Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Elle ne revit pas l’inspecteur des prisons. Ce n’était pas lui le chef. Jofuette connaissait leur gardien. Elle savait même imiter sa démarche ; c’était très rigolo.
Laura était à peu près sûre que Jofuette était une espèce de mouton. Ça ne la préoccupait pas outre mesure. Jofuette ne parlait pas anglais, et Laura n’avait de toute manière aucun secret. Mais Jofuette, contrairement à elle, avait le droit de sortir dans la cour et de se mêler aux autres prisonniers. Elle pouvait récupérer des bricoles : quelques mauvaises cigarettes, une boîte de pilules vitaminées sucrées, du fil et une aiguille. C’était une compagnie agréable, merveilleuse, mieux que n’importe qui.
Laura en apprit sur la prison. Les trucs pour passer le temps. La mémoire était l’ennemie. Toute connexion avec le monde du dehors serait, elle le savait, trop douloureuse pour y survivre. Elle se contentait de faire son temps. Elle inventa des pièges antimémoire, des pièges de passivité. Quand venait l’heure des larmes, elle pleurait. Elle ne pensait pas à ce qui pourrait lui advenir, advenir de David et du bébé, advenir de Galveston, de Rizome, du monde. Elle se polarisait pour l’essentiel sur des activités professionnelles. Rédiger des déclarations publiques. Témoigner devant les instances officielles sur le terrorisme malien. Écrire les discours de campagne électorale de candidats imaginaires au comité de Rizome.
Elle consacra plusieurs semaines à rédiger une longue brochure publicitaire imaginaire intitulée Les Pieds et les Mains de Loretta. Elle la mémorisait et la dévidait phrase par phrase en silence, dans sa tête, lentement, une seconde par mot, jusqu’au bout. Puis elle y rajoutait une phrase et reprenait au début.
La brochure imaginaire ne parlait pas du bébé, c’eût été trop douloureux. Elle traitait uniquement de ses mains et de ses pieds. Elle en décrivait la forme, la texture ; leur odeur, leur force de préhension, leur utilité potentielle dans la perspective d’une production de masse. Elle leur conçut un conditionnement, un bon vieil argumentaire de vente et des slogans publicitaires.
Elle organisa mentalement un magasin d’habillement. Elle n’avait jamais été très portée sur la mode, du moins plus depuis l’époque du lycée et de sa découverte des garçons. Mais cette boutique était à la pointe de l’actualité, c’était la galerie qui dictait la tendance, fréquentée par la clientèle aisée d’Atlanta. On y trouvait des galaxies de chapeaux, des armées de bas et de souliers, des tornades de jupes bouffantes, un vaste bordel technicolor de lingerie sexy.
Elle avait opté pour dix ans. Elle allait rester dans cette geôle dix ans. C’était assez pour détruire l’espoir, et l’espoir s’identifiait à l’angoisse.
Un mois et un mois et un mois et un mois.
Et un autre mois, un autre, un autre et un autre encore.
Et puis trois, puis encore un.
Un an.
Elle était en prison depuis un an. Un an, ce n’était pas particulièrement long. Elle en avait trente-trois. Elle avait passé plus de temps hors de prison qu’en détention, trente-deux fois plus de temps. Des gens avaient accompli des séjours bien plus longs. Gandhi avait passé des années en prison.
Ils la traitaient mieux maintenant. Jofuette avait conclu une espèce d’arrangement avec l’une des matonnes. Quand celle-ci était de service, elle laissait Laura descendre dans la cour, la nuit, quand aucun autre prisonnier n’était là.
Une fois par semaine, ils apportaient dans la cellule un antique magnétoscope. Avec un récepteur noir et blanc de fabrication algérienne. Il y avait aussi des cassettes. La plupart étaient des matches de football américain comme dans le temps. L’ancienne version full-contact de ce jeu avait été interdite depuis des années. Il était d’une brutalité spectaculaire : combat d’immenses gladiateurs imposants vêtus de casques et d’armures. Une partie sur quatre semblait en laisser un sur le carreau, blessé. Parfois, Laura fermait simplement les yeux pour écouter couler ce merveilleux flot d’anglais. Jofuette aimait bien les matches.
Puis il y avait les films. Les Sables d’Iwo Jima. Les Bérets verts. Une violence fantastique, hallucinatoire. Les ennemis étaient abattus et tombaient bien proprement, comme des découpages en papier. Parfois, c’étaient les bons qui recevaient les balles, au bras ou à l’épaule, généralement. Ils se contentaient de faire un peu la grimace, peut-être de panser la blessure.
Une semaine, arriva un film intitulé La Route du Maroc. Il se déroulait dans le désert africain avec Bing Crosby et Bob Hope. Laura avait de vagues souvenirs de Bob Hope, elle avait l’impression de l’avoir vu quand elle était très jeune et lui très vieux. Il était jeune dans le film, et très drôle, dans ce curieux style prémillénaire. Ça faisait très mal de le regarder, comme lorsqu’on vous arrache un pansement ; ça la touchait en profondeur, en des endroits qu’elle était jusque-là parvenue à rendre insensibles. Elle dut arrêter plusieurs fois la bande pour éponger ses larmes. Finalement, elle l’éjecta et, rageusement, la fourra dans sa boîte.
Jofuette secoua la tête, dit quelque chose en bambara et remit la cassette. Ce faisant, elle fit tomber un bout de papier plié, fin comme du papier à cigarette, inséré dans un repli de la boîte en carton. Laura le ramassa.
Elle le déplia tandis que Jofuette était rivée à l’écran, fascinée. Le papier était recouvert d’une écriture minuscule, empâtée. Pas de l’encre. Du sang, peut-être. Une liste.
Abel Lacoste – Euro. Cons. Service
Steven Lawrence – Oxfam America
Marianne Meredith – ITN Channel Four
Valéri Chkalov – Vienne
Georgi Valdukov – Vienne
Sergei Ilyouchine – Vienne
Kazuo ( ?) Watanabe – Mitsubishi
( ?) Riza-Rikabi – EFT Commerzbank
Laura Webster – G.I. Rizome
Katje Selous – Corps de l’ACA
et quatre autres.
10
La deuxième année passa plus vite que la première. Elle s’y était faite. C’était devenu sa vie. Elle n’avait plus soif de choses qu’elle avait perdues – elle était devenue incapable de se les citer sans un effort. Elle était au-delà de la soif : momifiée. Monastique, recluse.
Mais elle pouvait sentir le rythme accélérer, sentir les mouvements ébranler les fils de la toile, là-bas dans le monde lointain du dehors.
On fusillait presque chaque nuit désormais. Quand ils la descendaient pour la promenade dans la cour, elle notait sur le mur les éclats provoqués par les balles, les cratères, comme sur la paroi de la Loge. Sous les impacts, la terre battue était devenue nauséabonde, tapis grouillant de mouches et puanteur métallique du sang séché.
Un jour, le ciel du désert entrevu au bout du trou circulaire dans le mur de sa cellule fut strié d’interminables panaches de fumée noire. Des heures durant, des camions entrèrent et sortirent en brinquebalant et l’on fusilla des gens toute la nuit. À la chaîne : cris, ordres, hurlements, implorations, crépitement sauvage des armes automatiques. Brève conclusion des coups de grâce. Claquements de portières, moteurs. Puis encore. Encore. Et encore.