La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Je crois que c’est une bonne chose. Vous deux, ça n’aurait pas marché.
– On ne le saura jamais. Tu sais, il t’aimait beaucoup.
– Moi aussi, je l’aimais bien. Helena, tu es jeune, tu as la vie devant toi. Ce n’était pas un homme pour toi.
Il la prit par l’épaule et ils avancèrent ainsi. Cette tempête les avait tourneboulés. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas éprouvé ce sentiment de calme. Ni Helena, ni Joseph n’évoquèrent les épreuves traversées. On fit comme si c’était une interpellation ordinaire pour lui, une séparation banale pour elle.
Une autre façon de continuer à vivre ensemble.
Note
2. Traduction de Louis Viardot, éd. BeQ.
3. Va te coucher.
4. Entrez !
5. Poème d’Ernesto Guevara.
Joseph avait changé. Des choses qui, auparavant, ne retenaient pas son attention revêtaient désormais une importance particulière. Par exemple, il tenait à ce que la famille se réunisse au moins une fois par semaine. Ils étaient convenus de déjeuner ensemble tous les dimanches. Ludvik, qui n’avait pas une vie facile avec sa maîtresse (il ne pouvait la voir qu’un dimanche sur deux quand le Sparta jouait à domicile, au Letna Stadium, parce que son imbécile de mari ne ratait aucun match de son équipe favorite), s’arrangeait pour passer en coup de vent. De même, avant Joseph ne prêtait pas attention aux fêtes, maintenant il voulait les célébrer et « marquer le coup », comme il disait.
– Une famille, c’est comme une chorale, quand il en manque un, les autres chantent faux.
Quand il avait lancé cette affirmation, Tereza et Helena s’étaient regardées, surprises. Les anniversaires étaient désormais des étapes sacro-saintes. S’ils étaient à Kamenice, Joseph et Tereza revenaient exprès à Prague. Sinon, Helena et Ludvik faisaient le déplacement.
– Même pour une soirée, ça vaut la peine, non ?
La famille s’était agrandie. Le 13 avril 67, Antonin était né. Un bébé tout rose avec un air posé et des yeux marron perçants. Helena le déclara de père inconnu. Personne ne posa de questions. Elle avait été admise à l’Académie de cinéma, des études chronophages avec des horaires de fou. Tereza avait hérité d’Antonin. Elle n’attendait que ça. Ça lui donnait une bonne raison pour fuir Kamenice et rester à Prague. Jamais bambin n’eut autant de brassières. Joseph en avait profité pour s’organiser et ne passait plus que trois jours au sanatorium, il avait réussi à faire embaucher un jeune médecin dévoué et consciencieux et espérait passer la main prochainement.
Le 9 octobre 67 était un grand jour. Helena fêtait ses dix-neuf ans. Pour l’occasion, Joseph avait décalé le déjeuner du dimanche au lundi soir. Pour une fois, tout le monde était à l’heure et personne n’était pressé. Tereza avait préparé un dîner de gala qui l’avait retenue tout l’après-midi dans la cuisine. Joseph s’était occupé d’Antonin, lui avait fait prendre un bain et l’avait langé. Helena arriva la dernière, à 19 heures, couverte de plâtre et de peinture, car elle travaillait aux décors d’un film. Elle prit une douche et donna le biberon à Antonin. Le dîner fut excellent et enjoué. Joseph apporta le gâteau au chocolat en le portant à bout de bras. Helena souffla ses dix-neuf bougies d’un coup. Ce fut le moment des souhaits et des embrassades. Puis chacun remit son cadeau. Tereza avait tricoté un pull violet.
– Je sais, ce n’est pas très original, mais un beau gilet, on en a toujours besoin.
Ludvik lui offrit Quai des brumes, de Mac Orlan. Helena, qui avait tellement aimé le film, fut folle de joie à l’idée de lire le roman qui l’avait inspiré et de pouvoir réfléchir au travail de l’adaptation. Joseph lui tendit un paquet enveloppé d’un papier blanc de la taille d’une boîte à chaussures. Helena découvrit un radio transistor portable Philips en plastique beige et vert.
– Tu as pu en avoir un ! s’écria-t-elle en lui sautant au cou.
– Il est inutile de me demander comment j’ai réussi à me procurer ce matériel capitaliste. Cela contribuera probablement à aggraver mon dossier. J’espère qu’il marche parce que, pour le service après-vente, il faudrait passer à l’Ouest.
L’appareil pesait dans les trois kilos, ses deux antennes métalliques permettaient de capter les ondes longues et moyennes. Helena demanda comment il marchait. Joseph enfonça un des cinq boutons de la façade, la radio se mit à grésiller. Il fit tourner la molette de gauche et capta différentes stations. Un speaker parlait en allemand, un autre en anglais. De la musique d’opéra, une discussion dans une langue inconnue, sans doute du hongrois, une publicité en français pour un magasin de meubles sur les Grands Boulevards. Joseph regarda le cadran des stations.
– C’est Radio Luxembourg.
Le carillon retentit pour le journal parlé de 21 heures :
– « L’actualité, ce soir, est dominée par la confirmation de la mort d’Ernesto Guevara en Bolivie… »
La première réaction d’Helena fut : « Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas le mien. »
Joseph augmenta le son, ils se rapprochèrent et firent comme un rempart autour de l’appareil, tête baissée vers la lumière jaune.
– « …Les conditions de sa mort ne sont pas encore très claires. Il semble qu’après son arrestation hier par l’armée bolivienne, le Che, comme on le surnommait, ait été exécuté d’une rafale de fusil-mitrailleur tirée à bout portant par un soldat de l’armée bolivienne… »
« Ce doit être une confusion, une homonymie. Ce n’est pas lui. Pas mon Ernesto », pensa-t-elle.
– « … Au mois de mars de cette année, le Che avait engagé une action armée sur les hauts plateaux. Après de nombreux revers et depuis plusieurs semaines, cette guérilla paraissait désespérée, son groupe d’une vingtaine d’hommes était encerclé par les rangers de l’armée bolivienne que certaines sources affirment soutenue par la CIA. Ernesto Che Guevara avait trente-neuf ans et… »
C’est à ce moment-là que le monde se mit à tourner autour d’Helena, des images déformées se précipitèrent vers elle, des lumières et un hurlement, une intense chaleur remonta le long de sa colonne vertébrale et elle s’écroula.
Cet anniversaire fut le dernier qu’elle fêta de sa vie. Par la suite, Helena refusa que cette date soit évoquée et encore moins célébrée. Pendant une dizaine d’années, elle fut même incapable de donner sa date de naissance.
Moi, Helena Kaplan, je suis la seule au monde à connaître la vérité. Et personne d’autre ne la connaîtra que moi. Depuis son départ, il y a un peu plus d’un an, je n’avais reçu aucune nouvelle de lui mais j’avais toujours conservé un fol espoir de le retrouver. Je sais que c’était irréfléchi, mais comment faire pour refouler l’espoir ? Quand, malgré soi, une voix vous répète qu’il ne faut pas se résigner, que notre histoire ne pouvait pas s’arrêter ainsi, dans ce naufrage involontaire. J’étais certaine qu’il allait revenir nous chercher, nous enlever, Antonin et moi. Nous avons été arrachés l’un à l’autre, mais les liens qui nous unissaient ne pouvaient se dissoudre sur un ordre, ils n’ont pas disparu et Ramon m’accompagnera toujours.
À la faculté, courait la rumeur de la guérilla bolivienne mais les journaux ici n’en parlaient pas, et on ne savait pas que c’était lui. À la réflexion, ce fut une entreprise sans logique, politiquement absurde et sans préparation. Une action militaire désespérée, comme ces cavaliers chargeant sabre au clair devant des mitrailleuses. Héroïque et stupide. Et surtout, il a été complètement abandonné par les siens. Ils l’ont laissé se faire assassiner sans lever le petit doigt. Comme s’ils voulaient se débarrasser de lui et qu’il leur était plus utile mort que vivant. Personne doté d’un tant soit peu de jugeote ne serait allé se fourrer dans ce guêpier, dans ce pays hostile où personne ne parle l’espagnol, où les Indiens le considéraient comme un irréaliste dangereux. Quel homme sensé, avec son expérience, se serait lancé dans une aventure pareille, sans moyens, sans matériel, sans médicaments, sans communications, avec quelques dizaines de compagnons dépenaillés face à une armée bolivienne qui disposait de moyens considérables et du soutien de la CIA ? Ce ne fut pas un combat mais une chasse à l’homme, une mise à mort programmée, il n’avait aucune chance de s’en sortir, d’échapper à son destin, comme s’il voulait finir ainsi, fidèle à l’idée qu’il se faisait de la lutte, et se sacrifier pour le bonheur des autres, seul avec son fusil face au monde entier.