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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Devant l’abbaye de Santa Maria della Misericordia, la puanteur de vin aigre fut remplacée par l’odeur, plus subtile mais tout aussi dérangeante, de chair gâtée et de mort qu’exhalaient les malades et les blessés qui attendaient sur les marches de l’hospice.

Isacco s’interrogeait sur l’évolution de la maladie qui affligeait les prostituées. C’était un véritable châtiment. Le nombre de femmes infectées croissait de jour en jour. Il soignait plus de quarante malades, mais combien étaient-elles en réalité ? La plupart refusait de se soigner, de peur de perdre des clients, augmentant ainsi la contagion. Le plus inquiétant était l’idée que s’en faisaient les gens, encouragés par les prêtres et les médecins de mauvaise foi : « L’homme a voulu faire l’amour avec les singes, disaient-ils, et il a attrapé la maladie des animaux ».

Dans ce panorama décourageant, seuls le prieur de la Note Scuola Grande di Santa Maria della Misericordia et sa femme, de la confraternité laïque des Battuti qui gérait l’hospice, tentaient comme lui d’affronter la maladie de manière empirique. Devant l’église, au fond de la fondamenta della Misericordia, Isacco aperçut le zappafanghi, l’émissaire du syndicat de la confraternité. Il l’appela d’un geste de la main. Ce dernier, l’ayant reconnu, s’approcha et lui dit que le prieur et sa femme venaient d’accueillir trois hommes qui présentaient les signes du mal français.

« Je peux les voir ? demanda Isacco aussitôt.

— Non, répondit l’homme. Le prieur a demandé la discrétion… » Il se pencha vers lui, avec des airs de conspirateur. « Ce sont des personnes haut placées. Des nobles. Il paraît que l’un d’eux est membre du Conseil des Dix… »

Le médecin acquiesça. Le prieur le mettrait certainement au courant de l’évolution de la maladie dans les jours à venir. Isacco se moquait bien de savoir de qui il s’agissait, seule lui importait l’avancée de la maladie chez les hommes. À première vue, il semblait qu’elle soit plus mortelle encore chez eux. Il prit dans sa sacoche une petite bouteille, qu’il tendit au zappafanghi. « Donnez cela au prieur, lui dit-il. C’est de l’huile de Palo Santo. Elle calme les plaies. » Il le salua et fit signe à Donnola qu’ils pouvaient poursuivre leur chemin.

Au Castelletto, ils traversèrent l’entrée sale et malodorante de la Torre delle Ghiandaie et montaient l’escalier quand Isacco s’arrêta et regarda son assistant.

« Donnola… » Isacco soupira, levant la tête vers le cinquième étage. « Que faisons-nous pour ces pauvres femmes ?

— Vous les aidez, docteur, répondit Donnola, d’une voix assurée. Et tout ça pour ne pas gagner grand-chose.

— Je gagne bien plus que je ne mérite, dit Isacco. Quatre femmes sont déjà mortes sans que je puisse les sauver. Pourquoi devrais-je me faire payer ?

— Pour le temps que vous leur consacrez, répondit avec sérieux Donnola. Vous êtes ici du matin au soir. Qui d’autre ferait ça ?

— N’importe quelle dame de compagnie.

— Ah, vous les Juifs, toujours à vous pleurer dessus. C’est pénible, à la fin. »

Isacco sourit. « D’après toi, est-ce que je néglige Giuditta ?

— Vous êtes le seul à le savoir, docteur. Mais s’il y a quelqu’un à qui il faut poser la question, c’est votre fille.

— Tu deviens philosophe et casse-couilles, Donnola, dit Isacco en lui tapant sur l’épaule. Mais merci. »

Au cinquième étage, la Cardinale, qui les attendait, les avait vus arriver. « On a trois malades supplémentaires, dit-elle. Il n’y a plus de place.

— On se serrera, fit Isacco.

— Il y en aurait même deux autres de plus, mais elles disent que… elles disent qu’elles ne…

— Qu’elles ne veulent pas se laisser toucher par un Juif ? »

La Cardinale acquiesça tristement.

« Si seulement elles n’étaient que deux, soupira Isacco. Je suis désolé d’être juif, fit-il en écartant les bras. Mais c’est bien ce que je suis, non ?

— Vous êtes notre docteur, c’est tout », fit la Cardinale.

Donnola passa devant elle et sourit. « Bien répondu. En récompense, un jour je te ferai goûter mon corps, beauté, lui dit-il.

— En récompense, un jour, je te ferai goûter une bonne claque dans la gueule », lui répondit-elle.

Donnola rit et rejoignit Isacco qui, dans le couloir, s’arrêtait devant chaque chambre, avec un salut et un sourire pour chacune des prostituées malades. Donnola alla à la dernière porte du couloir.

« Bonjour, République, dit-il gaiement. Comment tu te sens aujourd’hui ?

— Mieux. »

Donnola regarda Isacco, qui arrivait. « Vous voyez ? Il y en a une qui a l’air de s’en sortir malgré l’incapacité de sa dame de compagnie.

— Ne crions pas victoire trop tôt.

— Docteur, j’ai envie de vous étrangler quelquefois. »

Isacco entra dans la chambre.

Lidia, la fille de République, courut à sa rencontre et se jeta dans ses bras. « Les plaies se referment ! Elles se referment ! Merci, merci !

— Voyons ça », fit Isacco. Il s’assit au bord du lit et vit que République avait les joues moins pâles. La maladie avait desséché son sein généreux mais elle était toujours en vie. Il déplaça la couverture et vérifia les pansements, l’un après l’autre, avec un soin maniaque. “N’oublie jamais que tu n’es pas un vrai docteur”, se disait-il.

« Docteur, Marianna est fière de toi, dit République comme si elle avait deviné ses pensées. J’ai rêvé d’elle cette nuit. »

Isacco écouta la voix sensuelle de cette femme qui pénétrait en lui, comme un baume, et le faisait se sentir un homme. Il se mit debout, avec brusquerie. « Oui, dit-il avec sérieux. Effectivement, les plaies vont mieux. »

Les yeux de République devinrent humides. Elle serra les lèvres, retenant le sourire qui l’aurait fait éclater en sanglots.

Isacco baissa les yeux au sol. Dans le silence qui suivit, il sentit une petite main se glisser dans la sienne.

La petite Lidia lui laissa un petit objet froid dans la paume.

Isacco regarda et vit, nettoyé pour l’occasion, le marquet que la petite lui avait déjà offert en paiement la première fois qu’il était entré dans cette chambre. Il se retourna.

Lidia le regardait et secouait la tête. Elle n’accepterait pas un second refus.

Isacco ferma les doigts sur la petite pièce de monnaie des pauvres. “Oui. Tu l’as bien gagné, escroc”, se dit-il.

54

« Ôte-toi de là, servante, tu ne vois pas que je veux passer ? ronchonna le gros bonhomme d’une voix plaintive, aiguë et désagréable. Tu veux salir mes chaussures en satin des Flandres ? »

Anna del Mercato retint un mouvement de révolte. Elle baissa la tête, prit le balai-brosse et le seau, et se colla humblement contre le mur, alors que l’homme avait largement la place de passer, malgré la taille de son ventre.

“Connards de riches”, pensa-t-elle avec rage.

« Espèce d’idiote, pousse-toi donc ! », s’exclama le maître de maison, Girolamo Zulian de’ Gritti, le noble désargenté pour lequel Anna travaillait. Hors d’haleine, les mains au ciel et tout dépeigné, il se précipitait au bas des escaliers à la rencontre du riche visiteur qu’on venait de lui annoncer. Passant à côté d’Anna, il répéta : « Espèce d’idiote, je devrais te renvoyer ! » Il se prosterna presque devant son visiteur. « Pardonnez, messire, les serviteurs… », et il laissa la phrase en suspens.

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