Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Agressée ? l’interrompit Mercurio, préoccupé.
— Tu es le garçon de la porte ! s’écria Joseph, le doigt tendu vers lui.
— Qui ? demanda Mercurio en fronçant les sourcils.
— Va-t-en. Reste loin d’elle, lui ordonna Joseph, qui devenait agressif. Son père ne veut pas te voir dans les parages. »
Mercurio regarda Giuditta et lut la surprise dans ses yeux. Elle ignorait jusque-là pourquoi son père l’avait flanquée de Joseph.
« Je t’écrase quand je veux, espèce de singe », réagit Mercurio.
Joseph gonfla le thorax.
Mais Mercurio vit à ce moment-là une prière muette dans les yeux de Giuditta. Elle était embarrassée et mortifiée, et lui demandait de renoncer, de s’en aller.
« Je plaisante, gros lard », fit Mercurio. Il regarda encore un instant Giuditta, intensément, puis il s’éloigna.
Il n’avait pas tourné au coin de la rue que la colère explosa en lui, incontrôlable. « Sac à merde ! maugréa-t-il. Sac à merde ! » À un passant qui le regardait avec insistance, il montra le poing et dit « Qu’est-ce que tu veux, connard ? » Il s’appuya contre le mur lézardé d’un palais et s’efforça de retrouver son calme. Puis il revint sur la fondamenta dei Ormesini et regarda vers le Ghetto.
Giuditta aussi, sur le pont, s’était retournée.
Leurs yeux s’enlacèrent.
Mercurio sentait pourtant que cet échange de regards dans lesquels ils se perdaient ne lui suffisait plus. Il n’acceptait pas d’être exclu. Il lui fallait trouver un moyen de tromper cette surveillance. Toucher Giuditta à travers le bois inanimé de la grande porte ne suffisait plus. Mais, à la seule pensée d’effleurer Giuditta, ses mains se rappelèrent le sein velouté de Benedetta et il prit peur. Il partit au pas de course pour se défouler et faire taire ses pensées. Il arriva sur le campo Santo Aponal tel un taureau furieux.
Sur sa lancée, il demanda à Scarabello, sans même le saluer : « Alors ? C’est combien, ma part ?
— Même pas un marquet, répondit Scarabello, qui fixait dans le dos de Mercurio les deux géants immobiles, bras croisés sur leur poitrine vigoureuse.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— T’auras pas un sou parce que j’ai rien eu. Les marins sont superstitieux. Et les armateurs encore pires.
— Quel rapport ? demanda Mercurio.
— La voile était tachée de sang », dit Scarabello, avec une pointe de mauvaise humeur. Il regarda encore les deux géants et se toucha le lobe de l’oreille. « Vous avez ces boucles d’oreille parce que vous êtes des marins ?
— Oui, répondit Tonio.
— Vous embarqueriez sur un navire avec une voile tachée de sang ?
— Non.
— Non ! Bien sûr que non ! » Scarabello écarta théâtralement les bras. « T’as raté ton coup, mon gars. Et tu m’as fait rater le mien.
— Un homme en est mort ! », hurla Mercurio saisi d’une haine profonde, en le fixant de ses yeux rouges.
Scarabello soutint son regard. « La mort de cet homme ne me concerne pas. »
Mercurio continuait de le fixer avec haine mais il savait que Scarabello avait raison. La mort de Battista ne le concernait pas.
« Pourquoi tu es venu avec ces deux-là ? demanda Scarabello. Tu pensais m’intimider ? »
Mercurio fronça les sourcils. Il n’y avait pas pensé. Mais il comprenait que Scarabello ressentait le même malaise que lui la première fois qu’il avait vu les deux géants. « Non, fit-il. Je voulais te dire qu’on a une barque à nous. Si tu as besoin de faire certains transports particuliers qui ne doivent pas être contrôlés par les gardes, on est l’équipe qu’il te faut. Personne n’est plus rapide que nous.
— T’es toujours le même comique », dit Scarabello. Ce garçon lui plaisait. Et l’impression désagréable qu’il s’en repentirait un jour ne le quittait pas. « J’y penserai. J’ai souvent besoin de transports… rapides. Généralement la nuit. »
Mercurio acquiesça. « Tu sais où me trouver.
— Attends, mon gars », le stoppa Scarabello. Il lui mit la main sur l’épaule et l’emmena à l’écart, en parlant à mi-voix. « Si je te disais que j’ai rencontré ton ami Donnola ? Tu le cherches toujours ?
Mercurio fit signe que cela n’avait pas d’importance.
— Tu ne le cherches plus ? Ni son ami le docteur ? »
Mercurio secoua la tête.
Scarabello sourit. « Ça veut dire que tu en as marre de la fille du docteur, ou que tu l’as déjà retrouvée ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— C’est juste pour causer, dit Scarabello d’un ton vague. Comme le docteur est en train de se mettre en travers de mes affaires et qu’il me casse les couilles… »
Mercurio se raidit.
Scarabello éclata de rire. « Ah, voilà. Tu n’en as pas encore marre de la petite famille juive.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? demanda Mercurio.
— Rien. C’est les affaires.
— Quelles affaires ?
— À cause de lui, le Castelletto devient un endroit où les gens n’ont plus trop envie d’aller.
— C’est quoi, le Castelletto ? »
Scarabello écarquilla les yeux. « Mais tu baises jamais, mon gars ? »
Mercurio rougit.
Scarabello éclata de rire. « Tu connais pas le Castelletto ?
— Qu’est-ce qu’il t’a fait, le docteur ? », demanda une nouvelle fois Mercurio.
Scarabello redevint sérieux. Il planta l’index contre la poitrine de Mercurio et l’appuya trois fois avant de parler. « Si tu le vois, dis-lui bien que les affaires, c’est les affaires. Je doute pas qu’il en fasse de bonnes. Mais avant, y avait qu’une putain malade, maintenant il y en a des dizaines. Sauf que les Tours, c’est pas l’hôpital, et je veux pas perdre des clients à cause de lui. J’en ai rien à foutre des autres, moi. Je suis comme les béliers… T’as déjà vu un bélier ? Drôle d’animal. Je les aime bien. Ils tournent pas autour de l’obstacle, ils l’attaquent à coups de cornes et ils le détruisent. Voilà ma philosophie. » Il pinça la joue de Mercurio et lui fit un clin d’œil. « Si tu le rencontres, ton docteur, raconte-lui l’histoire du bélier. Il comprendra. » Puis il fit signe à ses hommes de le suivre. Après quelque pas, il s’arrêta et se retourna, comme s’il se rappelait soudain quelque chose. « J’ai appris que ta belle est devenue la maîtresse du prince fou. Quel goût ! Et quel courage !
— La maîtresse ? » Mercurio éprouva une étrange, désagréable sensation. « Pas possible…
— Tiens, une autre dent sensible…
— J’en ai rien à foutre de Benedetta », dit Mercurio avec une véhémence excessive.
Scarabello se mit à rire.
« J’en ai rien à foutre ! », lui hurla presque Mercurio sous le nez.
Scarabello l’attrapa à la gorge. « Calme-toi, morpion, dit-il d’une ton glacial. J’ai fini de m’amuser », et il s’éloigna, sa fourrure noire ouverte sur le devant et ses cheveux d’argent ondoyant dans l’air.
Mercurio resta au centre du campo, fixant sans le voir le puits en pierre d’Istrie. Il était désorienté. Quelque chose bougeait en lui, qu’il ne réussissait pas à discerner.
« Qu’est-ce qu’on fait ? », demanda Tonio en s’approchant.
Mercurio se retourna, comme s’il revenait à la réalité. Il regarda Tonio d’un œil noir. « Tirez-vous, siffla-t-il. Faites ce que vous voulez. »
Et d’un pas furieux, il se rendit à l’auberge de la Lanterna Rossa, où il avait logé avec Benedetta.