Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Mercurio avait tué en lui Shimon-Baruch-le-lâche.
Il se leva, épousseta le sable qui recouvrait ses vêtements, et se tourna vers Rimini et la maison d’Ester, là où il parvenait à être heureux. Sur la route, il s’assit sur une pierre miliaire, ôta ses chaussures et regarda le sable clair et fin s’écouler sur le sol, comme une clepsydre qui ne mesurerait pas le temps. Il respira à fond, porta la main à sa gorge et passa le bout de son index sur la terrible cicatrice de la brûlure qu’il s’était infligée pour cautériser la plaie. Il sentit le dessin du lys incandescent et se rappela son incapacité d’alors à ressentir la douleur. À formuler des pensées qui ne soient pas vengeresses. Mais aussi son exaltante sensation de force, de férocité, sa totale absence de peur. Il aurait déjà dû se rendre compte de sa chance à ce moment-là.
Ses lèvres formèrent une espèce de sourire. “Mais tu étais jeune, se dit-il. Tu n’avais que quelques jours.” Il émit un bruit semblable à un sanglot, qu’il écouta avec stupeur et avec joie.
Il avait appris à pleurer.
Et maintenant il apprenait à rire.
Il fit un nouvel essai. Comme un gamin qui apprend à siffler. Tout en marchant vers la maison d’Ester, il continua d’essayer de rire en contractant le diaphragme et haussant les épaules, pour laisser sortir de sa bouche muette ce cri disgracieux.
Arrivé à sa porte, il pensa qu’il aimerait parler de Mercurio à Ester, lui faire part de ses réflexions. Perdu dans ses pensées, la main sur la porte, le poing fermé pour frapper, il entendit alors une voix masculine provenir de l’intérieur, et il se figea. Tendant l’oreille, il fit un pas en arrière. Il n’aimait pas le ton de cette voix. Ou il n’aimait pas qu’il y ait un homme dans la maison d’Ester.
Il regarda autour de lui. Personne à l’horizon. Il fit le tour du bâtiment, avec circonspection, en épiant par les fenêtres. Enfin, par la fenêtre sur la grande pièce avec la cheminée, là où ils s’asseyaient souvent pour lire, l’un près de l’autre, où une fois ils avaient fait l’amour, il vit un homme costaud, les épaules rondes et puissantes, les cheveux courts. Une succession de plis sur la peau rosâtre de sa nuque lui rappela le cou d’un cochon. Ses mains étaient courtes, grasses, avec de gros doigts difficiles à plier qu’il agitait en parlant, ou plutôt, en criant.
Ester semblait encore plus petite. Le corps tendu en arrière, comme pour fuir, les bras serrés contre sa poitrine dans un mouvement de défense. Shimon lisait la peur et le désespoir dans son regard.
« Tu n’es jamais qu’une putain de Juive, n’oublie pas que je peux t’écraser comme un cafard », disait l’homme, de dos. Il avait la voix molle d’une personne bête et méchante, et il articulait mal. « Si tu n’as pas de quoi me rendre mon argent, je prendrai ta maison. » Il agita une feuille de papier. « Tout est marqué là. Tout est légal.
— Messer Carnacina, dit Ester dont la voix tremblait, ma maison… ma maison… c’est tout ce que j’ai… c’est tout ce qui me reste…
— Que veux-tu que ça me fasse ? » Carnacina marcha sur elle.
Ester plissa les paupières, comme s’il allait la frapper.
Shimon, à la fenêtre, écoutait la conversation. Une part de lui frémissait de colère. Mais au fond de son être, il était calme. Il n’éprouvait rien.
« Messer Carnacina, reprit Ester, ma maison… vaut beaucoup plus que ce prêt, vous devez en convenir… et puis je ne saurais pas où aller… »
Carnacina se tapa la main sur la cuisse et rit. « Que veux-tu que ça me fasse ? répéta-t-il, en riant encore plus fort. Qui a signé ce papier ? Lis là. Il y a marqué ton nom, idiote de putain juive. Si tu ne me rends pas l’argent que je t’ai légalement prêté, je prends ta maison.
— Je pensais réussir à vous rendre ce prêt en travaillant, et… » La voix d’Ester était brisée par l’angoisse.
« Demande au muet. Il paraît qu’il vient souvent te voir. Je ne donnerais pas un sou à une femme maigre comme toi, mais si tu lui plais… » Il eut un rire vulgaire, qui s’arrêta net. Il la pointa du doigt. « Demain. Ou la maison est à moi. » Il se tourna pour aller vers la porte d’entrée.
Shimon le regarda : une face large et plate, des lèvres démesurément charnues et rouges, des dents minuscules, un nez en trompette, des joues rubicondes.
Il se cacha en attendant qu’il sorte et porta la main à son cœur. Les battements étaient réguliers. Il vit Carnacina qui sortait d’un pas lourd, à grandes enjambées. Et il vit Ester refermer la porte, la tête basse.
Shimon sortit de sa cachette et le suivit. Il ne se demandait même pas pourquoi. Il le vit entrer dans un petit immeuble de trois étages. Un vieux serviteur lui ouvrit la porte, et Carnacina le poussa avec rudesse. Shimon fit le tour pour regarder par les fenêtres. Côté est, vers la plage, il vit l’homme sortir dans le jardin et s’approcher d’une belle roseraie. Avec une étonnante délicatesse, il tailla ses roses, débarrassa les boutons de leurs parasites, fuma la terre, et un sourire presque enfantin s’étala sur son large visage.
Shimon revint à la maison d’Ester. Il se demandait à combien s’élevait sa dette. Question stérile, puisque lui-même n’avait presque plus d’argent et surtout aucune idée de la manière de s’en procurer.
Il frappa. Ester vint lui ouvrir, le sourire aux lèvres, mais Shimon vit qu’elle avait les yeux rouges. Il passa la soirée avec elle et, avant de la quitter, prit discrètement un grand couteau à anguilles. Il embrassa tendrement Ester sur les lèvres puis feignit de se diriger vers son auberge. Mais à peine eut-elle fermé la porte qu’il changea de direction et se glissa dans une ruelle.
Devant l’immeuble de Carnacina, il vit à une fenêtre du premier étage une lumière tremblotante. L’homme faisait sans doute ses comptes. “Les usuriers chrétiens valent bien les prêteurs juifs”, se dit Shimon. Il escalada le mur de clôture et se glissa dans le jardin, où il se pelotonna dans un coin. Personne. Tout était plongé dans le silence. Il s’approcha de la roseraie et coupa tout à la base. Avec une froide cruauté. Indifférent aux épines, il prit des roses qu’il frappa contre le sol. Il se dirigea vers la maison avec le bouquet de fleurs cassées.
Il força la serrure de la petite porte qui donnait sur le jardin et pénétra prudemment à l’intérieur. Tout était dans l’ombre, les serviteurs sans doute couchés. Un escalier menait à l’étage. Il monta silencieusement jusqu’au premier, et tendit l’oreille pendant que ses yeux s’habituaient à l’obscurité. La lumière filtrait d’une porte à droite. Il s’avançait d’un pas décidé quand un bruit monta du rez-de-chaussée : le vieux serviteur arrivait en traînant les pieds, sa chandelle à la main. Le vieil homme vit que la porte du jardin était ouverte. Il approcha la chandelle de la serrure.
Shimon serra plus fort le couteau.
Le vieil homme regarda vers le palier. Puis de nouveau vers la serrure, et de nouveau vers le palier, avant de fermer la porte et de commencer à monter l’escalier en soufflant.
Shimon se rencogna dans l’obscurité et retint sa respiration.