rayon en plein sur la tete. Aussi, les jours ou elle cherchait Nana, rageait-elle d'enjamber des materiaux, de patauger le long des trottoirs en construction, de butter contre des palissades. La belle batisse du boulevard Ornano la mettait hors des gonds. Des batisses pareilles, c'etait pour des catins comme Nana.

Cependant, elle avait eu plusieurs fois des nouvelles de la petite. Il y a toujours de bonnes langues qui sont pressees de vous faire un mauvais compliment. Oui, on lui avait conte que la petite venait de planter la son vieux, un beau coup de fille sans experience. Elle etait tres bien chez ce vieux, dorlotee, adoree, libre meme, si elle avait su s'y prendre. Mais la jeunesse est bete, elle devait s'en etre allee avec quelque godelureau, on ne savait pas bien au juste. Ce qui semblait certain, c'etait qu'une apres-midi, sur la place de la Bastille, elle avait demande a son vieux trois sous pour un petit besoin, et que le vieux l'attendait encore. Dans les meilleures compagnies, on appelle ca pisser a l'anglaise. D'autres personnes juraient l'avoir apercue depuis, pincant un chahut au Grand Salon de la Folie, rue de la Chapelle. Et ce fut alors que Gervaise s'imagina de frequenter les bastringues du quartier. Elle ne passa plus devant la porte d'un bal sans entrer. Coupeau l'accompagnait. D'abord, ils firent simplement le tour des salles, en devisageant les trainees qui se tremoussaient. Puis, un soir, ayant de la monnaie, ils s'attablerent et burent un saladier de vin a la francaise, histoire de se rafraichir et d'attendre voir si Nana ne viendrait pas. Au bout d'un mois, ils avaient oublie Nana, ils se payaient le bastringue pour leur plaisir, aimant regarder les danses. Pendant des heures, sans rien se dire, ils restaient le coude sur la table, hebetes au milieu du tremblement du plancher, s'amusant sans doute au fond a suivre de leurs yeux pales les roulures de barriere, dans l'etouffement et la clarte rouge de la salle.

Justement, un soir de novembre, ils etaient entres au Grand Salon de la Folie pour se rechauffer. Dehors, un petit frisquet coupait en deux la figure des passants. Mais la salle etait bondee. Il y avait la dedans un grouillement du tonnerre de Dieu, du monde a toutes les tables, du monde au milieu, du monde en l'air, un vrai tas de charcuterie; oui, ceux qui aimaient les tripes a la mode de Caen, pouvaient se regaler. Quand ils eurent fait deux fois le tour sans trouver une table, ils prirent le parti de rester debout, a attendre qu'une societe eut debarrasse le plancher. Coupeau se dandinait sur ses pieds, en blouse sale, en vieille casquette de drap sans visiere, aplatie au sommet du crane. Et, comme il barrait le passage, il vit un petit jeune homme maigre qui essuyait la manche de son paletot, apres lui avoir donne un coup de coude.

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