Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Le prince feignit de ne pas la voir.
Mais Benedetta savait qu’il la respirait de toute son âme, aussi difforme que son corps. Elle savait que bientôt il lèverait les yeux. D’abord distraitement, puis avec une convoitise croissante. Et tandis qu’elle se balançait, en avant, en arrière, Benedetta serrait contre elle le bonnet jaune, avec haine, pour lui imprimer toute sa malveillance.
Le prince enleva ses lunettes, fit tomber la plume sur l’écritoire et son visage commença à devenir rouge. Il rejoignit Benedetta et la prit là, lui debout et elle sur la balançoire. Et au moment du plaisir, il leva les yeux vers la fresque qui représentait sa sœur morte. Puis il se détacha de Benedetta, et lui ordonna presque avec mépris d’enlever la tunique et de se rhabiller. Enfin, avec son membre tout mou qui sortait encore de ses chausses, il se laissa aller sur le lit, couché sur le dos.
Benedetta remit la robe élégante qu’elle portait avant le coït, noua autour de son cou un collier de perles grosses comme des petits pois et vint s’étendre elle aussi, du côté du bras handicapé. Sa main continuait de serrer le bonnet jaune, dont le prince ne se souciait nullement. Elle attendit que le corps de son seigneur fût complètement détendu.
« Je dois te demander un cadeau, mon amour », dit-elle alors.
Le prince ne bougea pas un muscle. Mais sa voix sonna aussi froide qu’un bloc de glace, aussi tranchante qu’un rasoir. « Si tu m’appelles mon amour ne serait qu’une fois encore, je te fais jeter dans le canal avec une pierre au cou. »
Benedetta sentit la peur lui serrer la gorge. Elle savait que le prince n’aurait pas hésité à le faire. Elle resta silencieuse.
« Maintenant je veux dormir, murmura bientôt le prince. Quand je me réveillerai, tu pourras me demander ce que tu veux. » Il glissa sa main dans son décolleté et lui pinça le mamelon, à lui faire mal. « Et tu l’auras. » Il ôta sa main et respira profondément.
Benedetta, avec délicatesse, lui nettoya le membre avec un bout de drap et le lui remit dans ses chausses.
« Merci », dit le prince Contarini d’une voix que le sommeil éteignait peu à peu.
Quand elle sentit que la respiration de son amant devenait profonde et régulière, Benedetta se dressa sur le coude et regarda le bonnet jaune serré dans sa main. Elle avait appris que de nombreuses chrétiennes, des dames de l’aristocratie ou des courtisanes cultivées, avaient été si charmées par ces formes originales, ce mélange d’étoffes toutes jaunes mais si différentes et si bien assemblées, qu’elles avaient voulu s’acheter des bonnets, bien que la loi interdise aux Juifs de les vendre.
Tout à coup, elle remarqua à l’intérieur, sur le revers, une tache rouge sombre. Cela ressemblait à du sang.
Benedetta caressa le poitrail caréné de son puissant amant, qui se gonflait et se dégonflait à un rythme constant. Il dormait profondément.
« J’ai besoin de ton argent et je ne peux pas attendre… mon amour », murmura-t-elle.
Elle ouvrit la petite bourse de velours et de soie que le prince portait à la ceinture et y prit trois pièces d’or. Puis elle se leva pour aller chercher le sachet qui contenait les cheveux de Giuditta. Elle sortit de la pièce et se fit accompagner par un serviteur chez Reina la magicienne.
« Tu as ce que je t’ai demandé ? », lui demanda celle-ci.
Benedetta lui tendit le sachet contenant les cheveux et le bonnet jaune.
« Il y a une tache à l’intérieur du bonnet, fit-elle, en la lui montrant. On dirait du sang.
— C’est peut-être une sorcière ? », dit la magicienne en riant. Puis elle ouvrit le sachet des cheveux et les sortit. « Ils sont mouillés, dit-elle en faisant une grimace.
Oui, répondit Benedetta. J’ai craché dessus. »
53
« Tu n’as pas confiance en moi ! s’écria Giuditta, furieuse, en barrant la porte à son père qui s’apprêtait à sortir.
— Je n’ai pas confiance dans ce voleur ! répondit Isacco d’une voix plus forte.
— Cesse de l’appeler ainsi ! », répondit-elle, le visage tout rouge.
Isacco secoua la tête, essayant de se calmer. Mais il ressemblait à un animal en cage. « Je t’interdis de le voir, dit-il, serrant les poings.
— Et comment je pourrais, avec ce gardien que tu m’as collé aux basques ? », siffla Giuditta. Elle était hors d’elle. Elle avait cru que son père avait mis Joseph à ses côtés pour qu’elle se sente plus en sécurité, depuis l’agression par ce gamin qui lui avait arraché une mèche de cheveux et volé son bonnet. Mais elle se sentait trompée. « La nuit, les chrétiens me mettent en cage, fit-elle d’un air sombre, et le jour, c’est mon père.
— C’est pour ton bien, coupa Isacco.
— Évidemment, répondit Giuditta avec un sourire méprisant.
— Tu es jeune, continua Isacco, cherchant à calmer le jeu, bien qu’il sentît le sang lui monter à la tête. Pour l’instant, tu ne comprends pas. Un jour, tu me remercieras.
— Un jour, je m’enfuirai ! », hurla Giuditta avec rage.
Alors Isacco, avant même de comprendre ce qu’il faisait, lui donna une claque.
Giuditta écarquilla les yeux. Bouche bée, elle porta lentement la main à sa joue qui palpitait.
« Mon enfant… », dit doucement Isacco.
Giuditta lui tourna le dos et lui ouvrit la porte.
Isacco aurait voulu prendre sa fille dans ses bras, lui demander pardon. Lui expliquer. Lui dire qu’il regrettait. Mais il resta la bouche ouverte, aussi incapable de parler que de respirer. Il aurait voulu que sa femme soit encore là : elle aurait su quoi faire, alors qu’il était impuissant. Il franchit la porte, presque en s’enfuyant, au moment où Joseph apparaissait dans l’escalier.
« Bonjour, docteur, dit le garçon, la main sur sa matraque.
— Bonjour mon cul ! », lui cracha Isacco au visage, en descendant l’escalier d’un pas lourd. Après quelques marches, il s’arrêta et se retourna vers Joseph. Le doigt pointé, il lui cria : « Tu es renvoyé !
— Mais, docteur…, dit Joseph, étonné.
— Va-t-en ou je te casse la tête avec ta matraque. »
Le garçon, sans comprendre, commença à descendre l’escalier, lentement.
« Plus vite ! »
Joseph le dépassa, la tête baissée comme s’il craignait un coup, et disparut aussitôt.
Isacco descendit encore quelques marches. Puis, telle une furie, il les remonta quatre à quatre jusqu’à la porte de l’appartement et cria : « Si j’apprends que tu fréquentes cet escroc… » Il agita le poing et claqua la porte.
« Il s’appelle Mercurio, cria Giuditta derrière le battant.
— Mercurio-de-mon-cul, oui », marmonna Isacco en s’en allant.
Il trouva Donnola qui l’attendait sur la fondamenta en plaisantant avec un des gardes. Il le dépassa sans même le saluer.
Donnola le rattrapa. « Nous sommes de bonne humeur, je vois, dit-il en riant.
— Oh, va au diable toi aussi », fit Isacco.
Donnola rit encore plus fort.
Il flottait dans l’air l’odeur âcre du vin bon marché des boutiques autour de la calle della Malvasia. Un vin qui se transformait rapidement en vinaigre et dont les vapeurs pestilentielles donnèrent la nausée à Isacco. Il avança d’un pas plus vif, courant presque.