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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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À Moscou, il ne descendit pas pour se dégourdir les jambes. Quand l’hôtesse qui parlait espagnol lui demandait s’il voulait quelque chose, il ne répondait pas, il secouait la tête. Pendant l’interminable voyage, elle n’entendit pas le son de sa voix et pensa qu’il était muet. Il ne dormit à aucun moment, ne mangea rien, accepta un jus d’orange. Il fumait et, quand il ne regardait pas le ciel, il passait son temps plongé dans un recueil de poèmes.

Un jour, bien que nos souvenirs soient une voile

plus loin que l’horizon

et ton souvenir soit un navire

échoué dans ma mémoire,

apparaîtra l’aurore pour crier avec étonnement

en voyant les frères rouges à l’horizon

marchant joyeux vers l’avenir5.

***

Assis sur une paillasse en béton, Joseph attendait dans une cellule obscure. Une faible lumière électrique parvenait par un vasistas, une puanteur de pisse et d’ammoniaque l’empêchait de respirer. Il avait des élancements au coude gauche, il se l’était peut-être cassé quand il avait glissé dans les escaliers du sanatorium. Il osait à peine le toucher. Il guettait les bruits à travers la porte en fer et percevait des sons indistincts. Il ne savait pas quelle heure il était, ni depuis combien de temps il croupissait là. On ne lui avait pas laissé le loisir de mettre sa montre.

Joseph avait été tiré de son sommeil quand la porte de sa chambre à coucher avait été ouverte violemment. Six hommes y avaient pénétré, l’avaient maintenu au sol et menotté dans le dos. Quand il avait exigé des explications, il avait reçu une forte gifle sur la joue et le nez. Tereza avait été repoussée sur le lit sans ménagement. Ils l’avaient embarqué, pieds nus et en pyjama, sans lui laisser le temps de s’habiller. Joseph n’avait pas compris pourquoi ils lui avaient enfoncé un sac sur la tête, il avait trébuché et dévalé les marches. Il s’était retrouvé ballotté dans un camion ; après une longue route, il avait descendu d’autres escaliers, senti le froid d’un souterrain, et il avait été jeté dans cette cellule. On lui avait enlevé la cagoule et les menottes.

Et, dans son pyjama déchiré et taché de sang, Joseph avait soif.

« Qu’est-ce que j’ai fait ? » se répétait-il. Il cherchait ce qui lui valait ce traitement. À en avoir mal à la tête. Quand on fouille dans les recoins de sa mémoire, on trouve toujours des escarbilles oubliées dont on n’est pas fier, des fautes escamotées et des secrets qui ne le sont probablement plus. Joseph cherchait quelle faute il avait commise. Mais il ne trouvait pas.

La porte de la cellule s’ouvrit en grinçant. Joseph se leva sans qu’on lui demande. Le policier lui fit signe de sortir. Au début, leurs pas résonnaient, ils retenaient leur marche comme dans un ballet et, à l’arrivée, il n’y avait plus aucun bruit. Des couloirs non éclairés sur la droite et la gauche. Des portes en fer. Des cellules ou quoi d’autre ? La salle d’interrogatoire était située au bout d’un interminable tunnel souterrain. Une vaste pièce rectangulaire peinte en marron, mal éclairée, avec au milieu une table en bois noir et deux chaises en fer.

La première fois, Joseph se trouva face à un officier corpulent d’une cinquantaine d’années dont le ventre boursouflait la vareuse (et lui fit penser à un dindon). Joseph se dit : « Je ne dois pas avoir cet état d’esprit, je dois le convaincre que… » L’officier ne lui jeta pas un coup d’œil, absorbé par la lecture de plusieurs feuillets dactylographiés devant lui. Un policier en uniforme, assis derrière une table près du mur, écrivait dans un registre. Un autre gardait la porte.

– Je vous écoute, Joseph Kaplan, dit l’officier sans relever la tête.

– Pourquoi suis-je traité de cette façon ?

– Vous avez l’intention de me faire croire que vous l’ignorez ?

– Il doit y avoir un malentendu.

– Pourquoi tous les gens que nous arrêtons nous prennent-ils pour des imbéciles ?

– Que me reprochez-vous ?

– Vous ne savez pas, bien sûr ?

– Non. Je ne vois pas.

– Vous êtes innocent, probablement ? Comme tous les autres. C’est connu, nous arrêtons de préférence des innocents. Nous faisons mal notre travail, c’est cela ?

– Je ne voulais pas dire ça.

– Donc, vous reconnaissez.

– J’ignore ce que vous me reprochez.

– Vous recommencez. Vous pensez aussi que nous sommes injustes et bornés ? Que c’est encore une erreur judiciaire ?

– De quoi suis-je accusé ?

– Vous avez un gros dossier, Joseph Kaplan. Vous devez avoir des complices haut placés pour avoir échappé si longtemps à la justice.

L’officier leva enfin la tête. Il avait deux mentons superposés, des poches sous les yeux, des poils lui sortaient du nez (comme un sanglier, se dit Joseph) et ses dents étaient jaunes.

– Qui sont-ils ? demanda-t-il en détachant chaque syllabe.

– Je n’ai aucun complice. Je n’ai rien fait.

– Nous savons beaucoup de choses, il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles.

– Ce n’est pas mon intention.

– Je suis content de voir que vous acceptez de collaborer.

– Je ne sais pas quoi vous dire.

– Vous me faites perdre mon temps et c’est mauvais pour vous.

L’officier fit un signe de la main, le policier près de la porte se rapprocha de Joseph.

– J’ai très mal à l’épaule et au coude, dit Joseph à l’officier. J’ai certainement quelque chose de cassé. Il faut que je voie un médecin.

– Après tout, vous êtes médecin, consultez-vous vous-même.

Il replongea aussitôt le nez dans son dossier.

Helena, Tereza et Ludvik se présentèrent en début d’après-midi au siège de la Sécurité intérieure. Le policier de service derrière son guichet leur enjoignit de s’asseoir sur un banc de la salle d’attente, ils y restèrent à guetter les allées et venues. Quand, après 18 heures, Ludvik réclama des nouvelles, un autre policier sembla les découvrir, passa un coup de téléphone et lui dit de retourner s’asseoir. Vers 21 heures, un autre policier leur lança qu’ils devaient s’en aller. Personne n’était au courant de leurs démarches. Helena insista, demanda à parler au lieutenant Sourek. Le policier derrière le guichet passa un autre coup de fil et, quand il raccrocha, lui dit que le lieutenant n’était pas là et qu’ils devaient sortir immédiatement. Ils se retrouvèrent sur le trottoir désert de la rue Bartolomejska. Ils n’avaient obtenu aucune information et ne savaient même pas si Joseph se trouvait détenu ici ou ailleurs.

Il n’y avait plus de chaise. Joseph était fatigué mais n’osa pas en demander une à l’officier assis derrière le bureau. Les enquêteurs changeaient à chaque interrogatoire et recommençaient de zéro. Celui-là devait avoir une trentaine d’années mais faisait plus jeune, avec une certaine bonhomie dans ses traits. Il valait mieux ne pas se mettre mal avec lui. Joseph avait une barbe de plusieurs jours et les cheveux en bataille. Son pyjama était crasseux, maculé de taches, la veste ne tenait plus que par un seul bouton. L’officier regarda sa montre et, soudain, plissa le nez, détailla Joseph des pieds à la tête.

– Vous puez la merde !

– Je crois, oui. Je suis désolé. Il n’y a pas d’eau pour se laver. Dans la cellule, il y a juste une rigole où je peux faire mes besoins.

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