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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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Jofuette était restée terrorisée pendant des jours. Finalement, on vint la chercher, deux matonnes. Elles arrivèrent en souriant, parlant sa langue, semblant lui dire que tout était arrangé, qu’on allait la laisser sortir. La plus grande sourit éloquemment et se mit les mains sur les hanches dans un mouvement suggestif. Pour évoquer sans doute un petit ami – ou le mari de Jofuette, peut-être. Ou bien alors la perspective d’une nuit de nouba dans le cadre enchanteur du centre-ville.

Jofuette sourit timidement. L’une des matonnes lui donna une cigarette qu’elle lui alluma d’un geste ample.

Laura ne devait jamais la revoir.

Quand ils lui apportèrent le magnétoscope pour la séance hebdomadaire, Laura attendit qu’ils fussent partis. Puis elle saisit l’appareil à deux mains et le jeta plusieurs fois contre le mur. Il se brisa en pièces détachées, embrouillamini de câbles et de circuits imprimés. Elle était en train de les écraser sous ses talons quand la porte ferrailla, livrant passage à deux matons.

Ils avaient sorti leurs matraques. Elle se jeta sur eux, les deux poings serrés.

Ils l’étendirent au sol aussitôt, avec une aisance méprisante.

Puis ils la relevèrent et se mirent à la tabasser. Scrupuleusement, méthodiquement. Ils la frappèrent au cou, sur les reins. Ils la jetèrent sur la couchette et la frappèrent à la colonne vertébrale. Des éclairs jaillirent en elle, grandes décharges électrocutantes, blanc torride, rouge sang. Ils la défonçaient à la hache, la taillaient en morceaux. Elle était en train de se faire massacrer à coups de gourdin.

Un rugissement lui envahit la tête. L’univers s’effaça.

Une femme était assise en face d’elle, sur la couchette de Jofuette. Une femme blonde en robe bleue. Quel âge – quarante ? cinquante ? Visage triste, posé, des rides de rire, des yeux vert-jaune. Des yeux de coyote.

Maman… ?

La femme la contemplait : souvenir, pitié, force. C’était apaisant de la regarder. Apaisant comme un rêve : elle porte ma teinte de bleu préférée.

Mais qui est-ce… ?

Laura se reconnut. Bien sûr. Bouffée de soulagement et d’allégresse. Voilà qui c’est. C’est moi.

Son Personnage se leva de la couchette. Traversa la cellule en glissant, gracieux, silencieux. Radieux. Il s’agenouilla sans bruit auprès de Laura et contempla son visage : son propre visage. Plus vieux, plus fort, plus sage.

Me voici.

« Je vais mourir. »

Non, tu vivras. Tu seras telle que je suis.

La main s’immobilisa à deux doigts de son visage, caressa l’air. Elle en sentait la chaleur – elle pouvait se voir elle-même, à plat ventre sur la couchette, battue, paralysée. Triste Laura. Elle sentait le torrent chaud de guérison et de compassion se précipiter en elle, olympien, grandissant. Pauvre petit corps battu, notre Laura, mais elle ne mourra pas. Elle vit. J’ai vécu.

Dors, à présent.

Elle resta malade un mois. Son urine était teintée de sang : les reins avaient pris. Et elle avait d’énormes bleus douloureux sur le dos, les bras, les jambes. Des ecchymoses profondes, touchant le muscle, provoquant des gonflements sur l’os : on appelait ça des hématomes en cours de secourisme. Elle était malade et courbatue, à peine capable de manger. Le sommeil était une bataille pour trouver la bonne position, la moins douloureuse.

Ils avaient retiré les débris du magnétoscope. Elle était à peu près certaine qu’on lui avait également injecté quelque chose : il lui semblait avoir l’hématome d’une piqûre juste au-dessus du poignet, un des rares endroits oubliés par les matons. Une femme, pensait-elle ; elle avait vu une infirmière, lui avait peut-être même parlé, dans sa semi-inconscience, et voilà : elle avait eu son expérience de Personnage Optimal.

Elle s’était fait tabasser par des matons fascistes. Et elle avait vu son Personnage Optimal. Elle n’aurait su dire quel événement était le plus important, mais elle savait qu’ils constituaient l’un et l’autre des tournants dans sa vie.

C’était sans doute une infirmière qu’elle avait vue. Elle avait dû faire une simple fixation sur elle, rêver qu’elle se voyait. Il ne fallait sans doute pas chercher plus loin l’origine du Personnage Optimal, chez tout un chacun : le stress, l’illusion, assortis d’un besoin psychique profond. Mais ce n’était pas cela l’important.

Elle avait eu une vision. Peu importait son origine. Elle s’y raccrocha, heureuse qu’on la laisse seule parce qu’ainsi elle pouvait s’en parler à haute voix, la serrer contre elle. L’entretenir.

La haine. Elle ne les avait jamais vraiment haïs jusque-là, pas comme elle les haïssait à présent. Elle avait toujours été trop petite, trop terrifiée, trop encline à s’imaginer un biais de sortie, comme s’ils étaient des gens comme elle, à considérer comme des gens normaux. C’était ce qu’ils prétendaient être, mais elle savait désormais que ce n’était qu’un autre de leurs mensonges. Jamais, au grand jamais, elle ne se joindrait à eux, ne deviendrait des leurs, ne verrait le monde par leurs yeux. Elle était leur ennemie jusqu’à la mort. C’était une pensée paisible.

Elle savait qu’elle survivrait. Un jour, elle danserait sur leurs tombes. Ça n’avait pas de sens, pas de sens rationnel. C’était de la foi. En la tabassant, ils lui avaient donné sa foi.

Elle fut réveillée par un grondement. Comme une gigantesque chasse d’eau, cataracte et plainte aiguë de tuyau qui vibre. Qui approchait. De plus en plus fort. Wa-woussh !

Puis : roulement monstrueux. Boum. Boum. Boum-wham-bam, pétarade de feu d’artifice. Le mur de sa cellule s’illumina sous les éclairs fugitifs entrant par le trou de la fenêtre. Puis un nouvel éclair. Puis le coup de tonnerre soudain d’une explosion, toute proche. Séisme. Murs ébranlés. Lumière rouge feu – l’horizon était en flammes.

Les matons couraient en tous sens dans le hall, en se criant après. Ils avaient peur et Laura perçut la terreur dans leur voix avec une sauvage bouffée de joie animale. Dehors, le crépitement assourdi d’une fusillade à l’arme légère. Puis, au loin, à retardement, la plainte funèbre des sirènes.

Explosion de roulements venue de l’intérieur de la prison. Quelqu’un au second tambourinait sur sa porte, pas comme on cogne à la porte de la salle de bains : un martèlement féroce, brutal. Des cris assourdis. Les prisonniers du dernier étage hurlaient dans leur cellule. Elle était incapable de distinguer les mots. Mais elle reconnaissait le ton : rage et allégresse.

Elle fit pivoter ses jambes et s’assit sur sa couchette. Au loin, tardivement, elle entendit cracher la DCA. Crump, whump, crump, toile d’araignée des balles traçantes zébrant le ciel.

Quelqu’un bombardait Bamako.

« Ouais ! » hurla Laura. Elle bondit du lit et se rua vers la porte qu’elle martela à coups de pied de toute son énergie.

La nuit suivante, ils revinrent bombarder. À nouveau, ce brusque wa-woussh, passage en rase-mottes de chasseurs à réaction en formation serrée. Elle entendit crépiter leur canon antiaérien, étrange hoquet convulsif, flop-flop-flop, descendant par effet Doppler tandis que les appareils dégageaient au-dessus de la cité. Puis un bruit de bombes, ou peut-être de missiles : whump, crump, flashes blancs dans le ciel accompagnant les explosions.

Enfin, à retardement, la DCA. Plus nourrie cette fois, mieux organisée. Des batteries de canons, et même le grondement sourd de ce qui devait être des roquettes, des missiles sol-air.

Mais les chasseurs étaient déjà partis. Le radar malien devait être détruit, conclut-elle non sans fierté. Sinon ils auraient sûrement intercepté les avions à leur arrivée, et non pas trop tard, quand ils avaient ratiboisé tout et tout le monde. Les assaillants avaient sans doute commencé par neutraliser le radar.

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