Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
“Sauf que toi, tu n’es qu’un voleur” se dit-il, écrasé par le poids des deux grands cacatois.
Dans la Tana, il marcha d’un pas rapide, feignant d’être très occupé. Nul ne lui prêta attention. Il n’était qu’un arsenalier qui s’attardait avec deux grandes voiles au lieu d’aller chez lui manger et se reposer, comme c’était le cas de chacun après une longue journée.
Mercurio trouva l’escalier arrière, le monta au prix d’un grand effort et se retrouva au sommet dans une pièce avec une vaste fenêtre qui donnait sur les remparts de l’Arsenal. Il regarda en bas. Le saut était périlleux. Mais le plus difficile était de jeter son fardeau par-delà le rempart. Il n’était pas sûr d’en avoir la force. Voyant arriver deux gardes, il s’aplatit contre la paroi. Il les entendit passer. Ils parlaient de femmes, l’un de la sienne et l’autre d’une putain, et ils riaient.
Quand ils se furent éloignés, Mercurio se décida. Assez attendu ou réfléchi : il fallait essayer. Il serra contre sa poitrine un des deux grands cacatois et sauta de la fenêtre sur le rempart. Il atterrit assez aisément sur le chemin de ronde. Penché entre deux créneaux, il vit en bas, dans le rio della Tana, la barque de Battista qui l’attendait. Un sacré plongeon, pensa-t-il.
« Eh », dit-il à mi-voix.
Battista et les deux frères levèrent aussitôt la tête. Tonio lui fit signe de sauter. Battista avait l’air effrayé.
Mercurio s’apprêta à revenir en arrière.
« Qui va là ? », hurla un des gardes en se penchant d’une tour au fond, à l’aplomb du rempart.
Mercurio se rendit compte qu’il n’avait plus le temps de récupérer le second cacatois. Il sentit son cœur s’arrêter. S’il était pris, il serait condamné à la noyade. Il pensa à son cauchemar, revit la face gonflée de l’ivrogne dans les égouts de Rome et le papillon qu’il avait offert à Giuditta, imagina le visage d’Anna del Mercato en larmes à ses funérailles sans cadavre. Il était paralysé par la peur.
“Il ne peut rien t’arriver”, se dit-il. Mais il pensa à Giuditta, qui était le but final de toute cette entreprise. Son destin. La raison pour laquelle il ne pouvait rien lui arriver.
« Qui va là ? », hurla encore la voix du garde, plus proche.
Mercurio posa le pied sur un créneau, serra contre lui le grand cacatois et cria, de toutes ses forces, en fermant les yeux. Pendant qu’il tombait, la voile s’ouvrit, se gonfla d’air et ralentit sa chute. Mercurio atterrit à moitié dans la barque à moitié dans l’eau, avec un bruit terrifiant. Sous l’impact, l’air fut expulsé si violemment de ses poumons qu’il faillit s’évanouir.
« Arrêtez ! », crièrent les gardes, au sommet de la muraille.
Tonio et Berto étaient déjà aux rames et les faisaient gémir, ramant de toutes leurs forces. Pendant ce temps, Battista avait récupéré Mercurio et l’avait hissé complètement à bord.
« Remontez aussi la voile ! hurla Tonio. Elle nous ralentit ! »
Un trait d’arbalète tiré par un garde se planta dans le fond de la barque. Battista prit peur et lâcha le grand cacatois, qu’il avait presque entièrement récupéré. La toile se déroula de nouveau dans l’eau.
« Tirez-le à bord, nom de Dieu ! », cria Tonio, d’une voix rompue par la fatigue, tandis qu’il ramait les dents serrées.
Mercurio était encore assommé par le choc. Il se pencha pardessus bord, mais il était affaibli et ses mains ne répondaient pas bien. Battista, recroquevillé au fond de la Zitella, tremblait de peur.
« Battista ! Aide-moi, aide-moi, j’y arrive pas ! », cria Mercurio.
Le pêcheur baissa la tête et évita son regard, comme il avait fait la première fois, quand Zarlino avait essayé de les voler, Benedetta et lui.
« Lâche ! », lui cria Mercurio, rageusement.
Un autre trait se ficha sur le flanc de la barque, à la poupe. Mercurio ne se tint pas pour battu, et se pencha pour essayer de tirer sur le cacatois. Mais une violente accélération imprimée par les deux frères le fit basculer par-dessus bord. Il se raccrocha au gouvernail.
« Battista ! cria-t-il, la voix brisée par le désespoir. Je t’en supplie ! »
Alors, tout à coup, le pêcheur réagit. Il se leva, se pencha à la poupe et l’attrapa par les bras. Pendant qu’on le remontait dans la barque, Mercurio sentit filer dans l’air un trait d’arbalète. Comme un sifflement silencieux. Battista s’arrêta, un court instant. Mercurio était encore suspendu au-dessus de l’eau.
« Battista… ! »
Le pêcheur regardait Mercurio avec une expression étonnée. Puis il serra les dents et le hissa à bord. Mercurio se pencha au-dessus de l’eau pour aider Battista à haler le cacatois.
« Plus vite ! Plus vite ! criait Tonio en ramant vers l’embouchure de la Tana. On y est presque ! »
Mercurio tira de toute la force qui lui restait. Il vit que les mouvements de Battista ralentissaient. « Allez, merde ! T’arrête pas maintenant ! », lui cria-t-il.
Battista sembla reprendre le rythme mais bientôt ralentit de nouveau.
« Vas-y, merde ! », l’encouragea Mercurio.
Et il vit que la toile du grand cacatois commençait à se colorer de rouge.
« Non ! », hurla-t-il alors, comprenant ce qui se passait. Il tira à bord le dernier pan de la voile, complètement trempé de sang. Battista tomba à la renverse au fond de la barque, qui filait maintenant à toute vitesse et se perdait dans les eaux ouvertes du bassin de Saint-Marc. « Battista… Non… »
Le pêcheur haletait, comme un de ces poissons qu’il avait tirés toute sa vie dans le fond de sa barque. « On y est… arrivés… »
Mercurio vit le trait d’arbalète, fiché dans ses côtes. Il était entré de biais, sous son bras.
« T’as vu… Mercurio ? », disait Battista tout doucement, ballotté par les mouvements de rames des deux frères, qui entraînaient la barque loin dans la lagune. « T’as vu ? répéta-t-il, et il chercha la main de Mercurio. Je suis pas… un… lâche… »
Mercurio sentit les larmes lui brouiller la vue. « Non… non… t’es pas un lâche… » Il retint un sanglot. « Non… tu es un homme courageux… »
Sur le visage de Battista se forma un sourire, lointain et mélancolique. Puis ses yeux devinrent opaques, tandis que son sang se mêlait à celui des poissons au fond de la barque.
50
“Pourquoi doit-il être heureux ?” : cette question, Shimon Baruch n’avait cessé de se la poser. Elle avait nourri son désir de vengeance à l’égard de Mercurio. Elle sous-entendait que lui, en revanche, était malheureux. Immensément malheureux.
Depuis qu’il avait pleuré entre les bras d’Ester, ce postulat avait cependant perdu toute consistance. Pleurer avait défait un nœud, dilué la douleur, dissous la dureté. Une fois ses larmes séchées, Shimon avait continué de répéter par habitude “Pourquoi devrait-il être heureux ?” Mais il sentait que lui aussi l’était, heureux. Heureux comme jamais.
Mercurio l’avait fait sombrer dans le désespoir le plus profond, un cauchemar dans lequel il avait éprouvé un vertige de peur qu’il n’avait jamais ressenti jusque-là.
Dans cette chute dramatique, Shimon avait tout perdu, pas seulement son argent. Il avait failli y laisser la vie, avec ce coup d’épée à la gorge. Et il y avait laissé sa voix. Mais surtout, il s’était perdu lui-même.
Au bord de la mer, Shimon regardait les vagues écumer sous un ciel de plomb. Sa chute lui avait fait comprendre qu’il n’était pas aussi faible qu’il le croyait : elle avait révélé sa vraie nature. L’homme qu’il était maintenant n’aurait jamais pu reprendre sa vie passée. Il n’était peut-être pas meilleur selon la loi de Dieu ou de son peuple, mais Shimon se moquait bien de devenir meilleur. Il savait qu’il était fort, maintenant. La douleur pouvait le briser, mais pas la peur. Sa vie de lapin s’était terminée le jour où il avait senti la lame de l’épée entrer dans sa gorge.