Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— La nouvelle livraison de missiles, dit numéro 2.
— Non, mon vieux, c’est le ravitaillement. Un conteneur frigorifique.
— Sûrement pas. C’est celui-là, le frigo, de ce côté… » Il se tourna vers Laura. « Vous avez pas entendu ce que j’ai dit ? Tenez-vous les jambes !
— Je… » L’impact fut pareil à celui d’un accident de voiture. Une brusque et terrible secousse, comme si l’amarre allait lui arracher les os de la chair. Elle s’éleva dans les airs telle une femme-canon, bras et rotules brûlant d’être ainsi forcés.
Sa vision s’obscurcit, le sang de l’accélération lui descendant aux pieds. Elle était impuissante, à deux doigts de l’évanouissement, le vent fouettait furieusement ses vêtements. Elle se mit à virevolter, le monde bleu tournoyait autour d’elle comme un manège sans fin. Suspendue dans le vide, elle éprouva une bouffée soudaine d’extase mystique. Terreur sublime, crainte indomptable : Sindbad arraché par l’oiseau Roc à Madagascar. À l’est de l’Afrique. Sous elle, le drap de lit bleu d’une mer qui tournoie : bateaux-jouets, esprits-jouets…
Une ombre s’abattit sur elle. Puissant grondement d’hélices, gémissement d’un treuil en rotation. Puis elle se sentit hissée à l’intérieur, dans le ventre de l’avion. Aperçu du contenu de la soute, éclaboussé de la lumière montant d’en dessous : des boîtes étiquetées, des caisses, un entrelacs de câbles d’amarrage en acier. Le bras de palan qui pinçait son filin la fit pivoter de l’autre côté de la soute pour la déposer délicatement sur le pont. Où elle resta étendue, haletante et couverte d’ecchymoses.
Alors les portes de la soute se refermèrent avec bruit, l’isolant dans des ténèbres totales.
Elle sentit l’avion prendre de la vitesse. Maintenant qu’il l’avait récupérée, il grimpait, le nez pointé vers le ciel, pour se lancer à plein régime dans un vol continental.
Elle était dans une sombre caverne volante qui sentait le plastique, la bâche huilée et l’arôme puissant et primitif de la poussière africaine. Il faisait aussi noir qu’à l’intérieur d’une bouteille Thermos.
Elle hurla : « Lumières ! » Rien. L’écho de son cri lui revint.
Elle était seule. Cet avion était sans équipage. C’était un appareil robot géant, télécommandé.
Elle parvint à s’extirper à tâtons du gilet de sauvetage. Elle essaya plusieurs variantes de l’ordre d’allumage. Demanda l’aide des systèmes généraux, en anglais et en japonais. Rien. Elle était une cargaison. Personne n’écoutait la cargaison.
La température se mit à baisser. Et l’air à se raréfier.
Elle grelottait. Après des jours et des jours d’atmosphère immuable à bord du submersible, le froid la mordait comme une décharge électrique. Elle se blottit dans sa couverture de survie métallisée. Elle tira les manches sur ses mains, tira le bas de pantalon sur ses pieds. Puis elle tendit les doigts devant ses yeux : trop sombre pour les voir, même à quelques centimètres. Elle se couvrit le visage de ses mains, respira dedans. Bouffées glaciales d’air himalayen. Elle se roula en boule, frissonnante.
L’isolement, les ténèbres, et la lointaine vibration grondante des moteurs.
L’atterrissage la réveilla. Douceur du contact guidé avec une précision cybernétique. Puis, une demi-heure d’interminable angoisse tandis que la chaleur s’insinuait dans la cabine et qu’en même temps la crainte s’insinuait en elle. L’avait-on oubliée ? Aiguillée sur un mauvais itinéraire ? Erreur d’ordinateur dans les fichiers du FAIT ? Un détail gênant à éliminer et enterrer vite fait…
Craquement des portes de soute. Déversement de lumière blanc brûlant. Odeur envahissante de poussière et d’essence.
Grondement et couinement d’une échelle d’embarquement. Bruit de bottes. Un homme passa la tête à l’intérieur : un Européen blond et bronzé, en uniforme kaki. Sa chemise était tachée de chaque côté d’auréoles de sueur. Il la repéra, accroupie près d’une pile d’objets couverts d’une bâche.
« Venez », lui dit-il. Avec un signe du bras. Un court museau métallique dépassait de son poing fermé, élément d’un appareil flexible et sinueux attaché à son avant-bras. Et muni d’un barillet. C’était un pistolet-mitrailleur.
Il répéta : « Venez. »
Laura se leva. « Qui êtes-vous ? Où suis-je ?
— Pas de questions. » Il secoua la tête, l’air las. « Pour l’instant. »
Il la fit descendre dans un air torride et desséchant. Elle se trouvait sur un aérodrome en plein désert. Pistes couvertes de poussière, vibrant sous la chaleur, bâtiment bas, chaulé, avec une manche à air usée, un drapeau tricolore mollement pendu à son mât : rouge, or et vert. Un immense hangar au loin, pâle, comme une grange. Un gémissement furieux de moteur à réaction.
Un fourgon attendait, un panier à salade, peint comme une camionnette de boulanger. Gros pneus à crampons, vitres grillagées, pare-chocs renforcés.
Deux policiers noirs ouvrirent les portes arrière. Ils portaient short kaki, chaussettes montantes, lunettes noires, matraque, pistolet glissé dans l’étui et cartouchières garnies de balles à tête plombée. Les deux flics étaient en nage, l’air inexpressif, visages tranquilles peu soucieux d’exprimer la menace, mains calleuses négligemment posées sur la matraque.
Elle grimpa dans le fourgon. Claquement des portes qu’on verrouille. Elle se retrouva seule, terrifiée. Le toit de métal était trop chaud pour être touché et le plancher caoutchouté puait le sang, la sueur et la peur, le tout mêlé à une odeur écœurante d’urine séchée.
Des gens étaient morts là-dedans. Laura le comprit soudain ; la présence de leur agonie lui faisait comme un poids sur le cœur. Morts, battus et sanguinolents, ici même sur ce tapis de caoutchouc crasseux.
Le moteur démarra et le fourgon s’ébranla avec une secousse qui la fit tomber.
Au bout d’un moment, rassemblant son courage, elle jeta un œil par la vitre grillagée.
Chaleur incandescente, l’éclat de flash du soleil, et la poussière. Des huttes rondes en pisé – pas vraiment du pisé, simplement de la boue rouge séchée – avec des vérandas branlantes en tôle et en plastique. Bouts d’étoffe crasseux étendus pour jeter un peu d’ombre. Rubans de fumée. Les petites huttes arrondies s’entassaient comme des boutons d’acné, bidonville imposant qui recouvrait du haut en bas les collines, traversait les rigoles, occupait les décharges, à perte de vue. Dans le lointain, une rangée de cheminées dégorgeaient leur crasse dans un ciel sans nuages. Une fonderie ? Une raffinerie ?
Elle aperçut des gens. Pas un ne bougeait : ils étaient accroupis, abrutis, amorphes comme des lézards, à l’abri des seuils de porte ou des toiles de tente. Elle décelait leurs immenses foules invisibles, attendant dans l’ombre étouffante la tombée du soir, ce qui pouvait passer pour de la fraîcheur dans ce trou perdu. Certaines ruelles sordides étaient tapissées de plaques noires comme la nuit : des croûtes de merde humaine cuite par le soleil et recouverte de vastes hordes explosives de mouches africaines. Les mouches étaient farouches, répugnantes et grosses comme des scarabées.
Aucun revêtement. Pas d’égout, pas d’eau, pas d’électricité. Elle vit quelques cornets de mégaphones accrochés à des mâts en plein cœur des bidonvilles les plus denses. L’un d’eux s’élevait au-dessus d’un bar fétide, bouge rafistolé avec des caisses et des feuilles de plastique. Il y avait des hommes devant, par douzaines ; accroupis dans l’ombre, ils buvaient dans d’antiques canettes métalliques tout en jouant aux osselets sur le sol raviné. Au-dessus de leur tête, le mégaphone vociférait en permanence dans une langue qu’elle ne put reconnaître.