Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Elles s’arrêtèrent devant la cellule 31, puis attendirent qu’un geôlier se pointe. Cela prit dans les cinq minutes, qu’elles passèrent à mâcher de la gomme en échangeant des blagues sur Laura dans quelque dialecte malien.
Le geôlier ouvrit enfin la porte en grand et on la propulsa à l’intérieur. La porte claqua. « Hé ! cria Laura. Les menottes ! Vous avez oublié de m’ôter les menottes ! » Le guichet s’ouvrit et elle vit un œil humain, l’arête d’un nez. Le guichet se referma.
Elle était dans une cellule. En prison. Dans un État fasciste. En Afrique.
Elle en vint à se demander s’il y avait des endroits pires au monde. Sa situation pouvait-elle être pire ? Oui, se dit-elle, elle pourrait être malade.
Elle commença à se sentir fiévreuse.
Une heure, c’est :
Une minute, puis une minute, puis une minute, puis une minute, puis une minute.
Puis une minute, et une minute, et une minute, et une minute, et une minute.
Puis une autre, et encore une autre, et une autre, une autre, et une autre.
Et une minute, puis deux minutes de plus. Puis deux minutes encore.
Puis, deux minutes. Puis, deux minutes. Puis une minute.
Puis une minute identique. Et deux autres. Et deux de plus.
Ce qui fait déjà trente minutes.
Alors, on reprend au début.
La cellule de Laura faisait un peu moins de quatre pas de long sur un peu plus de trois pas de large. Elle avait à peu près la taille de la salle de bains du lieu-où-elle-vivait-jadis, un lieu auquel elle s’interdisait de penser. La plus grande partie de cet espace était occupée par sa couchette. Elle était formée de quatre pieds en tube d’acier et d’un cadre en fers plats. Sur le cadre était posé un matelas en toile de coton rayée, bourré de paille. Le matelas était imprégné de l’odeur, faible et pas entièrement désagréable, du long calvaire d’un inconnu. Une extrémité était discrètement mouchetée de taches de sang délavées.
En guise de fenêtre, il y avait un trou dans la paroi de la cellule. C’était un trou de bonne taille, presque quinze centimètres de diamètre, la taille d’un tuyau de drainage. Long de près d’un mètre vingt, il était foré dans le mur de béton au sable, et obturé à son extrémité par un fin treillis de métal. En se tenant debout bien dans l’axe, Laura pouvait entrevoir une tache vacillante de ciel désertique jaunâtre. De vagues bouffées d’air surchauffé venaient parfois mourir à l’entrée du tube.
La cellule n’avait pas de sanitaires. Mais elle eut tôt fait d’apprendre la méthode, en écoutant les autres prisonniers : tambouriner à la porte et crier, en créole franco-malien, si vous le connaissiez. Au bout d’un certain temps, selon l’humeur, l’une des gardes se pointait pour vous conduire aux latrines : une cellule fort semblable aux autres mais avec un trou dans le plancher.
Elle entendit le hurlement pour la première fois à son sixième jour. Il semblait suinter du plancher épais sous ses pieds. Elle n’avait jamais entendu de hurlement si inhumain, pas même durant l’émeute à Singapour. Il avait cette intensité primordiale capable de franchir les barrières les plus solides : béton, métal, os, crâne humain. Comparés à ce hurlement, les cris paniqués de la foule étaient presque des cris d’allégresse.
Elle ne pouvait y déceler des mots, mais elle sentait qu’il y avait des pauses, et parfois elle percevait un sourd grésillement électrique.
On lui ôtait les menottes pour les repas et le passage aux latrines. Puis on la rattachait, soigneusement, bien serré, haut au-dessus des poignets, de sorte qu’elle ne puisse, en se tortillant, glisser le corps dans le cercle de ses bras pour ramener les mains devant elle. Comme si cela importait, comme si elle pouvait se libérer d’un bond pour arracher de ses gonds la porte d’acier avec ses seuls ongles.
Au bout d’une semaine, ses épaules étaient dans un perpétuel état de douleur sourde, et elle avait la peau du menton et de la joue à vif à force de dormir sur le ventre. Elle ne se plaignait pas, malgré tout. Elle avait brièvement entrevu l’un de ses compagnons d’infortune, un Asiatique, japonais sans doute. Il avait les mains ligotées, les jambes entravées et les yeux bandés.
Au cours de la deuxième semaine, ils commencèrent à lui attacher les mains sur le devant. Cela faisait une différence incroyable. Elle eut l’impression d’une vertigineuse absurdité, d’un réel progrès, le sentiment que l’administration pénitentiaire venait, par ce biais, de lui transmettre un message infime mais bien précis.
Sans doute, songeait-elle, allongée en attendant le sommeil, l’esprit en proie à une lente et voluptueuse désintégration, avait-on fait une marque quelque part, peut-être une simple note sur un calepin, mais une espèce de formalité officielle s’était accomplie. Elle existait.
Au matin, elle se convainquit que cela n’avait certainement pas la moindre signification. Elle se mit à faire des pompes.
Elle gardait trace des jours en éraflant le mur granuleux, sous sa couchette, avec l’arête de ses menottes. Au vingt et unième, on la sortit, elle eut droit à une nouvelle douche et une nouvelle fouille intime, puis on la conduisit devant l’inspecteur des prisons.
L’inspecteur des prisons était un Américain blanc, imposant, bronzé et souriant. Il portait une longue djellaba de soie, un pantalon de costume bleu et des sandales de cuir ouvragées. Il la reçut dans une pièce climatisée du rez-de-chaussée, meublée de chaises métalliques et d’un grand bureau d’acier surmonté d’un plateau en stratifié. Aux murs étaient accrochés des cadres dorés avec les portraits d’hommes en uniforme : GALTIERI, NORTH, MACARTHUR.
Un maton assit de force Laura sur un pliant métallique en face du bureau. Après avoir étouffé des jours et des jours dans sa cellule, la climatisation lui semblait arctique et elle frissonna.
Le maton déverrouilla ses menottes. La peau en dessous était durcie de cals, le poignet gauche s’ornait d’une plaie suintante.
« Bon après-midi, madame Webster, dit l’inspecteur.
— Salut, dit Laura, la voix rouillée.
— Prenez donc un café. Il est très bon. Du Kenya. » L’inspecteur fit glisser sur le bureau une tasse et une soucoupe. « Ils ont eu de bonnes pluies cette année. »
Laura acquiesça machinalement. Elle prit le café, en but une gorgée. Depuis des semaines, elle mangeait l’ordinaire de la prison : de la prom, avec parfois un bol de flocons d’avoine. Avec pour boisson une eau âcre et métallique, deux litres par jour, salée pour prévenir les insolations. Le café brûlant lui frappa les papilles d’une incroyable bouffée d’arôme, comme un chocolat belge. Sa tête tourna.
« Je suis inspecteur des prisons, dit l’inspecteur des prisons. Effectuant ma tournée habituelle, voyez-vous.
— Où sommes-nous au juste ? »
Sourire de l’inspecteur. « Dans la Maison de redressement pénal Moussa Traoré, à Bamako.
— Quel jour sommes-nous ?
— Nous sommes… Il consulta son multiphone. Le 6 décembre 2023 ; mercredi.
— Ma famille sait-elle que je suis toujours en vie ?
— Je vois que vous allez droit au nœud du problème, observa languissamment l’inspecteur. À ce qu’il se trouve, madame Webster, la réponse est non. Ils ne savent pas. Voyez-vous, vous constituez une sérieuse violation des règles de sécurité. Ce n’est pas sans nous causer une certaine migraine.
— Une certaine migraine…
— Oui… voyez-vous, grâce aux circonstances particulières dans lesquelles vous avez eu la vie sauve, vous avez appris que nous possédions la Bombe.