La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Ramon se leva et suivit Sourek, qui interrogea l’hôtesse et traduisit pour Ramon.
– On vous demande au téléphone.
Sourek désigna la cabine située derrière le stand. Ramon y pénétra, ferma la porte et décrocha le combiné.
– C’est moi, Ramon, je ne savais pas comment te joindre, dit Helena.
– Ça va ? Tu es en retard. Tu veux que Diego vienne te chercher ?
– Ce n’est pas la peine, je ne viendrai pas.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Je ne partirai pas avec toi.
– Mais pourquoi ?
– Je ne suis pas prête à tout abandonner, à partir à l’autre bout du monde, à quitter ma famille. Pas encore.
– Ce matin…
– Je sais mais c’est trop précipité, ça va trop vite.
– On avait décidé, c’était d’accord.
– Ramon, j’ai besoin de plus de temps.
– C’est maintenant qu’on doit partir. Après, ce ne sera plus possible. Tu as un visa, c’est une chance, profites-en.
– Plus tard, peut-être.
– Qu’est-ce que tu crois ? Il a fallu que je me batte pour l’obtenir. Tu n’en auras pas d’autre.
– Je ne peux pas partir comme ça.
– Helena, je ne pourrai pas t’attendre. C’est notre vie qui est en jeu. Ne gâche pas tout. On sera heureux, je te le promets, nous deux ce sera une histoire merveilleuse.
– Je t’en prie, n’insiste pas, je ne veux pas partir.
– Mais je m’en fiche de l’Argentine, moi ! Si tu y tiens, je veux bien rester ici. Tu vois, comme ça, il n’y aura pas de problème, plus besoin de visa. On s’installe à Prague. Tous les deux. Ça te va comme ça ? Ta vie ne changera pas, c’est moi qui m’adapterai.
Helena fut prise de court. Elle ne savait pas quoi répondre. Cette hypothèse n’avait pas été envisagée. Elle interrogea du regard le policier qui suivait l’entretien avec l’écouteur. Ce dernier secoua la tête. Il n’avait pas d’arguments à lui proposer. Helena hésita.
– Allô, Helena ? fit Ramon. Tu m’écoutes ? Qu’est-ce que tu en penses ?
– Tu n’as pas compris, je ne veux plus vivre avec toi. C’est fini, tous les deux. Tu dois partir seul.
Ramon écarta le combiné, il avait la bouche ouverte, cherchait son souffle. Un instant, il pensa avoir une crise d’asthme, fouilla dans sa poche mais il n’eut pas besoin de son inhalateur et retrouva une respiration hachée. Il ferma les yeux, tentant de rassembler ses esprits. Quand il les rouvrit, à travers la vitre il aperçut Sourek.
– Qu’y a-t-il, Helena ? Il y a un problème ?
– Mais non.
– Que tu aies peur de partir, d’abandonner ton pays, ta famille, je peux le comprendre, c’est une décision difficile. Mais que tu me dises que tu ne veux plus de moi, comme ça, au téléphone, c’est incohérent. Que se passe-t-il ?
– Rien, j’ai changé d’avis, c’est tout.
– Je ne te crois pas. Je te connais et je ne te crois pas. On va en discuter de vive voix. Tu es où ? Chez toi ?
– Oui.
– Ne bouge pas, j’arrive.
– Et ton avion ?
– Je m’en fous de l’avion !…Dis-moi, Helena, ils t’ont fait du mal ?
Helena se tut, elle serra les lèvres pour refouler le cri qui montait et hoqueta.
– Ils ont arrêté Joseph ! hurla-t-elle.
– Quoi ?
À cet instant, le jeune policier à côté d’Helena coupa la communication.
Ramon donna un coup de poing sur la tablette de la cabine, ouvrit la porte avec brutalité, se jeta sur Sourek, l’attrapa par les revers de sa veste et se mit à le secouer.
– Qu’est-ce que vous avez fait ? Bande de salauds !
Sourek lui agrippa les mains, un policier se précipita pour le ceinturer.
– Calmez-vous ! lança Sourek. Je vais vous expliquer.
Sourek affrontait Ramon du regard. D’habitude, il baissait la tête et cédait tout de suite. Ramon relâcha son étreinte.
– Suivez-moi, dit Sourek en remettant son uniforme d’aplomb.
Ils passèrent derrière le comptoir et marchèrent le long d’un couloir. Sourek précédait Ramon. Le policier suivait en portant la valise de Ramon. Ils pénétrèrent dans une salle où deux policiers classaient des fiches. En voyant Sourek, ils se levèrent et sortirent immédiatement. Sourek ferma la porte, présenta une chaise à Ramon et s’assit sur le rebord de la table. Ramon préféra rester debout.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous avez arrêté Joseph ?
– En effet.
– Pourquoi ?
– Cela ne vous concerne pas. C’est une affaire intérieure.
– Ah non, pas à moi. Je vous pratique depuis assez longtemps pour savoir que tout se décide à Moscou et que vous êtes là pour exécuter les ordres qu’on vous donne.
– Les seuls ordres que je reçois viennent de mon supérieur hiérarchique, j’ignore qui lui donne les siens. Mais à vous, je peux le dire, le dossier de Joseph Kaplan est très grave. Il risque gros. C’est pour cela que sa fille n’a pas envie de voyager.
– Je vais rester pour l’aider.
– Ce n’est pas prévu.
– Je ne partirai pas sans avoir revu Helena et sans savoir ce qui arrive à Joseph.
Sourek secoua la tête. Il avait une mine désolée. Il prit son paquet de cigarettes dans sa poche, en proposa une à Ramon, qui refusa, puis consulta sa montre.
– Votre avion part dans quarante-cinq minutes.
– Vous savez qui je suis, Sourek ? Il faut vraiment que j’appelle Novotný ou Brejnev, c’est ça que vous voulez ?
Sourek retourna le téléphone qui se trouvait sur la table et le poussa vers Ramon.
– Appelez qui vous voulez. Castro aussi, peut-être, ou votre ambassade.
– Je n’ai pas l’intention d’appeler l’ambassadeur depuis un téléphone sur écoute. Ramenez-moi à Prague.
– Vous n’avez pas compris. Vos soutiens vous ont abandonné. Votre tour est passé. Joseph Kaplan a été arrêté pour espionnage. Chez nous, c’est l’accusation la plus redoutable. Il sera condamné. Si, en plus, sa fille fuit à l’étranger sans espoir de retour, l’abandonne au plus mauvais moment, cela confirmera le tribunal dans sa conviction de culpabilité. Au contraire, si elle reste, qu’elle soutient son père, il y aura peut-être une mesure de clémence exceptionnelle.
– C’est du chantage, c’est de la folie !
Ramon attrapa le téléphone, chercha le numéro de l’ambassade dans un calepin. Sourek sortit et resta devant la porte. Il regarda à nouveau sa montre. Ramon discuta en espagnol. Sourek entendit des éclats de voix à travers la cloison mais la conversation était incompréhensible, il l’écouterait plus tard, à tête reposée. Puis le ton de Ramon baissa, se fit mesuré. Sourek colla son oreille contre le mur. Au bout de quatre minutes et dix secondes, Ramon raccrocha avec brutalité et le silence se fit. Sourek entrouvrit la porte. Ramon était prostré, face au combiné. Sourek attendit. À travers l’entrebâillement, il apercevait Ramon de dos, la tête entre les mains. À un moment, il fut agité d’un soubresaut. On aurait dit qu'il pleurait, Sourek pensa que ce n’était pas possible. Pas lui. Un spasme peut-être. Son asthme, certainement. Puis l’asthme se calma. Au bout de quelques minutes, Sourek le rejoignit.
– Ils me laissent tomber, murmura Ramon, le visage blême.
– C’est un problème qui ne concerne pas votre pays, c’est tout.
– Laissez-moi la voir juste un moment et je partirai.
– Ce n’est pas possible.
– Cinq minutes. Ce n’est pas grand-chose.
– On ne peut plus la joindre. Elle est en chemin pour voir son père à la prison.
– Si je m’en vais, Joseph a-t-il vraiment une chance de s’en sortir ?
– Il y a dix ans, il aurait été pendu. Aujourd’hui, il s’en tirera.
– Il y aura des poursuites contre Helena ?
– Bien sûr que non. Elle va reprendre une vie normale.
Le Tupolev 114 décolla avec du retard. Aucune explication ne fut donnée. Il n’y avait pas beaucoup de monde à bord. L’avion se remplirait à l’escale de Moscou. Le personnel de bord était très compétent. Il avait reçu la consigne d’être attentionné avec cet Uruguayen chauve qui était resté accroché au hublot lors du décollage à scruter les nuages sous l’horizon et qui, malgré ses quintes de toux, fumait comme un pompier caucasien.