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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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Les hommes levèrent la tête au passage du fourgon, méfiants, immobiles. Leurs vêtements étaient recouverts d’une croûte de crasse. Et c’étaient des vêtements américains : T-shirts souvenir déchirés, caleçons à carreaux en polyester, souliers de danse en vinyle à semelle compensée, démodés depuis des lustres et lacés avec des bouts de ficelle. Ils portaient de longs turbans de tissu écossais éclatant.

Le fourgon poursuivait sa route entre les nids-de-poule, soulevant des miasmes de poussière. Laura avait la vessie sur le point d’exploser. Elle se soulagea dans un coin, le moins puant.

Les taudis ne s’arrêtaient pas. Au contraire, ils devenaient de plus en plus denses et menaçants. Elle entra dans un secteur où les hommes étaient balafrés et portaient ouvertement de longs couteaux passés à la ceinture ; ils avaient le crâne rasé, arboraient des tatouages. Un groupe de femmes vêtues de sacs graisseux se lamentaient, sans grand enthousiasme, devant le cadavre d’un jeune garçon étendu au seuil de son taudis.

Elle avisa, épars, quelques fragments familiers du monde extérieur, son monde, mais qui avaient perdu tout ancrage avec le réel en venant s’échouer dans cet enfer. Sacs de jute, imprimés en bleu délavé : le dessin de deux mains serrées amicalement surmontant la légende bilingue anglais/français :

100 % TRITICALE FLOUR

A GIFT TO THE PEOPLE OF MALI

FROM THE PEOPLE OF CANADA

FARINE 100 % TRITICALE

DON DU PEUPLE CANADIEN AU PEUPLE MALIEN

Un adolescent vêtu d’un T-shirt EURO-DISNEYLAND avec le slogan ; Visitez le futur ! Des bidons d’essence, noircis de suie recouvrant les fioritures de mentions en arabe. Les pièces d’un pick-up coréen, vitres et panneaux de portière en plastique laborieusement cimentés dans un mur de boue rouge.

Puis une espèce de loge ou d’église, crasseuse, maculée de fumée, avec de longs murs de guingois soigneusement décorés d’une terrifiante pléiade de saints hilares et cornus. Les pentes du toit reflétaient les disques teintés de culs de bouteilles enchâssés dans la boue séchée.

Le fourgon roula ainsi des heures durant. Elle se trouvait au milieu d’une cité gigantesque, une métropole. Des centaines de milliers de personnes vivaient ici. Tout le Mali. Un pays gigantesque, plus vaste que le Texas, et voilà ce qu’il était devenu : cet immense trou à rats. Le désastre africain avait éliminé tout autre choix. Les survivants de la sécheresse s’entassaient dans de gigantesques camps urbains tels que celui-ci. Elle était à Bamako, la capitale du Mali.

La capitale du FAIT. Ici, c’était la police secrète, ceux qui détenaient le pouvoir. Dirigeant une nation ruinée au-delà de tout espoir, réduite à une succession de camps monstrueux.

Dans un brusque et répugnant éclair de lucidité, Laura comprit comment le FAIT avait pu tranquillement perpétrer des massacres. Cette cité-camp recouvrait un puisard de détresse assez vaste pour asphyxier le monde entier. Elle avait toujours su que la situation était difficile en Afrique, mais jamais elle n’aurait imaginé que la vie pût y avoir si peu de prix. Elle comprit, soudain submergée d’une terreur fataliste, que sa propre existence était tout simplement trop petite pour avoir ici le moindre poids. Elle était désormais en enfer, et ici on se comportait autrement.

Enfin, ils franchirent une clôture en fil de fer barbelé pour entrer dans un espace dégagé : poussière, goudron et miradors squelettiques. Devant – Laura sentit son cœur défaillir – l’aspect amical, familier, de murs bruns en béton de sable compacté. Ils approchaient d’un imposant bâtiment recouvert d’un dôme, fort semblable à sa Loge de Rizome à Galveston. Quoique bien plus important. Une architecture rationnelle. Progressive et moderne, recourant aux mêmes techniques que celles choisies par David.

Songer à David était si incroyablement douloureux qu’elle bloqua aussitôt cette pensée.

Puis ils pénétrèrent dans le bâtiment, en franchirent les doubles portes de sable compacté d’un mètre vingt d’épaisseur puis une herse redoutable en barreaux de fer soudés.

Le fourgon s’arrêta. Attente.

L’Européen ouvrit en grand les portes. « Dehors. »

Elle descendit dans la touffeur vertigineuse. Elle était sur une aire dénudée, cour d’entraînement circulaire en terre battue, ceinte d’un anneau fortifié haut de deux étages. L’Européen la mena jusqu’à une porte en fer, panneau blindé ouvrant sur une prison. Deux gardes vinrent l’encadrer. Ils entrèrent dans un hall éclairé de chiches conduits de lumière encastrés au plafond. « À la douche », ordonna l’Européen.

Le mot avait une résonance funeste. Laura se figea sur place. « Je ne veux pas passer à la douche.

— Il y a des vécés, également », suggéra l’homme.

Elle fit un signe de dénégation. L’Européen regarda derrière elle et hocha imperceptiblement la tête.

Une matraque la frappa par-derrière, à l’angle du cou et de l’épaule. C’était comme si elle avait été frappée par la foudre. Tout son côté droit devint insensible et elle tomba à genoux.

Puis le choc se dissipa, peu à peu remplacé par la douleur. Une vraie douleur, pas ce truc pastel que naguère elle qualifiait ainsi, mais une sensation absolument profonde, biologique. Elle ne pouvait croire que ce n’était que ça, que ce simple coup de matraque. Déjà elle sentait qu’il était en train de changer sa vie.

« Debout », dit-il de la même voix lasse. Elle se mit debout. Ils la conduisirent à la douche.

Une matrone y officiait. Ils la dévêtirent et la femme procéda à une fouille intime, devant les hommes qui examinaient sa nudité avec un intérêt professionnel distant. On la poussa sous la douche après lui avoir donné un pain de détergent qui puait l’insecticide. L’eau était calcaire, chlorée, et refusait de mousser. Le jet s’arrêta avant qu’elle ait eu le temps de se rincer.

Elle ressortit. Ses vêtements et ses chaussures avaient été volés. La matrone lui injecta dans les fesses cinq centicubes d’un liquide jaune. Elle le sentit pénétrer et brûler.

L’Européen ressortit avec ses deux acolytes, remplacés par deux femmes. On lui donna un pantalon et une chemise de toile rayée noir et blanc, rêche et froissée. Elle les mit en tremblant. Soit l’injection commençait à faire effet, soit c’était de l’autosuggestion. Toujours est-il qu’elle se sentait prise de vertige, nauséeuse, et à deux doigts de la folie totale.

Elle ne cessait de se répéter que le moment allait venir où elle pourrait enfin résister et exiger qu’ils la tuent en préservant sa dignité. Mais ils ne semblaient pas pressés de la tuer, et elle ne semblait pas pressée de mourir, en même temps qu’elle commençait à comprendre qu’à force de coups on pouvait réduire un être humain à quasiment n’importe quoi. Elle n’avait pas envie qu’on la batte encore, pas tant qu’elle ne s’était pas ressaisie.

La matrone dit quelque chose en créole de français tout en indiquant les toilettes. Laura secoua la tête. La matrone la regarda comme si elle était idiote et jeta une note sur son calepin.

Puis les deux matonnes lui attachèrent les mains dans le dos. L’une des deux exhiba une matraque, qu’elle entortilla habilement dans la chaîne métallique reliant les menottes démodées, avant de la soulever, levant les bras de Laura jusqu’à la forcer à se plier en deux. Elles s’ébranlèrent, la poussant comme un chariot de supermarché jusqu’au bout du hall, puis en haut d’un étroit escalier fermé de barreaux aux deux extrémités. Puis, à l’étage, elles franchirent une interminable succession de portes en fer munies de guichets coulissants.

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