La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Qu’est-ce qu’il a fait ?
– Il est accusé de trahison et d’espionnage.
– Vous vous trompez ! Il se préoccupe uniquement de soigner des malades.
– C’était en effet une couverture pratique.
– C’est invraisemblable.
– Les proches des criminels sont les derniers à se douter de leurs agissements. Mais je ne suis pas venu pour discuter de la culpabilité de votre père. Il avouera. Tout le monde avoue. Nous avons sur lui un vieux et gros dossier qui remonte à la disparition de Pavel Cibulka. Vous étiez très jeune à l’époque mais vous avez dû en entendre parler. Votre père l’a aidé à s’enfuir. D’autres crimes encore. Plus récents. Nous avons des témoins. Il y aura un procès et il sera condamné. Obligatoirement. Pour ces crimes, la sanction habituelle est la peine de mort. Par pendaison. Ce n’est pas une certitude absolue, il peut être condamné à perpétuité, envoyé dans un camp de travail. C’est assez dur à vivre à ce qu’il paraît.
– Pourquoi vous acharner sur lui ? Je vais en parler à Ramon.
– Votre père peut aussi avoir une crise cardiaque cette nuit. Sait-on jamais ? À son âge, avec la fatigue, la tristesse. Ou dans quelques jours. Malheureusement, vous allez partir et vous ne pourrez pas le soutenir dans cette épreuve.
Helena le dévisageait, essayant de décrypter le sens caché des mots. Sa panique avait disparu. Sourek affichait un sourire contrit puis il regarda à nouveau sa montre. Un silence pénible s’installa, troublé par le tic-tac de l’horloge, le second policier ressemblait à une statue. Sourek prit une cigarette, l’alluma sans en proposer une à Helena. Il souffla la fumée en hauteur et agita la main pour la disperser.
– Vous devriez vous dépêcher, vous allez rater le départ, lança-t-il. Vous avez rendez-vous dans quarante minutes. L’avion ne vous attendra pas.
– Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle.
Sourek soupira et fixa ses ongles.
– Il existe une possibilité de sauver votre père. Une seule.
Il tardait à continuer, comme s’il voulait ménager son effet. Son sourire amical restait accroché à ses lèvres.
– Je vous en prie, murmura Helena.
– Je vais être direct, écoutez bien ce que je vais vous dire, je ne le répéterai pas. Si vous renoncez à partir, si vous restez ici, nous abandonnerons les poursuites contre votre père. Il sera libéré très rapidement. Il pourra reprendre ses activités. De votre côté, vous suivrez vos études à l’Académie du cinéma. Et on oubliera tout. La vie reprendra comme s’il ne s’était rien passé. Si vous décidez de partir, il sera condamné. Son destin est entre vos mains. À vous de choisir.
– Et Ramon ?
– Il doit s’en aller. Sans vous. C’est la condition sine qua non du marché.
– Je ne sais pas s’il va accepter.
– À vous de lui dire que vous avez changé d’avis : vous avez réfléchi, vous ne voulez plus partir, vous ne l’aimez pas assez pour tout abandonner.
– Il ne me croira pas.
– Peu importe qu’il vous croie. L’important, c’est qu’il s’en aille.
– Et s’il refuse ?
– Tant pis pour votre père. Vous devez le convaincre.
– Pourquoi faites-vous ça ?
Sourek allait répondre, se retint, haussa les épaules, écrasa sa cigarette.
– Si vous êtes d’accord, dans une demi-heure, vous appellerez l’aéroport. Vous pourrez vous entretenir avec Ramon. Je vous laisse réfléchir.
– C’est tout réfléchi.
– Non, non, pas de précipitation. Quelle que soit votre décision, je veux que vous en pesiez les avantages et les inconvénients. À tête reposée. Vous n’aurez jamais dans votre vie de choix plus important à faire, vous pouvez y consacrer un peu de temps.
Il prit une autre cigarette dans son paquet. Cette fois, il lui en proposa une.
Helena ferma les yeux pour se concentrer sur Joseph. Elle avait déjà pris sa décision. Il ne lui avait pas fallu plus d’une demi-seconde. Elle était sûre d’elle. Elle ne savait pas si c’était bien ou pas, c’était une évidence, il n’y avait même pas à en discuter. Ce n’était même pas un choix. L’alternative n’existait pas. À ce moment précis, devant ses yeux clos, ce n’était pas le visage de Joseph qui surgissait, pas celui de Ramon non plus. Christine s’imposait. Qu’elle avait refoulée depuis dix ans. Dont il ne restait qu’une photo à la maison. Une seule qui avait échappé au feu expiatoire de Joseph. Une photo en noir et blanc aux bords dentelés, noircie par la flamme sur le côté droit, trouvée par hasard dans Lumière d’août. Un champ avec, en arrière-plan, une meule de foin et, plus loin, un morceau de rivière entre des sapins. La mère donnait la main à sa fille. Helena devait avoir sept ans et un fichu blanc sur la tête. Peut-être l’été avant sa disparition ? On ne voyait pas bien le regard de Christine qui plissait les yeux face au soleil. Oui, Christine lui donnait la main, elle n’imaginait probablement pas qu’elle allait la lâcher pour toujours. Il ne lui restait de sa mère que cette unique image. Elle n’en conservait aucune autre. Tout le reste avait été effacé. Helena se souvenait de cet après-midi plein de soleil, de cette lumière blanche, de leur promenade au bord de la rivière et de leurs rires. Ou peut-être avait-elle fabriqué ces souvenirs ? C’est souvent ce qui arrive quand on en a tellement besoin.
Sourek répéta à Helena ce qu’elle devait dire et taire, ce qu’elle devait obtenir et la meilleure manière d’y arriver. Un peu pédagogue, un peu metteur en scène. Il lui proposa des phrases qui avaient fait leurs preuves et lui suggéra le ton à employer :
– Soyez sèche et très calme. Restez maîtresse de vous. Très important, conservez une diction posée. Vous êtes déterminée. Vous ne serez ni la première ni la dernière à changer d’avis. Il ne comprend pas ce que vous dites ? Votre revirement est incompréhensible ? Tant mieux, il sera déstabilisé. Vous n’avez ni à vous expliquer, ni à vous justifier. Ce qu’il pensera de vous ou ses états d’âme n’ont plus aucune importance. Surtout, ne lui répondez pas. Vous n’êtes pas là pour discuter mais pour signifier votre décision.
Sourek s’assura qu’elle avait parfaitement compris les conditions du marché, lui promit que Joseph serait libéré aussitôt Ramon envolé, elle pouvait avoir confiance. Pas question qu’il s’engage par écrit. Sa parole était suffisante. Il n’avait aucune raison de lui mentir. Aucun intérêt surtout. Joseph était juste une monnaie d’échange. Il la laissa avec son assistant.
Il y avait peu de voyageurs dans l’aéroport de Ruzyněĕ. Sourek repéra immédiatement Ramon assis à la cafétéria du rez-de-chaussée. En vrai professionnel, il prit le temps de l’observer. Avec son costume, sa cravate unie et son crâne dégarni, Ramon ressemblait à Monsieur Tout-le-monde. Une valise marron était posée près de la table. Personne ne lui prêtait la moindre attention. Ramon lisait un livre, fumait une cigarette et, de temps en temps, guettait l’arrivée d’Helena. Il regarda sa montre, reprit sa lecture. Sourek fit un signe de la main à une hôtesse derrière un guichet puis se dirigea vers Ramon. Ce dernier dressa la tête en entendant son nom dans le haut-parleur et aperçut en même temps Sourek qui venait vers lui.
« Monsieur Ramon Benitez est demandé de toute urgence à l’accueil des passagers », répéta le haut-parleur.
– Je crois que vous êtes demandé à l’accueil, dit Sourek.