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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Je ne comprends pas votre ligne de défense, Joseph Kaplan. Vous feriez mieux d’avouer tout de suite.

– Je n’ai commis aucune faute.

– Nous inventons, nous sommes des sadiques.

– Je suis un citoyen qui respecte les lois de son pays.

– Nous avons des preuves de votre culpabilité.

– Ah oui, lesquelles ? Montrez-les-moi.

– Des enquêtes ont été faites. Nous avons des témoins.

– De quoi suis-je accusé ?

– Parlez-moi de Pavel Cibulka.

– Pavel ?

– C’était votre ami ?

– Oui. Enfin, jusqu’à son départ.

– Ah ! Vous reconnaissez qu’il est parti, vous l’avez aidé, sinon comment le sauriez-vous ?

– Je voulais dire jusqu’à sa disparition. S’il lui était arrivé quelque chose, on l’aurait retrouvé.

L’officier se tourna vers le policier qui prenait des notes.

– Tu as bien noté que l’accusé reconnaît avoir été l’ami de Pavel Cibulka. Ça, c’est grave.

– Je ne savais rien, je vous jure. Oui, nous étions amis, mais j’ignorais ce qu’il faisait. Moi, j’étais à Prague, à l’époque j’étais député. Lui, il était à Sofia, on se voyait deux fois par an.

– Si vous aviez su qu’il était coupable, vous l’auriez dénoncé ?

Joseph baissa la tête, il voyait le piège, il sentait les mâchoires se refermer.

– S’il avait été un criminel, je lui aurais dit de faire confiance à la justice de son pays.

– Ce n’est pas ce que je vous ai demandé. Si vous aviez su quelque chose le concernant, l’auriez-vous dénoncé ?

Joseph respira profondément. Une odeur aigre l’envahit.

– C’était mon ami. Je n’ai rien d’autre à dire.

Joseph arrêta de compter les interrogatoires après le septième ou le huitième, il ne savait plus, et il s’en fichait. Ils le ramenaient dans sa cellule et, un moment plus tard, venaient le rechercher. Quand il leur avait fait observer qu’on venait de l’interroger, il avait reçu deux méchantes gifles. Il fallait toujours répéter. Les enquêteurs ne communiquaient pas entre eux.

Et cette odeur infâme qui l’asphyxiait, il était obligé de respirer en mettant sa main sur son nez et sa bouche. Il ne trouvait pas le sommeil, ils devaient le surveiller par un trou dans le mur ; quand enfin il arrivait à s’endormir, ils le réveillaient, et quand il avait crié qu’il était épuisé, il avait reçu une autre gifle. Alors il ne disait plus rien, il les suivait, tête baissée, s’asseyait sur la chaise en fer, attendait les questions, toujours les mêmes.

Répéter qu’il était innocent.

Les interrogatoires se succédaient sans logique, avec l’unique objectif de le faire craquer. Il le savait. Ce que Joseph ne savait pas, c’est combien de temps il pourrait tenir. Avant de larguer les amarres, avant d’accepter, avant d’avouer. Juste pour avoir la paix. Joseph voulait dormir. Il se disait qu’il ne tiendrait pas le coup. Peut-être que, s’il leur disait quelque chose, ils lui foutraient la paix. Oui, c’était la solution, leur donner un os à ronger, les lancer sur autre chose.

Oui, mais quoi leur dire ?

Joseph avait perdu tous ses repères, quand c’était le jour et quand c’était la nuit. Il ignorait où il se trouvait, que la Sécurité intérieure avait annexé le couvent des franciscains situé en face du 4, rue Bartolomejska. On passait d’un côté de la rue à l’autre par un corridor qui ouvrait sur un réseau souterrain de cellules, de salles d’interrogatoire, de réunion et d’archives. Aucun des policiers ne savait ce qu’on reprochait à Joseph mais, comme on l’avait sous la main, qu’il avait été l’ami d’un ennemi du peuple, Sourek s’était dit qu’on pouvait profiter de l’occasion ; en lui pressant un peu le citron, ils obtiendraient certainement des informations. Après tout, pour pêcher, il faut juste lancer sa canne avec un hameçon et un appât, vous ne savez jamais si vous allez remonter quelque chose, ni quel poisson, ni sa taille.

C’est un des plaisirs de la pêche.

On interrogea Joseph sans relâche. Les meilleurs spécialistes de la maison se succédèrent, répétèrent les mêmes questions à en avoir la nausée, utilisèrent toutes les ficelles connues : la menace, les hurlements, la gentillesse, l’argent, les promesses, les insultes, les menaces encore ; on le priva de nourriture, de sommeil, de boisson, on le mit dans une cellule ignoble, il dut faire ses besoins à même le sol, on le laissa nu comme un ver pendant quarante-huit heures, on prit des photos de lui avec un flash, on le balada entravé d’une salle à l’autre, on lui donna des gifles avec des bagues, on lui tordit le bras gauche jusqu’à ce qu’il devienne bleu, on l’obligea à rester debout avec interdiction de s’asseoir jusqu’à ce qu’il s’écroule, on lui jura qu’il serait condamné à dix ans de camp de travail dans les effrayantes mines d’uranium de Jáchymov où personne n’avait tenu plus de deux ans, on lui fit entendre des hurlements de femme enregistrés, c’était Helena qu’on violait dans la pièce voisine et ils allaient tous lui faire son affaire. Joseph en eut les larmes aux yeux, trembla, mais il n’avait presque rien à dire. Ce qu’il aurait pu avouer, il le garderait pour lui. Il était persuadé qu’on le liquiderait, qu’il parle ou se taise. Il se souvenait qu’à la fin, deux hommes avaient planté un couteau dans le cœur de Joseph K. Il se suppliait de leur résister.

Tenir jusqu’au bout.

Le mardi 26 juillet 66, une réunion des responsables de la troisième section de la Sécurité intérieure en charge de la lutte contre l’ennemi de l’intérieur examina le cas de Joseph Kaplan. Sourek fit un tour de table des enquêteurs. Il avait au préalable analysé les rapports, lu avec attention les comptes rendus d’interrogatoires. Force était de reconnaître qu’on n’avait rien tiré de lui. Hormis un lieutenant qui préconisait la poursuite des investigations mais sans fournir de raisons objectives, les onze autres furent d’avis que cela ne servirait qu’à perdre son temps. Sourek reconnut son erreur. Personne ne lui en voulut. On ne pouvait pas réussir à tous les coups.

Souvent, le pêcheur ne ramène rien à la surface.

Après sept jours et six nuits, il fut donc décidé de libérer Joseph Kaplan. On lui permit de prendre une douche chaude, un coiffeur le rasa, on lui donna une chemise verte, un costume gris trop grand pour lui et des chaussures cloutées. On le fit attendre dans une cellule propre. Et, en fin d’après-midi, sans un mot, on le mit dehors. Joseph se retrouva rue Bartolomejska, leva la tête et ne vit que du ciel bleu.

Il souriait, se disant que ce ciel était magnifique, quand il vit Helena se précipiter vers lui. Elle se jeta dans ses bras. Elle l’embrassait, lui palpait le visage, les larmes aux yeux. Il lui caressa les cheveux. Ils restèrent serrés longtemps l’un contre l’autre.

Helena lui posa plein de questions mais Joseph ne voulait pas parler. Il ne dit pas un mot des conditions de sa détention ni des mauvais traitements qu’il avait subis. Même plus tard, avec Tereza, il refuserait d’en parler. Il avait horreur des gens qui se plaignaient (lui, personne ne lui avait planté un couteau dans le cœur). Il ne savait pas si c’était la peur qui lui clouait le bec ou s’il ne voulait pas devenir une victime.

Ou un peu des deux.

– Je suis là. Nous sommes à nouveau réunis. C’est le principal.

Joseph décida de rentrer à pied. Il avait besoin de se dégourdir les jambes et de respirer. Il savourait sa ville retrouvée. Il avançait en se tenant le bras gauche. Helena le trouva amaigri et fatigué.

– C’est ce costume de policier qui me donne mauvaise mine. Et Ernesto ? Où est-il ?

– Ernesto est reparti chez lui.

– Ah bon.

Elle baissa la tête, songeuse.

– Tu veux qu’on en parle ? dit-il.

– Ce n’est pas utile. Ça ne le fera pas revenir.

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