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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Surtout la nuit.

Sourek les reçut avec une déférence un peu forcée, il les précéda dans un bureau anonyme du rez-de-chaussée et sortit deux imprimés d’un classeur. Il commença par parler en tchèque à Helena mais Ramon l’interrompit et voulut qu’il s’exprime en français.

– Il existe deux visas de sortie, poursuivit Sourek, le visa numéro 1 à date fixe où votre retour est prévu de façon impérative, et vous ne devez pas manquer de rentrer au jour dit, et le visa de sortie sans date de retour qui implique que vous renoncez à revenir en Tchécoslovaquie.

– Je ne sais pas quand je reviendrai, répondit Helena.

– Donc, c’est définitif. Vous avez bien conscience de ce que cela veut dire ?

– Il n’y a pas moyen de faire autrement ? demanda Ramon.

– Pas à ma connaissance. Si vous souhaitez quitter le pays de façon définitive, nous vous accorderons le visa numéro 2, il n’y aura aucun problème. Mais si vous souhaitez revenir un jour, il faudra remplir à ce moment-là une demande de visa d’entrée depuis une ambassade et je ne peux pas vous garantir qu’il sera accordé. Je crois qu’il n’y en a jamais eu. Je préfère être franc pour que vous preniez votre décision en connaissance de cause.

– Vous faites du chantage ! s’exclama Ramon.

– J’exécute les ordres, ce n’est pas moi qui décide. Je dois ajouter que souvent, le visa numéro 2 entraîne une destitution de la nationalité tchèque.

– Ce n’est pas normal ! s’exclama Helena.

– Écoute, si tu veux réfléchir, dit Ramon, il est encore temps. On n’est pas pressés. On peut rester ici. Après tout, on n’en a pas parlé mais on pourrait s’installer à Prague.

Sourek fixa Ramon, se demandant s’il était sérieux ou s’il plaisantait.

– Ma décision est prise, dit Helena calmement. Je veux quitter ce pays.

– Comme vous le souhaitez.

Il lui présenta le formulaire 2, elle remplit les cases et le signa. Sourek vérifia que tout était conforme, il eut l’air satisfait, tamponna le document et le signa à son tour.

– Vous aurez votre visa dans quelques jours.

Helena n’avait pas le moral. Elle était persuadée qu’on ne lui donnerait jamais ce visa et qu’elle resterait prisonnière à jamais mais Ramon était catégorique : les autorités tchèques ne pouvaient rien lui refuser et elle se laissait convaincre. Il s’amusait à la taquiner :

– En vérité, je me demande si tu m’aimes vraiment ou si tu profites de moi pour fuir ce pays.

– Je vivrais avec toi n’importe où. Même à Prague si on n’avait pas pu faire autrement. Mais ce sera tellement mieux de vivre dans un monde où il n’y a pas de police politique, où l’on peut faire ce qu’on veut, voyager sans entraves, s’exprimer sans avoir à se surveiller en permanence, à jurer qu’on est heureux quand on crève de peur. C’est vrai, je veux m’en aller parce que je sais que le bonheur, je ne le connaîtrai jamais ici.

Ramon ne s’était pas trompé. Cinq jours plus tard, Sourek apporta le précieux visa dans une enveloppe marron. Jamais, précisa-t-il, cela n’était allé aussi vite. Probablement attendait-il un remerciement pour sa diligence. Il fut dépité que Ramon le reçoive sur le perron et lui claque la porte au nez.

– C’est le visa numéro 2, dit Ramon à Helena. (Il examina le document avec attention.) Il y a six tampons ! Avec ça, tu es sûre que Brejnev en personne a donné son feu vert.

– Tu plaisantes ?

– Pas tant que ça. Ici, rien ne se fait sans l’accord du KGB. On prend l’avion le 19 juillet pour Moscou, ensuite direction Buenos Aires, mais je ne sais pas où nous ferons escale.

– Tu es sûr que tu ne veux pas retourner à Cuba ?

– Je n’ai plus rien à y faire. Bien sûr, il y a ma famille là-bas, on pourra quand même les voir. J’espère qu’ils viendront en Argentine embrasser le docteur Guevara.

– À Cuba, tu étais médecin aussi ?

– Tu ne devineras jamais ce que je faisais.

Elle resta quelques secondes dans l’expectative.

– … J’étais banquier, je dirigeais la Banque nationale.

– Toi ! Mais tu étais compétent ?

– Absolument pas. Ça s’est fait d’une curieuse façon. Après la prise du pouvoir, on était réunis autour d’une immense table. À l’autre bout, Castro désignait le responsable de chaque ministère. À un moment, je l’entends demander : « Y a-t-il un communiste dans la salle ? » Moi, je lève la main. J’étais le seul d’ailleurs. J’ai été très surpris quand il a poursuivi d’un air étonné : « Bon, Ernesto, tu es nommé président de la Banque nationale. » Je ne m’y attendais pas, surtout que je n’y connais rien et que l’argent ne m’a jamais intéressé. Après la séance, je suis allé le voir et je lui ai demandé pour quelle raison il m’avait désigné. Il m’a répondu : « Quand j’ai posé la question : “Y a-t-il un économiste parmi vous ?” tu as levé la main… » Au départ, cela n’a pas été facile, crois-moi, mais je me suis accroché, cela m’a appris que je pouvais tout faire, même ce que je n’aimais pas.

Avant le départ, Ramon fut occupé par des réunions à l’ambassade dont il ne voulait pas parler. Diego venait le chercher le matin et le ramenait le soir. Le 18 juillet, il confirma à Helena que le départ était prévu pour le lendemain après-midi.

Il voulut faire un dernier tour dans Prague, ils arpentèrent la vieille ville, montèrent jusqu’au Château et dînèrent dans un restaurant que Ramon appréciait.

Pendant la nuit, Helena ne cessa de tourner dans le lit sans trouver le sommeil. Elle se leva sans réveiller Ramon, passa dans le salon et s’assit dans le fauteuil. Elle cala le bloc de papier sur ses cuisses.

« Je suis au pied du mur, se disait-elle. Je ne peux pas partir sans lui écrire. Ce n’est pas possible. Il ne comprendrait pas. »

Elle écrivit en haut à droite : « Prague, mardi 18 juillet 1966 », et en dessous : « Joseph ». Elle alluma une cigarette puis resta longtemps devant la feuille blanche sans savoir par quoi commencer…

Il est tard et, au dernier moment, je trouve enfin le courage de me lancer. Depuis un mois que nous sommes ici, je n’ai pas réussi à t’écrire, encore moins à te téléphoner. Tu as dû attendre un mot ou un appel et être déçu de mon silence. Ce n’était pas que je redoutais quoi que ce soit de toi. C’était de moi que j’avais peur et aussi de réveiller de vieux démons.

Ramon dort dans la chambre à côté. Nous allons partir ensemble. Oui, nous partons demain en Argentine. Nous allons vivre là-bas, dans son pays. Il me l’a demandé et je n’attendais que ça. Je veux te dire que je suis immensément heureuse. J’ignore combien de temps cela durera, huit mois ou huit ans, je ne me pose pas la question, je pars sans autre espoir que de vivre avec cet homme au jour le jour et le temps qui nous sera donné. J’ai la certitude que chaque jour que je vivrai avec lui sera le plus beau de ma vie.

C’est tellement loin où nous allons, tellement différent d’ici. Il y a un Mur entre nous. Et il n’est pas près de tomber. C’est vrai, il se peut que nous ne nous revoyions jamais, rien que d’écrire ces mots est une déchirure. C’est tout cela que je n’arrivais pas à te dire avant.

Et puis, son ombre est revenue me hanter. Au moment de m’enfuir, comme elle, sans te prévenir ni me retourner, je me dis que je ne t’ai pas beaucoup aidé. Je ne t’ai pas tendu la main, je t’ai laissé avec ta douleur, je le regrette maintenant. Nous avons porté cette plaie béante chacun de notre côté sans oser nous en parler, je sais que tu n’as jamais cessé de penser à elle et que mon départ va raviver cette douleur. Peut-être aurais-tu voulu que nous la partagions mais j’avais fermé la porte pour ne pas sombrer. Tu n’auras pas eu de chance avec les femmes de ta vie.

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