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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Mais la révolution, c’était ton idéal.

– Tout est fini, Helena. Depuis longtemps d’ailleurs, mais je n’en avais pas pris conscience. Les Russes veulent par-dessus tout que rien ne change et ils nous abandonnent. Nous n’avons plus aucune chance de nous en sortir par le combat. On doit donc essayer une autre voie. Ce qu’on n’a pas pu arracher par les armes, il faut l’obtenir par la négociation et le parlementarisme. J’avais préparé plein d’autres choses à te dire pour te convaincre de m’accompagner, que j’étais certainement le meilleur homme que tu pourrais jamais rencontrer, que notre différence d’âge ce n’était rien du tout parce que le plus important c’est de s’aimer, j’avais trouvé des tas d’arguments formidables mais je ne m’en souviens plus. Ah oui, je voulais te dire que tu ne me connais pas encore, je sais faire plein de choses, et j’espère que tu vas accepter parce que sinon, je ne sais pas ce que je vais devenir.

Pour se donner une contenance, Helena prit son verre mais il était vide. Elle alluma une cigarette.

– Si tu as besoin de temps pour réfléchir, ce n’est pas un problème, prends le temps qu’il te faudra, c’est normal. Et pose-moi toutes les questions que tu veux. J’ai envie d’une cigarette aussi.

Elle lui donna sa cigarette.

– C’est tout réfléchi, dit Helena. On part quand tu veux et où tu veux. Je suis infiniment heureuse, Ramon, tu ne peux pas savoir. Mais il y a une chose que je veux te demander avant. Une seule.

– Bien sûr.

– Pour moi, c’est important, très important même. Tout le reste, je m’en fous. Promets-moi de me le dire si un jour tu changeais d’avis. Je t’en prie, Ramon, ne me mens jamais.

– Je te jure, je te dirai toujours la vérité.

On voudrait toujours rester le même mais ce n’est pas possible, la vie c’est l’évolution. L’homme que je suis aujourd’hui n’est pas celui d’il y a dix ans. La révolution, c’est une affaire de jeunesse, on ne peut pas continuer la guérilla jusqu’à devenir un vieillard, non ? Il faut être fort, sans états d’âme et plein de certitudes. Quand un révolutionnaire n’a pas la chance de mourir jeune, il finit obligatoirement dictateur et bourreau. Saint-Just est mort à vingt-sept ans. À un moment, le courage consiste à s’arrêter et à passer à autre chose. Un jour, il faut poser son sac, baisser son fusil, vivre une vie d’homme et élever des enfants. Je ne peux pas continuer à être le seul révolutionnaire de la terre. Ma décision est prise, je vais redevenir médecin. À Córdoba, j’espère. Je pars avec Helena, c’est la femme avec qui je veux vivre. Je lui ferai connaître l’Argentine, mon père et ma famille, elle apprendra l’espagnol et se sentira vite chez elle car c’est un pays accueillant. Mais je pourrais vivre n’importe où avec elle. Quand elle le voudra, nous aurons des enfants. Je tourne une page de ma vie et vais découvrir l’anonymat des gens heureux. Nul n’entendra plus jamais parler de moi, et, d’ici un an, personne ne se souviendra de moi.

Ils se réinstallèrent dans la villa de Ládví. Comme s’il n’y avait eu aucune interruption. À deux reprises, Helena posa des questions à Ramon sur ce qui s’était passé pendant son déplacement. Il fumait des cigarettes qu’il sortait d’un paquet de couleur bleue avec des caractères cyrilliques, il répugnait à en parler.

– À quoi ça sert de discuter quand on sait qu’il n’y a aucune solution ? répétait-il. Je leur ai annoncé qu’ils ne devaient plus compter sur moi, que je voulais faire autre chose de ma vie.

– Et qu’est-ce qu’ils t’ont répondu ?

– Rien. Il est question qu’on parte le 19 juillet. Tu n’as pas changé d’avis ?

– Si tu crois que tu vas te débarrasser de moi aussi facilement, tu te trompes, Ernesto.

– Je préfère que tu m’appelles comme ça. Ramon était un imposteur.

– Pour moi, tu seras toujours Ramon, mais j’aime Ernesto aussi.

Ramon l’encourageait à retourner à Kamenice deux ou trois jours, il lui proposa même de l’accompagner et de s’expliquer avec son père.

– Tu ne vas quand même pas aller demander ma main à Joseph. D’abord à notre époque, ça ne se fait plus, et ensuite que feras-tu s’il te dit non ?

– Je l’apprécie beaucoup et il m’a sauvé. On se serait parlé, il aurait compris. On se serait quittés en bonne entente.

– Je ne suis pas assez courageuse pour le lui dire en face.

– Réfléchis bien, Helena, si ça se trouve, tu ne le reverras pas avant longtemps ou peut-être même jamais.

– Ne me dis pas une chose pareille.

– Vas-y seule alors.

L’idée de se retrouver en face de son père lui paraissait une épreuve insurmontable. Elle craignait son regard quand elle lui annoncerait qu’elle l’abandonnait pour toujours. Joseph ne lui ferait aucun reproche, elle le connaissait, il lui souhaiterait d’être heureuse et affirmerait, avec sincérité, que son seul désir était son bonheur. C’était elle qui ne pouvait se résoudre à l’embrasser pour la dernière fois de sa vie.

Comment peut-on se dire adieu quand on s’aime autant ?

Quand on se sépare, c’est avec l’espoir de se retrouver un jour, sinon c’est comme mourir chacun de son côté. Elle décida de lui écrire. Elle s’assit dans un fauteuil du salon, un bloc de papier sur les cuisses, elle marqua : « Joseph » en haut de la page et resta avec le stylo en l’air sans savoir comment poursuivre. Il y avait tant de choses qu’elle voulait lui dire, cette vieille cicatrice qui la faisait encore souffrir et dont elle n’arrivait pas à se dépêtrer. Elle griffonna, biffa, ratura et, à la quatrième tentative, se leva et rangea le bloc de papier.

– Je lui téléphonerai avant de partir. Ce sera plus… enfin moins…

Le vendredi, Helena téléphona au premier assistant et lui annonça qu’elle devait renoncer au film. Il voulut savoir pourquoi, elle n’avait pas envie de discuter, il essaya de l’en dissuader, elle raccrocha rapidement. Elle passa à l’appartement familial mais Ludvik n’y était pas. Elle lui téléphona au journal pour l’informer. Il lui souhaita bonne chance. Elle récupéra quelques affaires. Huit jours à patienter avant de prendre l’avion pour Vienne, puis Alger pour Lisbonne et Rio ou peut-être Madrid pour Mexico, puis l’Argentine, mais il pouvait y avoir un vol par Dakar. Ramon ne savait pas encore précisément quel chemin ils emprunteraient pour Buenos Aires ni s’ils devraient s’arrêter en route quelques jours pour régler certaines affaires ou voir certaines personnes, il restait évasif et attendait des réponses.

Quand Ramon retrouva Helena à la villa, il avait l’air ennuyé. L’ambassade cubaine tardait à lui donner son parcours. De plus, Helena devait impérativement obtenir un visa de sortie. Ramon avait demandé qu’elle en soit dispensée mais c’était impossible. Cela ne devait être qu’une formalité.

Le lendemain, Diego les déposa devant le 4, rue Bartolomejska. Helena connaissait de réputation cette adresse sinistre et entra dans le bâtiment avec appréhension. C’était le siège de la Sécurité intérieure. Beaucoup de gens qui y avaient pénétré n’en étaient jamais ressortis. Les Pragois faisaient un détour pour éviter de passer sur ce trottoir où certains juraient avoir entendu des hurlements monter du sous-sol.

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