Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— L’Afrique », répéta Laura. Le seul son de ce nom la terrifiait.
Jim poursuivit : « C’est moche là-bas. Épidémies, sécheresse, guerres. L’Afrique est pleine de types comme moi. De milices. De gardes de palais. De mercenaires, conseillers, commandos, pilotes… Mais vous savez ce qui nous manquait ? Des chefs.
— Des chefs.
— Exactement.
— Depuis combien de temps êtes-vous à bord de ce sous-marin ?
— On se plaît bien, ici, dit Jim.
— Vous ne sortez jamais, n’est-ce pas. Vous ne remontez jamais, n’allez jamais en, comment dit-on…, en permission à terre ?
— C’est pas une grosse perte. Pas avec tout ce qu’on a. On est des vrais rois, ici. Des rois invisibles. Les rois de toute cette putain de planète. » Il rit tranquillement, releva les pieds sur sa couchette, petit bonhomme en sandales avec sa calvitie précoce. « Vous avez l’air plutôt crevée, hein…
— Je… » À quoi bon discuter ? « Ouais, c’est vrai.
— Allez-y, piquez un petit roupillon. Moi, je resterai assis là pour vous surveiller. »
Il ne dit pas un mot de plus.
Hesseltine se voulait sympathique. « Un peu lassant, hein ?
— Non, non, pas du tout », dit Laura. Elle se glissa hors d’atteinte, froissant les draps de sa couchette. « Tout va bien, ça ne me dérange pas.
— Vous en faites pas, reprit-il. Bonnes nouvelles ! J’ai tout réglé avec le QG pendant que vous dormiez. Y se trouve que vous êtes dans leurs fichiers – ils savent qui vous êtes ! Pour tout dire, ils m’ont même félicité de vous avoir récupérée !
— Le QG ?
— Bamako. Au Mali.
— Ah.
— Je savais bien que c’était une bonne idée, dit-il. Je veux dire, un agent comme moi apprend à agir selon ses instincts. Z’avez tout l’air d’être une nana sacrément importante, à votre petite échelle. » Sourire radieux, puis haussement d’épaules pour s’excuser. « En attendant, vous êtes quand même coincée dans c’te buanderie.
— Pas grave, répéta-t-elle. Vraiment. » Il la fixa. Ils étaient seuls dans la cabine minuscule. Silence pesant. « Je peux vous faire un peu de lessive, si vous voulez. »
Rire d’Hesseltine. « Pas con, ça, Laura. C’est marrant. Mais non, tant que vous êtes coincée ici, je pensais plutôt à des jeux vidéo.
— C’est quoi, ça ?
— Des jeux sur ordinateur, vous savez.
— Oh ! » Elle se redressa. Pour s’évader, partiellement, momentanément, de ces murs. Les fuir. Le fuir. Dans l’écran. Merveilleux. « Vous avez Gestion mondiale en simulation ? Ou peut-être le Bassin de l’Amazone ?
— Non, ce sont des jeux anciens, des années 70, 80… Ceux pratiqués par les équipages d’origine, pour passer le temps. Pas beaucoup de graphisme ni des masses de mémoire, mais intéressants quand même. Faut de l’adresse.
— Bien sûr, dit Laura. Je peux toujours essayer.
— Ou peut-être que vous aimeriez mieux lire ? Y a une super-bibliothèque à bord. Vous seriez étonnée des lectures de ces gars. Platon, Nietzche, tous les grands. Plus tout un tas d’ouvrages spécialisés…
— Spécialisés ?
— Ouais. Absolument.
— Est-ce que vous avez La Doctrine de Lawrence et l’Insurrection postindustrielle de Jonathan Gresham ? »
Les yeux d’Hesseltine s’agrandirent. « Vous me faites marcher. Où diantre avez-vous entendu parler de ça ?
— Sticky Thompson me l’a montré. » Elle s’interrompit. Elle l’avait impressionné. Elle était contente d’avoir dit ça. C’était stupide et imprudent de le révéler, de fanfaronner devant Hesseltine, mais elle était contente d’avoir réussi à le piquer au vif, à le désarçonner. Elle écarta les cheveux de devant ses yeux et se redressa. « Vous en avez un exemplaire ? Je n’en ai pas lu autant que j’aurais voulu.
— Qui est ce Thompson ?
— Un Grenadin. Le fils de Winston Stubbs. »
Sourire moqueur d’Hesseltine qui s’était déjà relevé.
« Vous ne parlez quand même pas de Nesta Stubbs ? »
Laura plissa les yeux, surprise. « Le vrai nom de Sticky serait Nesta Stubbs ?
— Non, c’est impossible. Nesta Stubbs est un psychotique. Un drogué et un tueur ! Un type comme ça, c’est du vaudou, il serait capable d’en avaler une douzaine comme vous à son petit déjeuner.
— Pourquoi ne puis-je pas le connaître ? insista Laura. Je vous connais bien, vous.
— Eh ! fit Hesseltine. J’suis pas un terroriste – je suis dans votre camp.
— Si Sticky – Nesta – savait ce que vous avez fait à ses compatriotes, il aurait sacrément plus la trouille de vous que vous de lui.
— Vraiment ! » dit Hesseltine, songeur. Il pesa quelques instants la question puis ne sembla pas mécontent. « J’espère bien ! Et il n’aurait pas tort, savez-vous !
— Il chercherait quand même à vous traquer, d’une manière ou de l’autre. S’il était au courant.
— Houlà ! Et moi, je peux vous dire que vous n’en mèneriez pas large non plus… Enfin, c’est pas un problème. On lui a déjà botté le cul une fois, et d’ici un mois ou deux il n’y aura même plus de Grenade… Écoutez, quelqu’un dans votre situation n’a pas besoin de lire un salaud de cinglé comme ce Gresham. Je vais plutôt vous faire apporter l’ordinateur.
— D’accord.
— Vous ne me reverrez pas, Laura. Ils me débarquent à la prochaine relève de l’équipe jaune. »
C’était toujours la même chose avec Hesseltine. Elle ne savait pas quoi lui dire mais il fallait qu’elle lui dise quelque chose. « On peut pas dire qu’ils vous laissent chômer, hein ?
— À qui le dites-vous… Il reste toujours le Luxembourg, vous savez. L’EFT Commerzbank. Ils se croient en sécurité, enchâssés qu’ils sont au cœur de l’Europe. Mais leur centre bancaire est à Chypre, et Chypre est une petite île sympa. Vous pouvez être sûre que je serai dans le coin, quand ils vont se mettre à cracher des pruneaux.
— Je n’en doute pas. » Il mentait. Il n’allait ni à Chypre ni ailleurs. Il était même possible qu’il ne quitte pas le bateau. Il allait sans doute au ballon, dans un caisson, se faire masser par de moites poupées gonflables hollywoodiennes tandis qu’il flotterait dans les limbes… Mais il devait avoir une raison de vouloir l’orienter sur Chypre. Ce qui pouvait signifier qu’un de ces jours ils la laisseraient repartir. Ou du moins qu’Hesseltine envisageait cette éventualité.
Mais elle ne revit pas Hesseltine.
Le temps passa. La vie à bord se déroulait selon un cycle de dix-huit heures : six heures de quart, douze de repos. Le sommeil était fractionné entre les postes de quart, de sorte que jours et nuits – comme toujours en plongée dans les abysses – perdaient toute signification. À chaque début de quart, un marin lui portait son repas et l’accompagnait aux chiottes. En prenant toujours garde de ne pas la toucher.
Ils la conduisaient toujours aux mêmes toilettes. Qui venaient toujours d’être stérilisées depuis peu. Jamais de contact avec les humeurs corporelles, songea-t-elle.
Ils la traitaient comme si elle était porteuse d’un rétrovirus. Peut-être qu’ils le croyaient. Dans le temps, les marins, une fois à terre, se ruaient pour boire tout ce qui était en bouteille, sauter tout ce qui portait jupon. Et puis toutes les filles à matelots du monde entier s’étaient mises à mourir du rétrovirus.
Mais le monde avait depuis longtemps quasiment éradiqué celui-ci. L’avait contenu tout du moins. Contrôlé.
Sauf en Afrique.
Se pouvait-il que ce soit l’équipage qui fût contaminé ?
La console de jeux vidéo était à peu près aussi intelligente qu’un multiphone de gosse. On introduisait les jeux dans l’appareil, sous la forme de petites cassettes à ressort, usées par d’interminables parties. Les graphismes étaient rudimentaires, avec de gros pixels en marches d’escalier, et le rafraîchissement d’image était bien visible, sautillant et victorien.