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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Vous accusiez le gouvernement de toutes les fautes, dit le docteur en souriant. J'espere que vous avez au moins vote pour monsieur Thiers.

Le jeune homme evita de repondre. Theophile, dont l'estomac ne digerait plus, et que troublaient de nouveaux doutes sur la fidelite de sa femme, s'ecria:

-Moi, j'ai vote pour lui.... Du moment ou les hommes refusent de vivre en freres, tant pis pour eux!

-Et tant pis pour vous, n'est-ce pas? fit remarquer Duveyrier, qui, parlant peu, lachait des mots profonds.

Effare, Theophile le regarda. Auguste n'osait plus avouer qu'il avait egalement vote pour M. Thiers. Puis, ce fut une surprise, quand l'oncle Bachelard lanca une profession de foi legitimiste: au fond, il trouvait ca distingue. Campardon l'approuva beaucoup; lui, s'etait abstenu, parce que M. Dewinck, le candidat officiel, n'offrait pas assez de garantie au point de vue religieux; et il eclata en paroles furibondes contre la Vie de Jesus, publiee depuis peu.

-Ce n'est pas le livre qu'il faudrait bruler, c'est l'auteur! repetait-il.

-Vous etes peut-etre trop radical, mon ami, interrompit l'abbe d'une voix conciliante. Mais, en effet, les symptomes deviennent terribles.... On parle de chasser le pape, voila la revolution dans le parlement, nous marchons aux abimes.

-Tant mieux! dit simplement le docteur Juillerat.

Alors, tous se revolterent. Il renouvelait ses attaques contre la bourgeoisie, lui promettait un joli coup de balai, pour l'heure ou le peuple voudrait jouir a son tour; et les autres l'interrompaient violemment, criaient que la bourgeoisie etait la vertu, le travail, l'epargne de la nation. Duveyrier domina enfin les voix. Il le confessait hautement, il avait vote pour M. Dewinck, non pas que M. Dewinck representat son opinion exacte, mais parce qu'il etait le drapeau de l'ordre. Oui, les saturnales de la Terreur pouvaient renaitre. M. Rouher, l'homme d'Etat si remarquable qui venait de remplacer M. Billault, l'avait formellement prophetise a la tribune. Il termina par ces paroles imagees:

-Le triomphe de votre liste, c'est le premier ebranlement de l'edifice. Prenez garde qu'il ne vous ecrase!

Ces messieurs se taisaient, avec la peur inavouee de s'etre laisse emporter jusqu'a compromettre leur securite personnelle. Ils voyaient des ouvriers, noirs de poudre et de sang, entrer chez eux, violer leur bonne et boire leur vin. Sans doute, l'empereur meritait une lecon; seulement, ils commencaient a regretter de lui en avoir donne une aussi forte.

-Soyez donc tranquilles! conclut le docteur, goguenard. On vous sauvera encore a coups de fusil.

Mais il allait trop loin, on le traita d'original. C'etait, du reste, grace a cette reputation d'originalite qu'il devait de ne pas perdre sa clientele. Il continua, en reprenant avec l'abbe Mauduit leur eternelle querelle sur la disparition prochaine de l'Eglise. Leon, maintenant, se mettait du cote du pretre: il parlait de la Providence et, le dimanche, accompagnait madame Dambreville a la messe de neuf heures.

Cependant, le monde arrivait toujours, le grand salon se remplissait de dames. Valerie et Berthe echangeaient des confidences, en bonnes amies. L'autre madame Campardon, que l'architecte avait amenee, sans doute afin de remplacer cette pauvre Rose, deja couchee en haut, et lisant Dickens, donnait a madame Josserand une recette economique pour blanchir le linge sans savon; tandis que, seule a l'ecart, Hortense, qui attendait Verdier, ne quittait pas la porte des yeux. Mais, brusquement, Clotilde, en train de causer avec madame Dambreville, s'etait levee, les mains tendues. Son amie, madame Octave Mouret, venait d'entrer. Le mariage avait eu lieu a la fin de son deuil, dans les premiers jours de novembre.

-Et ton mari? demanda la maitresse de maison. Il ne va pas me manquer de parole, au moins?

-Non, non, repondit Caroline souriante. Il me suit, une affaire l'a retenu au dernier moment.

On chuchotait, on la regardait avec curiosite, si belle et si calme, toujours la meme, ayant l'aimable assurance d'une femme qui reussit dans toutes ses affaires. Madame Josserand lui serra la main, comme charmee de la revoir. Berthe et Valerie, cessant de causer, l'examinaient paisiblement, detaillaient sa toilette, une robe paille couverte de dentelle. Mais, au milieu de ce tranquille oubli du passe, Auguste, que la politique laissait froid, donnait les signes d'une stupefaction indignee, debout a la porte du petit salon. Comment! sa soeur allait recevoir le menage de l'ancien amant de sa femme! Et, dans sa rancune d'epoux, il y avait encore la colere jalouse du commercant ruine par une concurrence triomphante; car le Bonheur des Dames, en s'agrandissant et en creant un rayon special de soierie, avait tellement epuise ses ressources, qu'il s'etait vu oblige de prendre un associe. Il s'approcha, et pendant qu'on fetait madame Mouret, il dit a l'oreille de Clotilde:

-Tu sais que je ne tolererai jamais ca.

-Quoi donc? demanda-t-elle, pleine de surprise.

-La femme, passe encore! elle ne m'a rien fait.... Mais si le mari vient, j'empoigne Berthe par le bras et je sors devant le monde.

Elle le regarda, puis haussa les epaules. Caroline etait son amie la plus ancienne, bien sur qu'elle n'allait pas renoncer a la voir, pour le contenter dans ses caprices. Est-ce qu'on se rappelait seulement cette affaire? Il ferait mieux de ne plus remuer des choses auxquelles il etait le seul a songer encore. Et, comme, tres emu, il cherchait un appui aupres de Berthe, comptant qu'elle se leverait et le suivrait aussitot, celle-ci le rappela au calme d'un froncement de sourcils: devenait-il fou? voulait-il donc se rendre plus ridicule qu'il ne l'avait jamais ete?

-Mais c'est pour ne pas l'etre, ridicule! dit-il avec desespoir.

Alors, madame Josserand se pencha, et d'une voix severe:

-Ca devient indecent, on vous regarde. Soyez donc convenable une fois.

Il se tut, sans se soumettre. Des ce moment, une gene regna parmi ces dames. Seule, madame Mouret, assise enfin devant Berthe, a cote de Clotilde, gardait sa tranquillite souriante. On guettait Auguste, qui avait disparu dans l'embrasure de la fenetre ou s'etait fait son mariage, autrefois. La colere lui donnait un commencement de migraine, et il appuyait par moments son front aux vitres glacees.

D'ailleurs, Octave vint fort tard. Comme il arrivait sur le palier, il s'y rencontra avec madame Juzeur, qui descendait, enveloppee d'un chale. Elle se plaignait de la poitrine, elle s'etait levee, pour ne pas manquer de parole aux Duveyrier. Son etat languissant ne l'empecha pas de se jeter dans les bras du jeune homme, en le felicitant de son mariage.

-Que je suis heureuse de ce beau resultat, mon ami! Vrai! j'en desesperais pour vous, jamais je n'aurais cru que vous reussiriez.... Dites, mauvais sujet, que lui avez-vous donc fait encore, a celle-la?

Octave, souriant, lui baisa les doigts. Mais quelqu'un qui montait avec une legerete de chevre, les derangea; et, tres surpris, il crut reconnaitre Saturnin. C'etait en effet Saturnin, sorti depuis une semaine de l'asile des Moulineaux, ou le docteur Chassagne refusait une seconde fois de le garder davantage, ne jugeant toujours pas, chez lui, la folie assez caracterisee. Sans doute, il allait passer la soiree chez Marie Pichon, comme jadis, lorsque ses parents recevaient. Et, brusquement, furent evoques les jours anciens. Octave entendait venir d'en haut une voix mourante, la romance dont Marie bercait le vide de ses heures; il la revoyait eternellement seule, pres du berceau ou dormait Lilitte, attendant le retour de Jules, avec sa complaisance de femme inutile et douce.

-Je vous souhaite tous les bonheurs en menage, repetait madame Juzeur, qui lui serrait tendrement les mains.

Pour ne pas entrer avec elle dans le salon, il s'attardait a retirer son paletot, lorsque Trublot, en habit, nu-tete, l'air bouleverse, deboucha du couloir de la cuisine.

-Vous savez qu'elle ne va pas bien du tout! murmura-t-il, pendant qu'Hippolyte introduisait madame Juzeur.

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