Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Le serviteur vint doucement frapper à la porte près de laquelle Shimon se tenait immobile, le couteau brandi. Il l’ouvrit.
« Que veux-tu ? bougonna Carnacina de l’intérieur.
— Vous allez bien, maître ?
— Très bien, oiseau de mauvais augure. Va-t-en », répondit Carnacina, de sa voix désagréable.
Le serviteur s’inclina et s’apprêta à fermer la porte. Il vit sur le sol un bouton de rose, qu’il ramassa. Il le regarda puis regarda son maître.
« Ferme », hurla Carnacina.
Habitué à être traité comme un chien, le serviteur obéit. À la lueur de la chandelle, il vit une feuille de rose sur le tapis d’escalier. Puis un pétale. Un pas en avant et sa chandelle éclaira une paire de chaussures. Il leva le chandelier au moment même où Shimon abaissait la main qui tenait le couteau.
Il le frappa à la tempe, violemment. Avec le manche du couteau et non avec la lame car, au dernier moment, il ne savait pourquoi, Shimon avait tourné la main.
Le serviteur s’écroula à terre, évanoui.
Shimon bondit pour attraper la poignée de la porte de la chambre de Carnacina et l’ouvrir. Il referma résolument derrière lui.
Carnacina, assis à son bureau, donna un coup sur la table et demanda : « Qu’est-ce que tu veux encore, imbécile ? »
Shimon se plaça derrière lui. Il voyait sa nuque de porc, hérissée de plis rosâtres.
Carnacina se retourna, agacé.
Shimon lui tendait le bouquet de roses brisées.
« Mes… » Puis Carnacina comprit que l’homme qui était en face de lui tenait un couteau et ouvrit la bouche pour appeler à l’aide.
Shimon frappa très vite, du tranchant, en visant la gorge.
Le cri s’étouffa dans le sang. Carnacina porta les mains à sa gorge tranchée, les yeux exorbités.
Shimon lâcha les roses et se mit à rire, de son rire disgracieux, pendant que Carnacina, mourant, tombait au sol.
Shimon fouilla dans les papiers sur le bureau et trouva vite la reconnaissance de dette d’Ester, bien en évidence pour le lendemain. Il la chiffonna. Il ouvrit les tiroirs du bureau sans rien y voir d’intéressant puis fouilla le corps sans vie, et trouva une bourse contenant sept pièces d’or des États Pontificaux et une grosse clé. Il chercha autour de lui et vit le coffre-fort. Il l’ouvrit avec la clé. À l’intérieur, une petite caisse remplie de monnaie d’or et de bijoux. Shimon prit les pièces de monnaie, une petite fortune, et laissa les bijoux.
Regardant le cadavre, il se mit de nouveau à rire, en se tapant sur la cuisse. Il approcha la reconnaissance de dette de la lampe pour y mettre le feu, puis s’en servit pour brûler les livres comptables de Carnacina. Et avec eux, les lourds rideaux. Quand il sortit de la chambre, il regarda l’endroit où le serviteur s’était évanoui et ne vit personne. Il dévala l’escalier et quitta la maison par le jardin, en escaladant le mur.
Tandis qu’il s’éloignait, il entendit crier : « Au feu ! Au feu ! »
Cette nuit-là, il ne revint pas à l’auberge mais frappa à la porte d’Ester. Dès qu’elle eut ouvert, étonnée et peut-être effrayée, il l’embrassa. Ce fut seulement en faisant l’amour avec elle qu’il sentit la glace abandonner son corps et son âme.
Il n’arrivait pas à s’endormir, écoutant, près de lui, la respiration inquiète d’Ester, rêvant peut-être qu’on lui prenait sa maison.
Peu de temps avant l’aube, réfléchissant à cette partie de sa nature qui s’était réveillée et avait supprimé Carnacina comme un buisson de roses, il pensa que sa nature glacée et implacable le conduirait probablement à mener sa vengeance jusqu’à son terme. Que Mercurio soit devenu entre-temps une sorte de bienfaiteur n’avait aucune importance à ses yeux. Sa nature à lui se nourrissait de la mort. “Pourquoi devrait-il être heureux ?”, se demandait-il en s’endormant, sentant que la rancune et la hargne revenaient empoisonner son âme.
Quand il se leva, Ester était en train de laver sa houppelande. L’eau dans l’évier était rouge de sang.
On disait en ville que Carnacina était mort dans un incendie.
Mais le serviteur était vivant et pourrait probablement le reconnaître. Shimon comprit alors pourquoi il ne l’avait pas tué. Dorénavant, il ne pourrait plus rester.
51
La nuit, Mercurio rêva de Battista qui prit ensuite la figure du marchand juif qu’il avait tué à Rome. Et, comme alors, Mercurio sentit son corps se couvrir de sang visqueux et collant.
Puis, avec l’absence de logique des rêves, il se retrouva dans un lit avec Benedetta. Comme ce jour-là à l’auberge, Benedetta lui prit la main et la posa sur son sein. Le corps de Benedetta était lui aussi couvert d’un liquide visqueux, mais qui n’était pas du sang.
Mercurio se réveilla en nage, excité.
Il s’obligea à orienter immédiatement ses pensées vers Giuditta. Il se sentait en faute, comme s’il l’avait trompée. Il voulait oublier le plus vite possible ce rêve effrayant et sensuel où se révélait une part de lui qui lui faisait peur.
Le soir où Battista était mort, Mercurio aurait voulu courir retrouver Giuditta. Mais il ne l’avait pas fait : cette mort l’avait sali.
Il se sentait aussi sali par son incapacité à se fixer sur l’image de Giuditta. Sa pensée revenait sans cesse à Benedetta, tel le fer attiré par l’aimant. Il se rappelait ses lèvres, son corps nu, sa peau douce sous ses mains, le mamelon dur entre ses doigts. Il avait beau lutter, une part profonde et incontrôlable de son être s’attardait sur ces images sensuelles et cultivait le désir de caresser encore ce sein, de posséder ce corps.
Il se leva et alla directement plonger son visage dans la cuvette d’eau. L’eau fraîche lui coupa le souffle, et effaça ces pensées qui lui faisaient peur.
Habillé, il se précipita hors de la chambre et s’arrêta : il n’avait pas envie de rencontrer Anna.
Mais elle était là cependant, et semblait l’attendre. Aussitôt elle demanda : « C’est vrai que Battista est mort ? »
Mercurio sentit un poids sur ses épaules. Il baissa la tête et s’avachit sur une chaise près de la table.
« Alors, c’est vrai. »
Mercurio leva sur elle des yeux rouges et désespérés. Il n’arrivait pas à pleurer. Depuis la mort de Battista, c’était comme si les larmes en lui s’étaient taries. « C’est ma faute, dit-il, la voix étranglée. Tout est ma faute. »
Anna vint près de lui avec douceur. « C’était un adulte, il savait ce qu’il faisait…
— Non, non ! », dit Mercurio en tapant sur la table. Loin de l’Arsenal, ils avaient attaché une pierre au cadavre de Battista et l’avaient laissé couler au fond de la lagune. Impossible de rendre à sa veuve un cadavre transpercé par un trait d’arbalète. Après une prière rapide, ils l’avaient abandonné aux poissons et aux crabes. « C’était un homme peureux et je l’ai forcé à m’obéir. Je l’ai menacé, s’il ne m’obéissait pas, de le répéter à Scarabello… Il ne voulait pas, c’était un pêcheur, un brave homme… et je l’ai tué. C’est moi qui l’ai tué !
— C’est donc pour ça que tu as acheté sa barque pour deux pièces d’or, je l’ai entendu dire au marché », dit Anna. Elle s’assit près de lui et lui posa la main sur la cuisse.
Mercurio détourna la tête.
Il était allé trouver la femme de Battista, la veille au soir, et lui avait dit que son mari s’était noyé dans les hautes eaux sans qu’ils puissent retrouver son corps. Elle s’était effondrée dans un gémissement. Sa main tenait encore le couteau à vider les poissons. Son chemisier était couvert d’écailles. Elle avait regardé le couteau, puis l’avait lâché. « Qu’est-ce qu’on va manger maintenant ? », avait-elle dit à voix basse. Et lentement, comme si elle les voyait pour la première fois, ou peut-être pour la dernière, elle avait commencé à ôter les écailles de son chemisier et à les ranger auprès de son couteau. Comme si elle se déshabillait. Mercurio lui avait proposé deux sols d’or pour racheter la barque de Battista, une somme exorbitante. Elle avait pris les pièces et avait mordu dedans, incrédule. Puis, les pièces dans sa paume, elle avait levé les yeux sur lui : « C’est vous qui l’avez tué, hein ? »