Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Il leur fallut quinze jours pour lui apporter sa déclaration. C’était pire que ce qu’elle avait imaginé. Ils voulaient qu’elle dise à Rizome et au monde qu’elle avait été enlevée à Singapour par les Grenadins et que ceux-ci la détenaient dans le complexe souterrain de Camp Fédon. C’était un brouillon ridicule ; elle n’avait pas l’impression que son rédacteur maniait parfaitement l’anglais. Certains passages lui rappelaient le communiqué du FAIT émis après l’assassinat de Winston Stubbs.
Elle ne doutait plus que le FAIT eût tué Stubbs et mitraillé sa maison. C’était évident. L’assassinat téléguidé portait leur marque de fabrique. Ce ne pouvait être Singapour, la pauvre brillante et laborieuse Singapour. Les militaires singapouriens, des soldats comme Hotchkiss, auraient tué Stubbs en combat loyal et ne s’en seraient pas vantés par la suite.
Ils devaient avoir lancé l’engin robot depuis un navire de surface. Pas de leur sous-marin nucléaire – à moins d’en avoir d’autres, terrifiante perspective. Le submersible n’aurait pu naviguer assez vite pour attaquer Galveston, la Grenade et Singapour durant le temps qu’avait duré son aventure (elle y songeait déjà comme à son aventure – une chose terminée, appartenant à son passé, antérieure à sa captivité). Mais l’Amérique était un pays ouvert et nombre d’éléments du FAIT étaient américains. Ils se vantaient ouvertement de pouvoir circuler partout, et elle les croyait volontiers.
Elle était à présent certaine qu’ils avaient quelqu’un – une taupe, un espion, un de leurs Henderson/Hesseltine – au sein même de Rizome. Ce serait si facile pour eux, pas comme à Singapour. Tout ce qu’il aurait à faire, c’était se montrer, travailler dur et sourire.
Elle refusa de lire la déclaration préparée. L’inspecteur des prisons la lorgna avec dégoût. « Vous croyez vraiment que cette méfiance vous mènera quelque part, hein ?
— Cette déclaration relève de l’intoxication. C’est de la propagande terroriste, une provocation destinée à faire tuer des gens. Je ne vous aiderai pas à tuer des gens.
— Tant pis. J’avais espéré que vous pourriez transmettre à vos proches vos vœux de Nouvel An.
— J’ai rédigé ma propre déclaration, proposa-t-elle. Elle ne parle ni de vous, ni du Mali, ni du FAIT, ni de vos bombes. Elle se contente de dire que je suis en vie et elle contient quelques mots qui permettront à mon mari d’en authentifier l’origine. »
L’inspecteur rit. « Pour quel genre de crétins nous prenez-vous, madame Webster ? Vous croyez que je vais vous laisser divulguer des messages secrets, un truc que vous avez eu le temps de concocter dans votre cellule après des semaines de… euh… de candeur féminine ? »
Il rangea la déclaration dans le tiroir inférieur de son bureau. « Écoutez, ce n’est pas moi qui l’ai écrite. La décision ne vient pas de moi. Personnellement, je ne la trouve pas si mirobolante. Toutefois, connaissant Vienne, je crois qu’elle a plus de chance de les faire entrer sur la pointe des pieds dans cette termitière installée sous Camp Fédon que de la leur faire aplatir sous les bombes comme ils auraient déjà dû le faire en 19. » Il haussa les épaules. « Mais si vous voulez ruiner votre existence, être officiellement portée disparue, si vous voulez qu’on vous oublie, allez-y…
— Je suis votre prisonnière ! Ne faites pas comme si la décision m’appartenait !
— Ne soyez pas idiote. Si cela avait une quelconque importance, je pourrais vous y forcer. »
Laura ne dit rien.
« Vous vous croyez forte, n’est-ce pas ? » L’inspecteur secoua la tête. « Vous pensez que si on vous torturait, ça vous donnerait une espèce de justification morale romantique. La torture, ça n’est pas romantique, madame Webster. C’est une méthode, un moyen : la torture est la torture, point final. Elle ne vous anoblit pas. Elle vous brise, c’est tout. Comme un moteur qui s’abîme quand on a conduit trop vite, trop brusquement, trop longtemps. On n’en guérit jamais, on ne s’en remet jamais vraiment. Pas plus qu’on ne se remet de vieillir.
— Je n’ai pas envie qu’on me fasse souffrir. Ne prétendez pas le contraire.
— Allez-vous, oui ou non, lire ce truc stupide ? Ce n’est pas si important que ça. Vous n’êtes pas si importante que ça.
— Vous avez tué un homme sous mon toit. Tué des gens autour de moi. Vous tuez des gens dans cette prison tous les jours. Je sais que je ne suis pas meilleure qu’eux. Je ne crois pas que vous me laisserez jamais sortir, si vous pouvez l’éviter. Alors, pourquoi ne pas me tuer, moi aussi ? »
Il secoua la tête et soupira. « Mais bien sûr qu’on vous laissera sortir. Nous n’avons aucune raison de vous garder ici, une fois écartée la menace que vous représentez pour la sécurité. Nous n’allons pas rester indéfiniment dans la clandestinité. Un jour, très bientôt, nous serons tout simplement aux commandes. Un jour, Laura Webster sera une honnête citoyenne dans une vaste nouvelle société mondiale. »
Un long moment s’écoula. Son mensonge avait dépassé la compréhension de Laura, comme un objet sort du champ d’un télescope. « Si cela peut avoir une quelconque importance, alors écoutez-moi. Je suis en train de devenir folle, seule dans cette cellule. J’aimerais mieux être morte que folle.
— Alors à présent, c’est le suicide ? » Il était paternel, apaisant, sceptique. « Bien sûr que vous avez songé au suicide. Tout le monde y songe. Très peu toutefois passent à l’acte. Même les hommes et les femmes qui triment dur dans les camps de travail trouvent une raison pour continuer à vivre. Jamais ils ne s’arrachent la langue avec leurs dents, jamais ils ne s’ouvrent les veines avec leurs ongles, jamais ils ne se jettent, tête la première, contre les murs ou autres fantasmes puérils de récidivistes. » Sa voix monta. « Madame Webster, vous êtes une privilégiée, ici. Vous jouissez d’un régime de faveur. Croyez-moi, les taudis de cette ville sont remplis d’hommes et de femmes, voire d’enfants qui tueraient volontiers pour bénéficier de votre confort actuel.
— Alors, pourquoi ne les laissez-vous pas me tuer ? »
Son regard se voila. « J’aimerais tant que vous ne soyez pas ainsi. »
Il soupira et parla dans son multiphone. Au bout d’un moment, les matons revinrent la chercher.
Elle entama une grève de la faim. Ils la laissèrent faire pendant trois jours. Puis ils lui envoyèrent une compagne de cellule.
Sa nouvelle compagne était une Noire qui ne parlait pas un mot d’anglais. Petite, une bonne bouille enjouée et deux incisives en moins. Son nom était quelque chose comme Hofuette ou Jofuette. Jofuette se contentait de sourire en haussant les épaules quand Laura s’exprimait en anglais : elle n’avait aucun don pour les langues et était incapable de se rappeler un mot étranger plus de deux jours de suite. Elle était parfaitement illettrée.
Laura, de son côté, n’avait pas plus de chance avec la langue de Jofuette. C’était quelque chose comme du bambara. Elle était pleine d’aspirations, de clicks et d’intonations bizarres. Elle apprit les mots pour lit, manger, dormir et cartes. Elle apprit à Jofuette à jouer à la bataille. Cela prit des jours mais elles s’amusèrent bien.
Jofuette venait d’en dessous, de l’étage inférieur, d’où provenaient les cris. Elle n’avait pas été torturée ; en tout cas, elle n’en portait pas de traces. Jofuette avait toutefois vu fusiller des gens. On les abattait dans la cour d’exercice, à la mitrailleuse. Ils descendaient souvent un seul homme avec cinq ou six mitrailleuses ; leurs munitions étaient anciennes, avec beaucoup de balles foireuses qui avaient tendance à enrayer les armes. Ils en avaient néanmoins des tombereaux : tous les stocks d’un demi-siècle de guerre froide avaient échoué ici, dans les zones de conflit africaines. Avec le reste du bric-à-brac.