Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Anna lui serra la cuisse.
« Il y a toujours des morts autour de moi, dit Mercurio d’une voix monocorde, comme si ce n’était pas vraiment la sienne. Ou comme s’il n’était pas là. J’apporte la mort. Je suis maudit…
— Ne dis pas ça… »
Mercurio se tourna brusquement vers Anna.
« Tu sais comment je suis arrivé jusqu’ici ? Tu ne me l’as jamais demandé.
— Tu étais un escroc…
— Je suis un escroc !
— D’accord, tu es un escroc, tu as plein de pièces d’or… C’est facile à imaginer…
— Eh bien, tu te trompes, fit-il d’une voix sombre, et il baissa de nouveau les yeux sur le bois taché de la table. Je fuis parce que… parce que j’ai tué un homme. »
Le silence tomba.
« Je n’y crois pas, finit par dire Anna.
— Mais si, tu dois le croire. »
Anna lui releva le visage et le regarda dans les yeux. Longuement. Puis elle dit, avec encore plus de fermeté qu’auparavant : « Je n’y crois pas ».
Mercurio ouvrit la bouche pour parler. Puis, dépassé par une émotion violente, presque féroce, qui le déchira et le bouleversa tout entier, il éclata en sanglots désespérés. Des pleurs sauvages, entre le vagissement et les larmes. Ces larmes qu’il n’avait pas versées pour Battista, ni pour le marchand juif de Rome. Il pleurait pour l’ivrogne noyé dans les égouts en face de l’île Tibérine, et aussi parce qu’il n’avait jamais eu de mère et qu’il pouvait seulement maintenant, avec Anna, se permettre d’entendre cette douleur sans fond, ce vide, ce gouffre qu’il avait dans le cœur.
« Raconte-moi tout », dit Anna d’une voix pleine d’amour en lui caressant les cheveux, quand les sanglots de Mercurio se furent calmés.
Il se tourna vers elle et la prit dans ses bras, enlaçant son corps chaud et protecteur. Il la serra avec fougue, mouilla sa robe avec ses larmes. « Pas maintenant, chuchota-t-il. Je n’y arriverais pas… »
Anna lui donna un baiser dans les cheveux. Elle murmura : « Je suis là ». Puis elle se leva. « Viens, allons dehors. Moi, ça m’a toujours fait du bien de regarder l’herbe, les arbres, le ciel. Je les regarde et je me sens moins seule.
— C’est idiot…, dit Mercurio avec un petit rire.
— Viens », répéta Anna en le tirant par la main.
Mercurio, se leva, s’essuya le visage avec sa manche et suivit Anna sur le seuil de la maison.
Elle l’emmena derrière, où poussaient quelques maigres légumes. Le bras tendu, elle désigna un peu plus loin une énorme construction qui paraissait abandonnée. La partie inférieure était en pierres sèches et la partie supérieure en bois de sapin. « Tu vois ça ? Autrefois, c’était l’étable. Nous étions considérés comme riches. Il y avait de quoi vivre pour deux familles dans cette maison. »
Mercurio regarda le bâtiment, qu’il voyait de la fenêtre de sa chambre sans avoir jamais demandé ce que c’était.
Anna le prit par la main. « Viens », lui dit-elle, et elle l’emmena jusqu’à la porte déglinguée de l’étable. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, un oiseau s’envola. Une souris montra sa tête dans la mangeoire. « On a eu jusqu’à cinquante vaches. C’est à cette époque-là qu’il m’a acheté le collier », se souvint-elle avec un sourire, en caressant le bijou que Mercurio avait racheté pour elle. « Et puis il y a eu la disette. Il n’y avait plus d’herbe pour les vaches. Elles sont devenues maigres à faire peur et elles ne donnaient plus de lait. À la fin de l’année, une nuit, des brigands sont descendus du Frioul et nous en ont volé dix. Puis des paysans des alentours sont arrivés, et ils se sont excusés mais ils avaient besoin de viande pour leurs enfants qui mouraient de faim. Ils nous ont pris une vache. Et dix jours après une autre, et une autre encore. Chaque fois ils étaient plus agressifs. Ils ne s’excusaient plus et ils venaient avec des couteaux de plus en plus longs. » Elle soupira et hocha la tête. « Alors est arrivée une épidémie. Toutes les vaches ont été emportées en une semaine. » Elle recula et ferma la porte de l’étable. « On était sur la paille. Mais on était ensemble. » Elle sourit. « On était encore ensemble, mon mari et moi. C’était tout ce qui comptait. Maintenant qu’il est mort, je me rends compte de la chance qu’on avait. » Elle regarda Mercurio. « Je ne sais pas pourquoi je t’ai raconté tout ça. »
Mercurio regardait l’étable, songeur. « Je dois y aller, je reviens vite », dit-il enfin.
Anna acquiesça et le regarda s’éloigner. Elle sourit de nouveau, à sa manière douce : elle savait parfaitement pourquoi elle lui avait raconté cette histoire. Et elle savait aussi où il était si pressé d’aller.
Mercurio frappa à la porte de Tonio et Berto. Il devait absolument voir Giuditta. C’était ce qu’il avait compris de l’histoire d’Anna : quoi qu’il arrive, il devait être avec Giuditta, cela seul comptait.
Il se fit accompagner à Cannaregio dans la barque de Battista, qu’il avait cachée parmi les joncs. Il la repeindrait plus tard, pour qu’elle ne soit pas reconnue par les autorités. Il leur donna rendez-vous au campo Santo Aponal au coucher du soleil pour recevoir leur salaire de Scarabello.
Aussitôt seul, il se dirigea vers le campo del Ghetto. Là, il s’assit et attendit de voir passer Giuditta.
Mais il ne pouvait s’empêcher de penser à Benedetta, à mesure que le temps s’écoulait. Les images sensuelles se bousculaient, sombres et morbides, augmentant son malaise. C’était comme un nuage noir qui s’amoncelait sur sa tête. Sans savoir pourquoi, il éprouva une sensation de danger et de peur.
Le soleil allait se coucher. Mercurio se levait pour aller à son rendez-vous au campo Santo Aponal quand Giuditta apparut sur la fondamenta dei Ormesini. Elle s’avançait au milieu des dentelles et des toiles d’organdi installées devant les boutiques comme autant de luxueuses bannières. Dès qu’il la vit, les nuages qui s’étaient rassemblés au-dessus de sa tête disparurent comme par magie. Il se leva pour aller à sa rencontre. Mais Giuditta n’était pas seule. Un garçon corpulent l’accompagnait, un court et épais bâton à la ceinture.
Giuditta portait des pièces d’étoffe ; elle leva les yeux et le vit. Son visage s’illumina. Elle sourit. Puis elle se tourna, embarrassée, vers son accompagnateur qu’elle désigna du menton à Mercurio, avant de hausser les épaules.
Mercurio ne comprenait pas. Il sentit son sang bouillonner dans ses veines. Il voulait absolument savoir qui était cet individu qui marchait à larges enjambées, regardant autour de lui avec insolence.
Mercurio se planta devant Giuditta. « Ciao, lui dit-il en utilisant cette manière de se saluer qu’il avait apprise de Battista.
— J’aime bien ce mot, moi aussi, dit Giuditta.
— Qu’est-ce que tu veux ? », fit tout de suite le garçon, qui se plaça entre eux, la main sur sa matraque.
Mercurio ne le regarda pas. Il fixait Giuditta.
« J’ai été agressée par un petit garçon et mon père a demandé à Joseph de…, commença-t-elle à expliquer.