La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Oui, la vérité, c’est qu’il s’est suicidé.
***
Ludvik triomphait. Même s’il avait le triomphe modeste. Les progressistes communistes menés par Alexander Dubček, le nouveau secrétaire du Parti communiste, et le président Svoboda étaient en passe de réussir leur pari. Un programme ambitieux de réformes bouleversait le pays : suppression de la censure, liberté de la presse et de circulation, limitation des pouvoirs de la police, abandon du dirigisme économique et de la centralisation administrative, mise en place de la cogestion, de l’autonomie des entreprises et du fédéralisme.
Quand Dubček osa réhabiliter Slánský, Clementis et les victimes des procès de 52, ce fut vécu comme une provocation envers les Russes, mais ils ne réagirent pas. Il faisait beau comme jamais, on respirait le printemps, un frisson délicieux. Tereza et Ludvik se mirent à espérer. Peut-être auraient-ils enfin des nouvelles de Pavel et sauraient-ils ce qui s’était vraiment passé.
La peur avait disparu.
En juillet 68, les frontières s’ouvrirent. Pour une génération qui n’avait connu que la dictature, ce fut la ruée. Autour d’Helena, ils partaient tous : ses amis, ses relations allaient respirer ailleurs l’air de la liberté : professeurs, metteurs en scène, écrivains, journalistes, ils fuyaient en masse. On ne parlait que de cela. C’était à se demander s’il allait rester quelqu’un dans ce pays. Passer à l’Ouest était simple et facile, il suffisait de se ruer à la frontière allemande ou autrichienne, la barrière se levait, on avançait d’un pas et, hop ! on était libre.
Helena en parla avec Joseph. S’il avait accepté, ils seraient tous partis pour Paris (à l’exception de Ludvik qui ne voulait pas en entendre parler). Là-bas, Joseph aurait pu travailler, à Pasteur ou ailleurs. Mais Joseph se sentait trop vieux pour émigrer et recommencer de zéro. Plus que tout, comme il l’expliqua à Helena qui insistait, il restait parce qu’il ne se sentait pas assez malheureux pour s’enfuir.
Et puis, Ludvik réussit à la convaincre qu’il était inutile de partir.
– On est en train de gagner. On sera libres dans notre pays, pourquoi s’en aller ? Hein ? On pourra voyager, revenir, à quoi bon se sauver comme si on était coupables ? C’est aux stals de fuir.
Le pays changeait. Dans les articles de Rudé právo et des autres journaux, dans le ton des débats et de celui des présentateurs du journal télévisé. Jamais auparavant, personne n’aurait osé douter en public de la parole d’un ministre ou de la ligne du Parti, réclamer le multipartisme ou des rémunérations au mérite. Oui, un vent de liberté soufflait sur la Bohême. Tout n’était pas parfait, c’était certain. Mais la révolution serait douce et sans violence. On n’allait pas inaugurer une nouvelle dictature.
– Crois-moi, conclut Ludvik, ça vaut la peine de rester pour voir Dubček et Svoboda instaurer le socialisme à visage humain.
Le 21 août 68, les armées du Pacte de Varsovie envahirent la Tchécoslovaquie et balayèrent le « printemps de Prague ». Comment lutter à mains nues contre trois cent mille hommes appuyés par six mille tanks et cinq cents avions ? Entre deux et trois cent mille Tchèques profitèrent des frontières entrouvertes pour s’enfuir. Et trois jeunes Tchèques s’immolèrent pour protester contre l’invasion. Oui, par le feu.
La peur fit son retour.
Fin août, Helena revint à la charge. On pouvait encore passer en Autriche. C’était une occasion inespérée qui ne se représenterait peut-être plus. Joseph fut catégorique. Jamais il ne s’exilerait. Elle s’obstina jusqu’à l’extrême limite. Elle ne voulait pas se fâcher avec lui.
Le samedi 7 septembre, elle décida de partir le lendemain avec son fils. Quoi qu’il arrive. Antonin, qui d’habitude faisait des nuits complètes, pleura toute la nuit, comme s’il était malade. Elle le berça, le veilla et finit par s’endormir dans le fauteuil face à son berceau. Quand elle se réveilla le dimanche, il la regardait avec ses grands yeux ronds. Si Helena avait été seule, elle aurait suivi le mouvement général, elle rêvait d’Amérique et de San Francisco, mais il y avait Antonin. Pas question de l’abandonner ou de lui faire prendre le moindre risque à l’étranger. Ici, elle avait la certitude de gagner sa vie et de pouvoir le protéger.
Joseph n’avait pas envie de s’expliquer. L’insistance de Helena l’avait mis mal à l’aise. Il avait trouvé deux ou trois bons arguments pour justifier son refus, pensait qu’elle sauterait le pas et partirait avec Antonin. Lui, c’est ce qu’il aurait fait. Mais il ne l’encouragea pas à s’en aller. Autant se planter un poignard dans le cœur.
Après l’invasion, quand ça commença à chauffer, il vit à quel point les jeunes étaient excités et voulaient en découdre. Il savait qu’après, ce serait pire, que le Parti leur ferait payer leurs envies de liberté. Il se demanda alors si cela valait la peine de rester et de passer sa vie dans une prison à ciel ouvert. Peut-être pourrait-il recommencer ailleurs ? Mais pas à Paris. Il s’était juré de ne jamais y retourner. Il ne voulait pas y faire de mauvaises rencontres. Il y avait là-bas un fantôme qu’il ne voulait pas croiser. Et puis, un jour après l’autre, il n’y eut pas de répression brutale, pas de vengeance, et à la surprise générale, Dubček fut maintenu au pouvoir. Helena traversa une sale période, elle participa à tous les mouvements de protestation, et ça la déprimait plus que tout. Il fallut prendre sur soi, revenir en arrière, chasser ces rêves insidieux qui avaient enchanté le printemps.
Au début, Joseph avait imaginé qu’elle pourrait partir seule et lui laisser le gamin. Un soir, il lui avait dit entre deux portes :
– Ne t’inquiète pas, tu sais. Je serai toujours là pour Antonin. Je m’occuperai de lui.
Elle l’avait dévisagé comme s’il était devenu fou.
– Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais laisser mon fils ? Pour qui tu me prends ?
Quelques jours plus tard, ils attendaient Ludvik qui était en retard pour le dîner. Tereza faisait jouer Antonin. Joseph eut un frisson. Il crut voir Christine. Helena regardait par la fenêtre, les yeux perdus dans le lointain, son épaule appuyée contre le mur, elle se coiffait et passait inlassablement, interminablement, la brosse dans ses cheveux courts.
Le 13 avril 69, on fêtait les deux ans d’Antonin. Ce jour-là, Ludvik attendit Helena à la sortie de l’Académie de cinéma. Elle ne fut pas surprise de le voir. Depuis quelques mois, il passait souvent la chercher. Il l’avait beaucoup soutenue pendant les mois qui avaient suivi l’invasion (en réalité, ils s’étaient soutenus mutuellement). Sans lui, elle ne savait pas ce qui serait arrivé. Il l’avait empêchée de commettre une grosse erreur en lui conseillant de ne pas poursuivre le mouvement de protestation avec ses camarades de l’Académie.
« Maintenant, cela ne sert plus à rien. Faisons notre travail et vivons tranquilles. »