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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Le maître calfateur passa la main entre les planches des bordages. « Malebête », dit-il. On lui tendit un ciseau à pointe plate. « Maillet de calfatage » dit-il alors, et on lui passa un maillet en bois. Il se tourna vers l’apprenti, qui plongea aussitôt les mains dans le seau et étendit une bande de chanvre trempée de poix bouillante entre les planches du bordé. Pendant que l’apprenti tendait le chanvre, le maître calfateur le poussait entre les planches à l’aide du ciseau, en tapant fort avec le maillet.

Mercurio regarda la coque. Il y avait au moins cinquante calfateurs de chaque côté qui martelaient, les uns au sol, les autres grimpés sur des échelles, et au moins le double d’assistants. Le bruit des maillets qui tapaient était assourdissant et le travail avançait à une vitesse extraordinaire.

Quand ils eurent terminé, la voix du prote résonna, puissante : « Au bassin ! »

Un silence tendu tomba tout à coup.

Tous les arsenaliers entouraient la galère en construction. Une trentaine d’hommes attachèrent d’épais cordages à la proue du navire et d’autres aux murailles, à drette et à senestre, et les mirent en tension. « Prêts ! », hurla le chef d’équipe. Les apprentis des maîtres de hache firent tomber les longs étais latéraux, tandis qu’un autre groupe commençait à placer des pieux sous la quille, à mesure que la coque était tirée vers l’avant par les deux câbles de proue. La coque se mit bientôt à rouler rapidement sur les pieux vers une goulotte qui plongeait dans une cale de carénage. Le grand bassin en maçonnerie était à sec et le sol était en dessous du niveau de la Darsena Nuovissima, qui s’ouvrait largement devant. Quand la coque atteignit le centre du bassin, les hommes qui l’avaient tirée jusque là sortirent en courant de la cale de carénage et harponnèrent les flancs du navire à l’aide de longs bâtons munis de crochets. Les ouvriers se massèrent au bord du bassin ; des engrenages à roues dentelées levèrent la cloison étanche, telle une vanne. L’eau envahit le bassin.

Tous retenaient leur souffle. C’était le moment où l’on vérifiait si la coque était imperméable et si le centrage lui permettait d’être stable.

Mercurio regardait, fasciné, l’eau limoneuse qui écumait en passant sous la vanne de la cloison étanche. La coque de la galère tressaillait, sous la poussée du courant. Quand le bassin fut plein, la cloison fut de nouveau fermée. Le maître calfateur, sous la supervision du prote, monta à bord. Il avait un ciseau à la main et contrôlait la coque, pied à pied, de bas en haut. À la fin de son inspection, il regarda le prote et hocha la tête.

Alors Tagliafico, vers lequel tous s’étaient tournés, leva les mains au ciel et annonça : « La Sérénissime a une nouvelle galère ! »

Ce fut un chœur de cris de joie.

« Fermez la coque ! », ordonna le prote, avec un sourire satisfait.

En un clin d’œil, Mercurio vit les maîtres de hache, les charpentiers, les calfateurs et les apprentis s’élancer sur la galère en construction pour installer la paroi de collision et celle du presse-garniture. On ferma les gavons, avec leurs caisses d’assiette et leurs puits à chaînes. Les ponts intermédiaires furent créés : le pont de vogue, le pont de coursive, le pont de batterie avec ses écoutilles pour l’artillerie, et enfin le pont de couverte. On forma les estives, les cabines et la cambuse, on jeta les bases du château, on mit en place l’étai de poupe, les hanches, le balcon, ainsi que les bouques pour le timon et les passants pour la mâture.

On aurait cru voir une femme qui s’habillait, pensait Mercurio. Et aussitôt il imagina Giuditta. Un jour, il la regarderait s’habiller. Et peut-être chaque matin de sa vie, s’il arrivait à réaliser son rêve.

Un bruit de gonds roulant dans leurs axes le ramena à la réalité. On ouvrait la vanne. On fit sortir le navire du bassin et on le tira le long du côté Est des deux darses puis le long du côté Sud de la Darsena Nuovissima.

Pendant tout le trajet, Mercurio était à bord, assistant à la naissance des moindres détails. Rien n’était laissé au hasard. Il se rendit compte que les heures avaient passé sans même qu’il s’en aperçût.

Rapidement, avec deux hautes grues de bois, à bras roulant, mues par des engrenages à dents et des cordages de chanvre tressés, on monta les arbres de mestre, de méjane et de trinquet, puis les vergues. On fixa la hune au sommet de l’arbre de mestre et on tendit tous les cordages. Puis l’on passa à la fabrication des rames : de longs troncs droits de hêtres venus des forêts friulanes, travaillés et polis jusqu’à leur forme définitive, furent chargés à bord et installés dans les scalmes, à la hauteur des bancs, chacun muni de chaînes et d’anneaux à clé. Petit à petit, on acheva chaque détail de la galère, des différents chomards pour le passage de cordages d’amarre à toute la série des poulies en usage à bord. On chargea les lits de sangle sur lesquels dormirait l’équipage, le pain biscuit, nourriture de base de la chiourme en navigation, une galette cuite et préparée dans les fours de l’Arsenal avec de la farine, de l’eau et une pincée de sel. On monta les bombardes, venues directement de la fonderie de l’Arsenal, et des barils.

« C’est de la poudre, dit un apprenti. Si quelqu’un fait une connerie, on saute tous. »

Quand la galère fut prête, Mercurio comprit que le moment était arrivé. Il descendit du navire et suivit les apprentis qui se dirigeaient vers l’entrepôt des voileries. Étant maintenant connu, il avait une grande liberté de mouvements, mais chacun voulait lui apprendre quelque chose, ce qui, au final, revenait à un contrôle permanent.

« Le prote Tagliafico a besoin de deux grands cacatois », se décida-t-il à demander à un magasinier.

L’homme le regarda de travers. « Et qu’est-ce qu’il va en faire, le prote, de deux grands cacatois pour une seule galère ?

— T’as qu’à lui demander, fit Mercurio, en haussant les épaules.

— Non, moi je lui demande rien du tout.

— Donc je dois lui dire de venir te supplier à genoux, lui-même, en personne, c’est ça ? », reprit Mercurio.

Le magasinier n’était pas préparé à discuter avec un apprenti qui avait le sens de la répartie. Il resta interdit, bafouilla quelques mots incompréhensibles, puis, presque en colère, demanda : « Ben alors, qu’est-ce que tu veux faire ?

— T’es con ou quoi ? dit Mercurio, qui avait compris que la partie tournait à son avantage.

— Con toi-même. Je vais te les chercher, tes deux grands cacatois », maugréa le magasinier, résigné. Il alla dans la salle derrière lui, remplie d’énormes étagères sur lesquelles étaient repliées des dizaines et des dizaines de voiles, choisit les deux que lui avait demandées Mercurio et les fit claquer avec mauvaise grâce sur le comptoir. « Mais tu les porteras tout seul », ajouta-t-il, les poings sur les hanches.

Mercurio chargea sur son épaule les deux lourdes toiles et sortit de l’entrepôt en vacillant.

Il poussa un soupir de soulagement quand il trouva enfin la Tana, puis le magasin du chanvre public. Il se tourna vers le bassin de la Darsena. Dans la douce lumière du couchant, il regarda avec admiration la galère qu’il avait vue naître de quelques traits de terre rouge tracés sur les dalles. En un seul jour. Le navire était en rade, les voiles affalées. Il vit les arsenaliers, sur le pont de couverte, lever les bras au ciel et sauter sur place. Il ne pouvait pas les entendre, mais il savait qu’ils riaient. Il sentit son cœur se serrer : il aurait voulu être là-bas, avec eux, à faire la fête.

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