Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
-C'est pas possible.... il sortira pas.... il est trop gros....
La gorge renversee, les jambes elargies, elle se cramponnait des deux mains au lit de fer, qu'elle ebranlait de ses secousses. C'etaient heureusement des couches superbes, une presentation franche du crane. Par moments, la tete qui sortait, semblait vouloir rentrer, repoussee par l'elasticite des tissus, tendus a se rompre; et des crampes atroces l'etreignaient a chaque reprise du travail, les grandes douleurs la bouclaient d'une ceinture de fer. Enfin, les os crierent, tout lui parut se casser, elle eut la sensation epouvantee que son derriere et son devant eclataient, n'etaient plus qu'un trou par lequel coulait sa vie; et l'enfant roula sur le lit, entre ses cuisses, au milieu d'une mare d'excrements et de glaires sanguinolentes.
Elle avait pousse un grand cri, le cri furieux et triomphant des meres. Aussitot, on remua dans les chambres voisines, des voix empatees de sommeil disaient: "Eh bien! quoi donc? on assassine!... Y en a une qu'on prend de force!... Revez donc pas tout haut!" Inquiete, elle avait repris le drap entre les dents, elle serrait les jambes et ramenait la couverture en tas sur l'enfant, qui lachait des miaulements de petit chat. Mais elle entendit Julie ronfler de nouveau, apres s'etre retournee; pendant que Lisa, rendormie, ne sifflait meme plus. Alors, elle gouta pendant un quart d'heure un soulagement immense, une douceur infinie de calme et de repos. Elle etait comme morte, elle jouissait de ne plus etre.
Puis, les coliques reparurent. Une peur l'eveillait: est-ce qu'elle allait en avoir un second? Le pis etait qu'en rouvrant les yeux, elle venait de se trouver en pleine obscurite. Pas meme un bout de chandelle! et etre la, toute seule, dans du mouille, avec quelque chose de gluant entre les cuisses, dont elle ne savait que faire! Il y avait des medecins pour les chiens, mais il n'y en avait pas pour elle. Creve donc, toi et ton petit! Elle se souvenait d'avoir donne un coup de main chez madame Pichon, la dame d'en face, quand elle etait accouchee. En prenait-on des precautions, de crainte de l'abimer! Cependant, l'enfant ne miaulait plus, elle allongea la main, chercha, rencontra un boyau qui lui sortait du ventre; et l'idee lui revint qu'elle avait vu nouer et couper ca. Ses yeux s'accoutumaient aux tenebres, la lune qui se levait eclairait vaguement la chambre. Alors, moitie a tatons, moitie guidee par un instinct, elle fit, sans se lever, une besogne longue et penible, decrocha derriere sa tete un tablier, en cassa un cordon, puis noua le boyau et le coupa avec des ciseaux pris dans la poche de sa jupe. Elle etait en sueur, elle se recoucha. Ce pauvre petit, bien sur, elle n'avait pas envie de le tuer.
Mais les coliques continuaient, c'etait comme une affaire qui la genait encore et que des contractions chassaient. Elle tira sur le boyau, d'abord doucement, puis tres fort. Ca se detachait, tout un paquet finit par tomber et elle s'en debarrassa en le jetant dans le pot. Cette fois, grace a Dieu! c'etait bien fini, elle ne souffrait plus. Du sang tiede coulait seulement le long de ses jambes.
Pendant pres d'une heure, elle dut sommeiller. Six heures sonnaient, lorsque la conscience de sa position l'eveilla de nouveau. Le temps pressait, elle se leva peniblement, executa des choses qui lui venaient a mesure, sans qu'elle les eut arretees d'avance. Une lune froide eclairait en plein la chambre. Apres s'etre habillee, elle enveloppa l'enfant de vieux linge, puis le plia dans deux journaux. Il ne disait rien, son petit coeur battait pourtant. Comme elle avait oublie de regarder si c'etait un garcon ou une fille, elle deplia les papiers. C'etait une fille. Encore une malheureuse! de la viande a cocher ou a valet de chambre, comme cette Louise, trouvee sous une porte! Les domestiques dormaient toujours, et elle put sortir, se faire tirer en bas le cordon par M. Gourd endormi, aller poser son paquet dans le passage Choiseul dont on ouvrait les grilles, puis remonter tranquillement. Elle n'avait rencontre personne. Enfin, une fois dans sa vie, la chance etait pour elle!
Tout de suite, elle arrangea la chambre. Elle roula la toile ciree sous le lit, alla vider le pot, revint donner un coup d'eponge par terre. Et, extenuee, d'une blancheur de cire, le sang coulant toujours entre ses cuisses, elle se recoucha, apres s'etre tamponnee avec une serviette. Ce fut ainsi que madame Josserand la trouva, lorsqu'elle se decida a monter vers neuf heures, tres surprise de ne pas la voir descendre. La bonne s'etant plainte d'une diarrhee affreuse qui l'avait epuisee toute la nuit, madame s'ecria:
-Pardi! vous aurez encore trop mange! Vous ne songez qu'a vous emplir.
Inquiete de sa paleur, elle parla cependant de faire venir le medecin; mais elle fut heureuse d'epargner les trois francs, quand la malade eut jure qu'elle avait uniquement besoin de repos. Depuis la mort de son mari, elle vivait, avec sa fille Hortense, d'une pension que les freres Bernheim lui faisaient, ce qui ne l'empechait pas de les traiter amerement d'exploiteurs; et elle se nourrissait plus mal encore, pour ne pas dechoir en quittant son appartement et en renoncant a ses mardis.
-C'est ca, dormez, dit-elle. Il nous reste du boeuf froid pour ce matin, et ce soir nous dinons dehors. Si vous ne pouvez pas descendre aider Julie, elle se passera de vous.
Le soir, le diner fut cordial, chez les Duveyrier. Toute la famille se trouvait reunie, les deux menages Vabre, madame Josserand, Hortense, Leon, meme l'oncle Bachelard, qui se conduisit bien. En outre, on avait invite Trublot, pour boucher un trou, et madame Dambreville, pour ne pas la separer de Leon. Celui-ci, apres son mariage avec la niece, etait retombe aux bras de la tante, dont il avait encore besoin. On les voyait arriver ensemble dans tous les salons, et ils excusaient la jeune femme, qu'une grippe ou une paresse, disaient-ils, retenait chez elle. Ce soir-la, la table entiere se plaignit de la connaitre a peine: on l'aimait tant, elle etait si belle! Ensuite, on parla du choeur que Clotilde devait faire chanter a la fin de la soiree; c'etait encore la Benediction des Poignards, mais cette fois avec cinq tenors, quelque chose de complet, de magistral. Depuis deux mois, Duveyrier lui-meme, redevenu charmant, racolait les amis de la maison, avec la meme formule, repetee a chaque rencontre: "On ne vous voit plus, venez donc, ma femme reprend ses choeurs." Aussi, a partir des entremets, ne causa-t-on que de musique. La plus heureuse bonhomie et la plus franche gaiete regnerent jusqu'au champagne.
Puis, apres le cafe, pendant que les dames restaient devant la cheminee du grand salon, il se forma, dans le petit, un groupe d'hommes qui se mirent a echanger des idees graves. Le monde arrivait, d'ailleurs. Bientot, il y eut la Campardon, l'abbe Mauduit, le docteur Juillerat, sans compter les dineurs, sauf Trublot, disparu au sortir de table. Des la seconde phrase, on tomba sur la politique. Les debats des Chambres passionnaient ces messieurs, et ils en etaient encore a discuter le succes de la liste de l'opposition, passee tout entiere a Paris, aux elections de mai. Ce triomphe de la bourgeoisie frondeuse les inquietait sourdement, malgre leur joie apparente.
-Mon Dieu! declara Leon, monsieur Thiers est certainement un homme de talent. Mais il apporte, dans ses discours sur l'expedition du Mexique, une acrimonie qui leur enleve toute portee.
Il venait d'etre nomme maitre des requetes, sur les demarches de madame Dambreville, et du coup il se ralliait. Rien ne restait en lui du demagogue affame, si ce n'etait une insupportable intolerance de doctrine.