Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Elle est où ? demanda-t-il au vieux, toujours sur sa chaise.
— Qui ? »
Mercurio donna un coup de pied dans la chaise. Le vieux roula sur le sol. « Elle est où ?
— Elle est partie il y a quelque temps avec un homme du prince Contarini, gémit le vieux en se massant le coude, la tête rentrée dans les épaules.
— Où ?
— Je sais pas, répondit le vieux effrayé, en se réinstallant sur sa chaise. Je te le jure… »
Mercurio s’en alla sans lui accorder un seul regard. À Rialto, il tourna à gauche sur la riva del Vin. Là, il s’assit sur un baril vide et regarda passer les embarcations.
Il repensa à Benedetta. De nouveau, il sentit cette oppression dans sa poitrine, en même temps que l’excitation morbide qui le tourmentait depuis la nuit précédente.
”J’avais promis à Scavamorto de te protéger”, se dit-il, et il se sentit coupable.
Puis il se rappela quand Benedetta l’avait embrassé pour faire croire à Giuditta qu’elle était sa petite amie. Il se rappela avec quelle désinvolture et quelle détermination elle avait agi.
Il éprouva de nouveau cette sensation de danger et de peur.
52
« Voici pour toi un calice de vin et de myrrhe, mon frère, tel qu’il fut offert à notre Seigneur Jésus-Christ quand il arriva au sommet du Golgotha, pour qu’il supporte les souffrances qu’il allait endurer », dit le prince Contarini, la main tendue vers une coupe de verre soufflé de Murano qu’un serviteur apportait sur un plateau.
Frère Amadeo la prit et la vida d’un trait.
Le prince difforme rit. « Mais notre Seigneur, lui, a refusé de se soustraire à la douleur. » Il rit encore. « Je te trouve sage, tout compte fait. » Il se tourna vers la cheminée, dans laquelle brûlait un feu de braises, et fit signe à l’un de ses hommes. Puis il enfila des gants de ferronnier ou de maréchal-ferrant en cuir épais.
L’homme lui passa une pique de fer du diamètre d’un gros clou. Le métal était rouge.
Un des chiens qui assistaient à la scène aboya.
« Tenez-le bien », dit le prince Contarini.
Deux hommes de chaque côté saisirent frère Amadeo par les bras et les maintinrent tendus, les mains posées sur deux morceaux de bois, la paume vers le haut.
Zolfo se serra contre Benedetta.
Le moine, le souffle court et les yeux exorbités, regardait le prince s’approcher avec le bout de fer incandescent.
« Maintenez-le », dit Contarini en pointant la pique vers son bras gauche.
Les deux hommes qui le tenaient serrèrent plus fort.
Frère Amadeo chercha d’instinct à se dégager et ferma le poing.
« Ouvre la main », ordonna le prince.
Lentement frère Amadeo déplia les doigts.
Le prince enfonça avec force la pointe rougie au centre de la paume du frère. La chair grésilla en s’ouvrant, cédant à la pénétration du métal.
Le moine hurla, et se tordit de douleur.
Les chiens aboyèrent de nouveau. Deux d’entre eux grognèrent comme s’ils voulaient se jeter sur les chevilles du frère. Le prince leur lança un coup de pied et ils reculèrent en glapissant.
Zolfo ferma les yeux et appuya sa tête contre la robe élégante de Benedetta. Elle restait immobile, impassible. Elle regarda le fer pénétrer à fond dans la paume et brûler la surface du bois qui était dessous.
Quand l’odeur du bois se superposa à celle de la chair grillée, le prince, avec une expression satisfaite, retira le fer.
Frère Amadeo pleurait et transpirait. « Excellence, dit-il d’une voix faible, je vous en supplie…
— Tais-toi », l’interrompit le prince en tournant autour de lui pour se positionner près de sa main droite. « Tenez-le », dit-il à ses hommes. Puis, voyant que le moine serrait le poing, il ordonna : « Ouvre.
— Excellence… je vous en supplie… non…, gémit frère Amadeo.
— Ouvre la main, siffla le prince Contarini.
— Non, lâchez-le ! », s’écria Zolfo en se précipitant vers le prince.
Benedetta ne fit rien pour le retenir.
Un des hommes du prince frappa Zolfo d’un revers de main violent qui le fit tomber au sol, la lèvre ouverte.
Zolfo se releva et revint s’agripper à Benedetta.
Elle s’écarta. « Tu salis ma robe », lui dit-elle.
Le prince lui adressa un regard satisfait. Puis il fixa le frère. « C’est pour rendre ton chemin et ta croisade plus faciles, moine. Tu ne comprends donc pas que je fais cela pour ton bien, comme notre Seigneur fit avec le poverello d’Assise, François, quand il lui transmit les saints stigmates ? En ce moment personne ne t’écoute, tes paroles se noient dans la lagune, nul ne s’intéresse à ta bataille contre les Juifs… Mais après ce petit sacrifice, tu passeras pour un saint homme. Et tes paroles sonneront alors comme les trompettes du Jugement Dernier. Ouvre la main, allez.
— Excellence, non… », pleura frère Amadeo, désespéré.
Une expression agacée apparut sur le visage du prince. Il posa la pointe rougeoyante sur les doigts du moine dont le poing restait fermé.
Le frère hurla de douleur et ouvrit la main.
Alors le prince abattit la pointe de fer avec violence. Il transperça la chair. Puis, après l’avoir extraite de la main martyrisée, il jeta le clou dans la cheminée. « Te voilà saint ! », s’exclama-t-il en riant.
Ses hommes rirent avec lui et lâchèrent le moine. Les chiens aboyèrent, sans comprendre s’il fallait faire fête ou attaquer. Deux des chiens se battirent et récoltèrent un nouveau coup de pied.
Frère Amadeo se recroquevilla au sol, ses mains tremblaient de douleur.
Zolfo se précipita vers lui et le prit dans ses bras. Le frère l’éloigna d’un coup de coude.
Benedetta regarda Zolfo, qui se retirait à l’écart, mortifié. “Nous avons choisi des maîtres semblables, pensa-t-elle. Parce que nous sommes semblables toi et moi.”
« Emmenez-le chez lui et donnez-lui du vin à volonté, ordonna le prince en désignant frère Amadeo, toujours recroquevillé au sol. Il ne se doutait pas qu’il pourrait devenir un saint. Il va devoir s’habituer à cette idée. ».
Contarini se tourna en souriant vers Benedetta.
Elle répondit à son sourire. Et sentit une sorte de frémissement à l’aine. Quelque chose qui ressemblait autant au plaisir qu’à la peur.
« Allons-nous-en, lui dit le prince Contarini en lui tendant son bras atrophié. Les misères humaines qui suivent les grands événements me mettent de mauvaise humeur. »
Benedetta prit son bras, comme une dame bien élevée, et ils quittèrent à pas mesurés la pièce qui sentait la chair brûlée. Sur le seuil, Benedetta se tourna vers Zolfo, collé au moine comme un chien. “Oui, nous avons choisi des maîtres semblables.” Elle regarda sa propre main serrée autour du bras difforme du prince : il ne lui avait jamais offert son bras valide. “C’est parce que tous les deux nous ne cherchons que le mépris”, se dit-elle en se retournant pour suivre du coin de l’œil la silhouette de Zolfo qui disparaissait.
Le prince rejoignit la chambre à coucher où il croyait avoir pris la virginité de Benedetta et s’assit à son écritoire, encombrée de documents. Il prit dans un tiroir une paire de petites lunettes rondes, les chaussa puis baissa la tête sur des livres de compte, la plume à la main, prêt à la tremper dans l’encrier.
Benedetta ôta son élégante robe, une de celles qui avaient appartenu à la sœur défunte du prince et qu’il lui avait permis de porter après leur première fois. Elle ouvrit la porte à côté de l’alcôve et enfila la tunique blanche du premier jour, encore tachée de sang. Du sang de poulet. Elle prit dans un tiroir le bonnet jaune que Zolfo avait arraché à Giuditta et le serra dans sa main. Enfin, elle se dirigea vers la balançoire que le prince avait fait installer juste devant son écritoire et s’y assit. Elle arrangea la tunique de manière à ce que la tache de sang soit bien visible. Puis elle commença à se balancer, paresseusement.