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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Mes enfants, finit par dire le pretre, vous donnez le mauvais exemple. Le grand crime est de pervertir autrui, de jeter de la deconsideration sur la maison ou l'on habite.... Oui, vous vivez dans une inconduite qui n'est malheureusement plus un secret pour personne, car vous vous battez depuis huit jours.

Il rougissait, une hesitation pudique lui faisait chercher les mots. Les deux domestiques avaient eu un soupir de soulagement. Ils souriaient, ils se dandinaient maintenant d'un air heureux. Ce n'etait que ca! vrai, il n'y avait pas de quoi les effrayer ainsi!

-Mais c'est fini, monsieur le cure, declara Clemence, en adressant a Hippolyte un regard de femme reconquise. Nous sommes remis ensemble.... Oui, il m'a explique.

Le pretre, a son tour, montra un etonnement plein de tristesse.

-Vous ne me comprenez pas, mes enfants. Vous ne pouvez continuer a vivre ensemble, vous offensez Dieu et les hommes.... Il faut vous marier.

Du coup, leur stupefaction reparut. Se marier, pourquoi faire?

-Moi, je ne veux pas, dit Clemence. J'ai une autre idee.

Alors, l'abbe Mauduit tacha de convaincre Hippolyte.

-Voyons, mon garcon, vous qui etes un homme, decidez-la, parlez-lui de son honneur.... Ca ne changera rien dans votre vie. Mariez-vous.

Le domestique riait d'un rire farceur et embarrasse. Enfin, il declara, en regardant la pointe de ses chaussons:

-Bien sur, je ne dis pas, mais je suis marie.

Cette reponse coupa net la morale du pretre. Sans ajouter une parole, il replia ses arguments, il remit en poche Dieu inutile, desole de l'avoir risque dans une telle avanie. Clotilde qui le rejoignait, venait d'entendre; et, d'un geste, elle lacha tout. Sur son ordre, le valet et la femme de chambre sortirent, l'un derriere l'autre, tres amuses au fond, l'air serieux. L'abbe, apres un silence, se plaignit amerement: pourquoi l'exposer ainsi? pourquoi remuer des choses qu'il valait mieux laisser dormir? Maintenant, la situation etait tout a fait malpropre. Mais Clotilde repetait son geste: tant pis! elle avait d'autres tracas. D'ailleurs, elle ne renverrait certainement pas les domestiques, de peur que le quartier ne connut l'histoire du suicide, le soir meme. On verrait plus tard.

-N'est-ce pas? le repos le plus absolu, recommanda le docteur qui sortait de la chambre. Ca se remettra parfaitement, mais qu'on lui evite toute fatigue.... Ayez bon courage, madame.

Et, se tournant vers le pretre:

-Vous le sermonnerez, plus tard, mon cher abbe. Je ne vous l'abandonne pas encore.... Si vous retournez a Saint-Roch, je vous accompagne, nous ferons route ensemble.

Tous deux descendirent.

Cependant, la maison retrouvait son grand calme. Madame Juzeur s'etait attardee au cimetiere, tachant de seduire Trublot en lisant avec lui les inscriptions des tombes; et, malgre son peu de gout pour les coquetteries sans resultat, il avait du la ramener en fiacre, rue de Choiseul. La triste aventure de Louise emplissait la pauvre dame d'une melancolie. Comme ils arrivaient, elle parlait encore de cette miserable, rendue par elle la veille aux Enfants-Assistes: une cruelle experience, une desillusion derniere, qui emportait son espoir de trouver jamais une bonne vertueuse. Puis, sous la porte, elle finit par inviter Trublot a venir causer quelquefois chez elle. Mais il allegua son travail.

A ce moment, l'autre madame Campardon passa. Ils la saluerent. M. Gourd leur apprit l'heureuse delivrance de madame Pichon. Tous furent alors de l'avis de monsieur et de madame Vuillaume: trois enfants, pour des employes, c'etait une vraie folie; et le concierge laissa meme entendre que, s'il en poussait un quatrieme, le proprietaire leur donnerait conge, car trop de famille degradait un immeuble. Mais ils se turent, une dame voilee, laissant derriere elle une odeur de verveine, se glissait legerement dans le vestibule, sans s'adresser a M. Gourd, qui affecta de ne pas la voir. Le matin, il avait tout prepare chez le monsieur distingue du troisieme, pour une nuit de travail.

Du reste, il n'eut que le temps de crier aux deux autres:

-Prenez garde! ils nous ecraseraient comme des chiens.

C'etait la voiture des gens du second qui sortait. Les chevaux piaffaient sous la voute, le pere et la mere, au fond du landau, souriaient a leurs enfants, deux beaux enfants blonds, dont les petites mains se disputaient un bouquet de roses.

-Quel monde! murmura le concierge furieux. Ils ne sont meme pas alles a l'enterrement, de peur d'etre polis comme les autres.... Ca vous eclabousse, et si l'on voulait parler pourtant!

-Quoi donc? demanda madame Juzeur, tres interessee.

Alors, M. Gourd raconta qu'on etait venu de la police, oui, de la police! L'homme du second avait ecrit un roman si sale, qu'on allait le mettre a Mazas.

-Des horreurs! continua-t-il, d'une voix ecoeuree. C'est plein de cochonneries sur les gens comme il faut. Meme on dit que le proprietaire est dedans; parfaitement, monsieur Duveyrier en personne! Quel toupet!... Ah! ils ont bien raison de se cacher et de ne frequenter aucun locataire! Nous savons maintenant ce qu'ils fabriquent, avec leurs airs de rester chez eux. Et, vous voyez, ca roule carrosse, ca vend leurs ordures au poids de l'or!

Cette idee surtout exasperait M. Gourd. Madame Juzeur ne lisait que des vers, Trublot declarait ne pas se connaitre en litterature. Pourtant, l'un et l'autre blamaient le monsieur de salir dans ses ecrits la maison ou il abritait sa famille, lorsque des cris feroces, des mots abominables vinrent du fond de la cour.

-Grosse vache! tu etais trop contente de m'avoir, pour faire sauver tes hommes!... Tu entends, sacre chameau! je ne te l'envoie pas dire!

C'etait Rachel, que Berthe chassait, et qui se soulageait dans l'escalier de service. Tout d'un coup, chez cette fille muette et respectueuse, dont les autres bonnes elles-memes ne pouvaient tirer la moindre indiscretion, une debandade avait lieu, pareille a la debacle d'un egout. Mise deja hors d'elle-meme par la rentree de madame chez monsieur, qu'elle volait a l'aise depuis la separation, elle etait devenue terrible, quand elle avait recu l'ordre de faire monter un commissionnaire pour enlever sa malle. Debout dans la cuisine, Berthe ecoutait, bouleversee; tandis que, sur la porte, Auguste, voulant faire acte d'autorite, recevait au visage les termes ignobles, les accusations atroces.

-Oui, oui, continuait la bonne enragee, tu ne me flanquais pas dehors, quand je cachais tes chemises, derriere le dos de ton cocu!... Et le soir ou ton amant a du remettre ses chaussettes au milieu de mes casseroles, pendant que j'empechais ton cocu d'entrer, pour te donner le temps de te refroidir!... Salope, va!

Berthe, suffoquee, s'enfuit au fond de l'appartement. Mais Auguste devait tenir tete: il palissait, il etait pris d'un tremblement, a chacune de ces revelations ordurieres, criees dans un escalier; et il ne trouvait qu'un mot: "Malheureuse! malheureuse!" pour exprimer son angoisse d'apprendre ainsi les details crus de l'adultere, juste a l'heure ou il venait de pardonner. Cependant, toutes les bonnes etaient sorties sur les paliers de leurs cuisines. Elles se penchaient, elles ne perdaient pas une parole; mais elles-memes restaient saisies de la violence de Rachel. Une consternation, peu a peu, les faisait se reculer. Ca finissait par depasser les bornes. Lisa resuma le sentiment de toutes, en disant:

-Ah bien! non, on bavarde, mais on ne tombe pas comme ca sur les maitres.

D'ailleurs, le monde filait, on laissait cette fille se soulager seule, car il devenait genant d'ecouter des choses desagreables pour chacun; d'autant plus que, maintenant, elle s'attaquait a toute la maison. M. Gourd, le premier, rentra dans sa loge, en faisant remarquer qu'on ne pouvait rien esperer d'une femme en colere. Madame Juzeur, dont ce cruel deballage de l'amour blessait profondement les delicatesses, parut si impressionnee, que Trublot, malgre lui, dut l'accompagner chez elle, dans la crainte d'un evanouissement. Etait-ce malheureux? les affaires s'arrangeaient, il ne restait pas le moindre sujet de scandale, la maison retombait au recueillement de son honnetete, et il fallait que cette vilaine creature remuat encore les histoires enterrees, dont personne ne se souciait plus!

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