La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Quand j’écris cela, je suis bouleversée parce que ni toi ni moi n’étions préparés à cette séparation brutale, mais j’ai la sensation d’accomplir mon destin. Tu m’as toujours appris qu’il ne fallait ni se trahir ni calculer ses sentiments, et tu m'as si souvent répété que, quand on a la chance de connaître le bonheur, même fugitivement, on n’a pas le droit au moindre remords, que j’ai la conviction de t’être fidèle et je sais aussi que, malgré la tristesse, malgré l’abandon, tu seras heureux pour moi et ne m’en voudras point.
Nous penserons l’un à l’autre chaque jour de notre vie et rien, jamais, ne pourra rompre ce lien.
Au revoir, papa.
Leurs affaires ne prenaient pas trop de place. Celles de Ramon dans une valise plus petite que celle d’Helena. Diego les chargea dans le coffre. Ramon devait passer à l’ambassade pour régler certains détails, il ne savait toujours pas si un rendez-vous était prévu ou non à Moscou. Helena avait décidé de faire un saut à l’appartement. À cette heure, Ludvik serait certainement au journal. Elle lui laisserait la lettre pour qu’il la remette à Joseph quand il irait à Kamenice dans les prochains jours. Il y avait aussi quelques livres qu’elle n’imaginait pas ne plus avoir à portée de main.
– Est-ce que je peux prendre une autre valise, uniquement avec des livres ? demanda-t-elle.
– Emporte tous les livres que tu veux, tu n’es pas près d’en trouver en tchèque. On se retrouve à l’aéroport. Si tu veux, Diego peut venir te chercher pour t’y conduire.
– Je n’en ai pas pour longtemps. Je prendrai le bus. Je préfère. Je veux faire mes adieux à Prague.
Quand ils quittèrent la villa, ils ne prêtèrent pas attention à une voiture noire qui les suivait discrètement (mais toutes les voitures étaient noires). Diego laissa Ramon à l’ambassade et déposa Helena à côté de l’Académie de musique. Elle pénétra dans l’immeuble sans remarquer la voiture noire qui se garait à proximité.
L’appartement familial était silencieux. Ludvik avait dû partir tôt car son lit était défait et la vaisselle s’empilait dans l’évier. Elle posa la lettre bien en évidence sur le buffet et lui écrivit un mot pour lui demander de la remettre à Joseph.
Mon Ludvik,
Je pars dans trois heures pour l’Argentine et, malheureusement, je crains que nous ne nous revoyions plus. Notre pays me sera bientôt interdit, j’en suis triste bien sûr, mais je ne regrette pas ma décision. Je voulais te dire que tu auras toujours la première place dans mon cœur. Tu resteras à jamais mon meilleur ami. Je compte sur toi pour remonter le moral à Joseph. Il ne sait rien encore. Ça va lui faire un choc. Accompagne-le. Il t’aime comme son fils. Dis-lui que je suis heureuse. Je prends quelques livres dans la bibliothèque, j’espère qu’ils ne te manqueront pas. Je garde la clef de l’appartement avec moi et tant que je vivrai, je conserverai un infime espoir de revenir et de vous serrer tous contre mon cœur.
Helena récupéra des vêtements dans son armoire. Puis elle se mit à choisir les livres, resta un long moment à effleurer les rayons de la bibliothèque, passant en revue ses compagnons de jeunesse. Elle se trouva confrontée à un dilemme imprévu. Il y avait ceux qui étaient comme des petits cailloux dans sa mémoire, à côté desquels elle était passée. Cela valait-il la peine de s’en charger, de faire confiance à la critique qui affirmait qu’ils étaient indispensables ? Elle se dit qu’il fallait avancer, que ceux qui étaient lus n’étaient plus à lire. La valise n’était pas assez grande pour les contenir tous. Elle dut en écarter certains, elle les soupesa, se demanda si elle arriverait jamais à aimer autant Joyce qu’Hemingway. Elle emporta Lumière d’août, pour rien au monde elle ne s’en serait séparée. Elle jaugeait ses vieux Faulkner quand le téléphone se mit à sonner. Elle hésita un instant et, au bout de cinq sonneries, elle décrocha.
– Allô, Ludvik ! fit une femme.
Helena ne reconnut pas immédiatement cette voix affolée.
– Tereza, c’est toi ?
– Oui. Qui c’est ?
– C’est moi, Helena.
– Ah, tu es à la maison, oh, mon Dieu, ton père a été arrêté !
– Quoi ?
– Ce matin, à l’aube, ils ont débarqué et ils l’ont emmené.
– Pourquoi ?
– Ils n’ont rien dit. Ç’a été très brutal. Ils ont cassé la porte, ils l’ont même frappé au visage, il a saigné du nez.
– Mais pourquoi ?
– Il a protesté, il s’est énervé, il n’aurait pas dû. C’était la Sécurité intérieure.
– Tu es sûre ?
– Malheureusement, je les connais. J’ai eu suffisamment affaire à eux.
– Qu’est-ce qu’il a fait ?
– Rien du tout. Il y a des années qu’il ne s’occupe plus de politique. Je ne sais plus quoi faire, j’ai appelé un vieil ami au ministère mais il n’est pas encore arrivé. Je me disais que Ludvik, lui, il saurait. Il n’est pas là ?
– Il doit être à son travail. Quand je suis arrivé, il était parti. Mais je vais l’appeler. Ne t’inquiète pas, ça ne peut pas être grave, ça doit être une erreur ou…
Elle ne finit pas sa phrase. Une angoisse soudaine l’envahit, elle fronça les sourcils, sa respiration s’accéléra.
– Helena, ça va ?
– Oui, Tereza, je vais lui téléphoner. Je te tiens au courant.
Helena raccrocha. Elle se sentait emportée par une vague qui la suffoquait, elle résistait, luttait contre une idée horrible qu’elle refusait de formuler. Pourtant, Joseph lui avait si souvent répété que les coïncidences n’existaient pas. Pas dans ce pays. Elle redoutait le moment où elle devrait se confronter au hasard.
« Non, ce n’est pas possible, se disait-elle. Il ne peut pas y avoir de relation. »
Elle chercha le numéro de téléphone du journal dans son carnet, le trouva sur un exemplaire du Rudé právo qui traînait. La standardiste lui demanda de patienter. Helena adressa une prière à un dieu inconnu pour que Ludvik lui réponde. Après l’avoir fait attendre une minute, la standardiste lui annonça que Ludvik était en reportage à l’extérieur et qu’il ne repasserait pas avant le soir. Helena ne voulut pas laisser de message. Sa main tremblait en raccrochant.
Le carillon de la porte d’entrée retentit.
Elle se précipita, persuadée que Ludvik revenait et que ses ennuis allaient disparaître. Elle ouvrit au lieutenant Sourek. Il était accompagné d’un homme plus jeune, lui aussi en uniforme. Sourek la salua d’un mouvement de tête et entra sans demander l’autorisation. L’autre policier resta en retrait, les mains croisées derrière le dos.
Helena recula comme un automate jusqu’au mur. Elle aurait voulu s’évaporer, se fondre dans le papier peint, elle s’attendait à ce qu’il la frappe ou sorte son revolver et lui tire dessus à bout portant. Elle n’était pas effrayée à la pensée de mourir. Mais Sourek pénétra dans le salon, se retourna, lui sourit et attendit qu’elle le suive.
– Asseyez-vous, dit-il d’une voix basse.
Elle se laissa tomber dans le fauteuil. Il s’assit face à elle et consulta sa montre.
– Nous avons peu de temps devant nous, poursuivit-il d’un ton très doux, comme s’il faisait la conversation à une amie. Nous ne nous connaissons pas très bien. Nous n’avons pas eu l’occasion de beaucoup discuter à Kamenice. Les circonstances étaient si particulières. Vous savez qui je suis ? (Helena fit oui de la tête.) C’est bien. Moi, je sais deux trois choses sur vous. De mauvaises fréquentations. Un état d’esprit individualiste comme les jeunes de nos jours. Nous avons un dossier sur vous. Tereza vous a informée de l’arrestation de votre père. Je dois vous dire que c’est grave. Très grave même.