Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
XVIII
En decembre, au huitieme mois de son deuil, madame Josserand consentit pour la premiere fois a diner en ville. C'etait d'ailleurs chez les Duveyrier, presque un diner de famille, par lequel Clotilde ouvrait ses samedis du nouvel hiver. La veille, Adele fut prevenue qu'elle descendrait aider Julie, pour la vaisselle. Ces dames, les jours de reception, se pretaient ainsi leur monde.
-Surtout, tachez d'etre plus solide, recommanda madame Josserand a sa bonne. Je ne sais ce que vous avez dans le corps maintenant, on dirait du chiffon.... Vous etes pourtant grasse et grosse.
Adele etait simplement enceinte de neuf mois. Elle-meme avait longtemps cru qu'elle engraissait, ce qui l'etonnait pourtant; et elle rageait, l'estomac vide, avec sa continuelle faim, les jours ou madame triomphait devant tous, en la montrant: ah bien! ceux qui l'accusaient de peser le pain de sa domestique, pouvaient venir regarder cette grosse gourmande, dont le ventre ne s'arrondissait pas a lecher les murs, peut-etre! Lorsque, dans sa stupidite, Adele avait enfin compris son malheur, elle s'etait retenue vingt fois de jeter la chose a la figure de sa maitresse, qui abusait vraiment de son etat pour faire croire au quartier qu'elle la nourrissait enfin.
Mais, des ce moment, une terreur l'hebeta. Les idees de son village repoussaient au fond de ce crane obtus. Elle se crut damnee, elle s'imagina que les gendarmes viendraient la prendre, si elle avouait sa grossesse. Alors, toute sa ruse de sauvage fut employee a la dissimuler. Elle cacha les nausees, les maux de tete intolerables, la constipation terrible dont elle souffrait; deux fois, elle crut mourir devant son fourneau, pendant qu'elle tournait des sauces. Heureusement, elle porta dans les flancs, le ventre s'elargit sans trop avancer; et jamais madame n'eut un soupcon, tant elle etait fiere de cet embonpoint prodigieux. La malheureuse, du reste, se serrait a etouffer. Elle trouvait son ventre raisonnable; seulement, il lui semblait bien lourd tout de meme, quand elle devait laver sa cuisine. Les deux derniers mois furent affreux de douleurs endurees, avec une obstination de silence heroique.
Ce soir-la, Adele monta se coucher vers onze heures. La pensee de la soiree du lendemain la terrifiait: encore trimer, encore etre bousculee par Julie! et elle ne pouvait plus aller, elle avait tout le bas en compote. Cependant, les couches, pour elle, restaient lointaines et confuses; elle aimait mieux ne pas y reflechir, elle preferait garder ca longtemps encore, avec l'espoir que ca finirait par s'arranger. Aussi n'avait-elle fait aucun preparatif, ignorante des symptomes, incapable de se rappeler ni de calculer une date, sans idee, sans projet. Elle n'etait bien que dans son lit, allongee sur les reins. Comme la gelee prenait depuis la veille, elle garda ses bas pour se coucher, souffla sa bougie, attendit d'avoir chaud. Enfin, elle s'endormait, lorsque de legeres douleurs lui firent rouvrir les yeux. C'etaient, a fleur de peau, des pincements; elle crut d'abord qu'une mouche lui piquait le ventre, autour du nombril; puis, ces piqures cesserent, elle ne s'en inquieta pas, accoutumee aux choses etranges et inexplicables qui se passaient en elle. Mais, brusquement, au bout d'une demi-heure a peine d'un mauvais sommeil, une tranchee sourde l'eveilla de nouveau. Cette fois, elle se mit en colere. Est-ce qu'elle allait avoir des coliques, maintenant? Elle serait fraiche, le lendemain, s'il lui fallait courir a son pot toute la nuit! Cette idee d'un embarras d'entrailles l'avait preoccupee dans la soiree; elle sentait une pesanteur, elle attendait une debacle. Pourtant, elle voulut resister, se frotta le ventre, crut avoir calme la douleur. Un quart d'heure s'ecoula, et la douleur revint, plus violente.
-Cre nom d'un chien! dit-elle a demi-voix, en se decidant cette fois a se lever.
Dans l'obscurite, elle tira son pot, s'accroupit, s'epuisa en efforts inutiles. La chambre etait glacee, elle grelottait. Au bout de dix minutes, comme les coliques se calmaient, elle se recoucha. Mais, dix minutes plus tard, les coliques recommencaient. Elle se releva, essaya encore inutilement, et rentra toute froide dans son lit, ou elle gouta un autre moment de repos. Puis, ca la tordit avec une telle force, qu'elle etouffa une premiere plainte. Etait-ce bete a la fin! avait-elle envie, ou n'avait-elle pas envie? Maintenant, les douleurs persistaient, presque continues, avec des secousses plus rudes, comme si une main brutale, dans le ventre, la serrait quelque part. Et elle comprit, elle eut un grand frisson, en begayant sous la couverture:
-Mon Dieu! mon Dieu! c'est donc ca!
Une angoisse l'envahissait, un besoin de marcher, de promener son mal. Elle ne put rester au lit davantage, ralluma la bougie, se mit a tourner autour de sa chambre. Sa langue se dessechait, une soif ardente la tourmentait, tandis que des plaques rouges lui brulaient les joues. Quand une contraction la pliait brusquement, elle s'appuyait contre le mur, saisissait le bois d'un meuble. Et les heures passaient dans ce pietinement cruel, sans qu'elle osat meme se chausser, de peur de faire du bruit, garantie seulement du froid par un vieux chale jete sur ses epaules. Deux heures sonnerent, puis trois heures.
-Il n'y a pas de bon Dieu! se disait-elle tout bas, avec un besoin de se parler et de s'entendre. C'est trop long, ca ne finira jamais.
Pourtant, le travail de preparation s'avancait, la pesanteur descendait dans ses fesses et dans ses cuisses. Meme lorsque son ventre la laissait un peu respirer, elle souffrait la, sans arret, d'une souffrance fixe et tetue. Et, pour se soulager, elle s'etait empoigne les fesses a pleines mains, elle se les soutenait, pendant qu'elle continuait a marcher en se dandinant, les jambes nues, couverte jusqu'aux genoux de ses gros bas. Non, il n'y avait pas de bon Dieu! Sa devotion se revoltait, sa resignation de bete de somme qui lui avait fait accepter sa grossesse comme une corvee de plus, finissait par lui echapper. Ce n'etait donc pas assez de ne jamais manger a sa faim, d'etre le souillon sale et gauche, sur lequel la maison entiere tapait: il fallait que les maitres lui fissent un enfant! Ah! les salauds! Elle n'aurait pu dire seulement si c'etait du jeune ou du vieux, car le vieux l'avait encore assommee, apres le mardi gras. L'un et l'autre, d'ailleurs, s'en fichaient pas mal, maintenant qu'ils avaient eu le plaisir et qu'elle avait la peine! Elle devrait aller accoucher sur leur paillasson, pour voir leur tete. Mais sa terreur la reprenait: on la jetterait en prison, il valait mieux tout avaler. La voix etranglee, elle repetait, entre deux crises:
-Salauds!... S'il est permis de vous coller une pareille affaire!... Mon Dieu! je vais mourir!
Et, de ses deux mains crispees, elle se serrait les fesses davantage, ses pauvres fesses pitoyables, retenant ses cris, se dandinant toujours dans sa laideur douloureuse. Autour d'elle, on ne remuait pas, on ronflait; elle entendait le bourdon sonore de Julie, tandis que, chez Lisa, il y avait un sifflement, une musique pointue de fifre.
Quatre heures venaient de sonner, lorsque, tout d'un coup elle crut que son ventre crevait. Au milieu d'une douleur, il y eut une rupture, des eaux ruisselerent, ses bas furent trempes. Elle resta un moment immobile, terrifiee et stupefaite, avec l'idee qu'elle se vidait par la. Peut-etre bien qu'elle n'avait jamais ete enceinte; et, dans la crainte d'une autre maladie, elle se regardait, elle voulait voir si tout le sang de son corps ne fuyait point. Mais elle eprouvait un soulagement, elle s'assit quelques minutes sur une malle. La chambre salie l'inquietait, la bougie allait s'eteindre. Puis, comme elle ne pouvait plus marcher et qu'elle sentait la fin venir, elle eut encore la force d'etaler sur le lit une vieille toile ciree ronde, que madame Josserand lui avait donnee, pour mettre devant sa table de toilette. Et elle etait a peine recouchee, que le travail d'expulsion commenca.
Alors, pendant pres d'une heure et demie, se declarerent des douleurs dont la violence augmentait sans cesse. Les contractions interieures avaient cesse, c'etait elle maintenant qui poussait de tous les muscles de son ventre et de ses reins, dans un besoin de se delivrer du poids intolerable qui pesait sur sa chair. Deux fois encore, des envies illusoires la firent se lever, cherchant le pot d'une main egaree, tatonnante de fievre; et, la seconde fois, elle faillit rester par terre. A chaque nouvel effort, un tremblement la secouait, sa face devenait brulante, son cou se baignait de sueur, tandis qu'elle mordait les draps, pour etouffer sa plainte, le han! terrible et involontaire du bucheron qui fend un chene. Quand l'effort etait donne, elle balbutiait, comme si elle eut parle a quelqu'un: