La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Pour l’instant, je travaille sur le film. J’escomptais que ça m’occupe la tête mais il est là, comme un fantôme, partout où je vais, il marche avec moi, il s’endort avec moi, il me réveille, il s’incruste dans toutes les personnes à qui je parle. Cela ne me dérange pas vraiment. Même ici, quand je parle, il est là en surimpression. Peut-être que, lorsque le tournage commencera, il disparaîtra.
– J’ai droit à quelques jours de repos, Et si on allait à Kamenice, pour voir les parents, ça te changerait les idées et ça leur ferait plaisir.
– Je n’ai pas envie de les voir. Je t’en prie, ne leur dis rien.
Le jeudi 30 juin, Helena était dans la cuisine en train de préparer le dîner de Ludvik quand retentirent des coups de sonnette appuyés.
– J’y vais, dit Ludvik.
Il revint une minute plus tard, embarrassé.
– Qui c’est ?
– Il y a un type au crâne dégarni et avec un costume bleu marine qui s’exprime en français et demande si tu es là.
Helena ne prit pas la peine de se sécher les mains et d’enlever son tablier. Elle se précipita dans l’entrée. Ramon attendait sur le pas de la porte. Elle s’immobilisa quelques secondes. Bêtement, elle demanda : « C’est toi ? » Elle voulait juste être certaine qu’il ne s’agissait pas d’un de ces mirages diaboliques qui l’avaient trompée si souvent. Elle ne remarqua pas ses traits tirés mais seulement son sourire imperceptible qui s’agrandissait. Un frisson rayonna dans chaque parcelle de son corps et s’attarda dans sa colonne vertébrale, son visage devint rose, sa lèvre inférieure trembla légèrement.
« Faut pas que… », se dit-elle, mais même cette pensée s’évanouit.
En une seconde, la boule au creux de son ventre s’envola et elle retrouva sa légèreté. Il ouvrit les bras, elle s’y jeta.
– Ramon, Ramon, Ramon.
Jamais aucune femme ne l’avait étreint avec autant de force. Ils restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre.
« C’est incroyable la force qu’elle a », pensa-t-il en se sentant vaciller.
Elle lui caressa le visage, palpa chaque centimètre de sa peau comme si elle voulait s’assurer que c’était bien lui.
– Comment tu m’as retrouvée ? murmura-t-elle.
– Quand j’ai vu ton foulard à la grille de la villa, j’ai demandé à Sourek où tu étais et il m’a donné l’adresse. Pour ce genre de choses, ils sont très efficaces.
– Tu as l’air fatigué.
– Ça va aller.
– Viens, je vais te présenter à Ludvik.
Il la suivit dans le salon où Ludvik attendait.
– Ludvik, c’est Ramon.
Ils se serrèrent la main avec franchise et Ludvik se demanda en le détaillant : « Mais que peut-elle bien trouver à ce rond-de-cuir ? »
Ludvik lui proposa de partager son repas. Ramon le remercia, il n’avait pas faim. Ils restaient là, à piétiner et à se sourire sans savoir quoi se dire. Helena disparut et revint avec sa veste.
– Merci pour tout, Ludvik, dit-elle. Je n’oublierai jamais. (Elle l’embrassa sur la joue.) Bonne chance et garde espoir.
Ramon et Helena descendirent les escaliers en courant, ils marchèrent en se tenant par la main le long des quais de la Vltava puis remontèrent vers le Château. L’été avait pris possession de la ville. Ramon scruta les statues ailées posées sur les toits des palais, anges déguisés, femmes aguicheuses ou prophètes difformes qui semblaient sur le point de s’envoler ou de se jeter dans le vide. Il remarqua un café avec trois guéridons dehors, ils s’assirent en terrasse et commandèrent des bières.
– Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse que tu sois là. J’ai eu peur que tu m’aies oubliée.
– J’étais coincé. Avec la visite de De Gaulle, il y a eu des contretemps, ça a duré plus longtemps que prévu. On a passé notre temps à se faire des reproches. Il n’y a rien à attendre des Russes. Leur communisme n’est qu’une variante du capitalisme. Ce sont les meilleurs alliés des Américains. En fin de compte, cette réunion n’a servi à rien. Ils m’ont baladé. Rien ne bougera plus jamais. Nous avons perdu. Je leur ai dit que j’arrêtais tout.
– De quoi tu parles ?
– De rien. Cela n’a plus d’importance maintenant.
Elle ouvrit son sac, prit son paquet de cigarettes, lui en proposa une.
– J’ai fini tes cigares. Ils ont eu du succès. Regarde ce ciel bleu, Ramon, cette douceur, est-ce qu’on se croirait à Prague ? C’est tellement merveilleux que tu sois là.
– Je suis revenu mais je vais repartir, Helena.
– Ah bon, dit-elle, désappointée.
Il fit oui de la tête. Son visage se contracta.
– Et je voulais savoir si tu accepterais de venir avec moi ?
La jambe d’Helena se mit à trembler, elle craignait de bouger. Elle se demandait s’il avait bien voulu dire ce qu’elle avait entendu ou si c’était encore son imagination qui galopait. Sa respiration s’accéléra comme si elle venait de courir. Elle releva lentement la tête, l’interrogea du regard.
– Oui, je voudrais qu’on parte ensemble. J’ai eu le temps de réfléchir ces derniers jours et je suis sûr de moi, on peut essayer de faire quelque chose ensemble. Je ne veux pas te faire de promesses mirobolantes, ce n’est pas mon genre. Jusqu’à présent, j’étais convaincu qu’un homme n’était pas fait pour vivre toute sa vie avec la même femme mais cette évidence a complètement disparu grâce à toi. Une certitude m’a envahi et je sais aujourd’hui que tu es la femme, la seule femme avec laquelle je veux vivre chaque jour de ma vie. Je me sens neuf comme un jeune homme. Nous pourrions aller dans mon pays, en Argentine. Là-bas, je suis libre de faire ce que bon me semble. À Buenos Aires ou à Córdoba. Si tu savais comme c’est beau Córdoba, comme on y vit bien, comme on y sera heureux. On vivra comme tout le monde, je partirai le matin travailler à l’hôpital, je rentrerai un peu fatigué, et le soir, on se promènera. Le samedi, on ira danser, tu m’apprendras. Toi, je ne sais pas ce que tu feras, tu verras, il y a des tas de choses à faire, on aura des enfants si tu veux, on aura les miens aussi qui pourront venir nous voir, on fera une belle famille ensemble. Et à chaque instant, on se dira quelle belle vie que la nôtre.
– Toi, tu n’es pas fait pour ce genre de quotidien, tu vas regretter.
– Il faut que tu saches une chose, il y avait depuis toujours en moi une violence, une haine même, qui a guidé mes actions ; toi, tu as tué ma colère, elle était tapie dans mon cœur, insatiable, eh bien, cette rage s’est évanouie. Et quand j’ai regardé au fond de moi, il n’y avait plus que toi. Je ne suis pas devenu indifférent au bonheur des hommes, je voulais vraiment changer le monde, je n’ai pas réussi mais au moins, moi, il ne m’a pas changé. Je viens d’avoir trente-huit ans, j’ai consacré ma vie à me battre pour ces idées, à essayer de les faire triompher, j’espère sincèrement que ça se fera mais je ne prendrai plus un fusil pour ça, il y a d’autres chemins. Je ne suis pas certain d’avoir pris les bons. Des gens plus jeunes, avec plus d’enthousiasme et de détermination, y arriveront mieux que moi. Peut-être aurait-il fallu explorer d’autres voies, accepter ce qui m’a toujours répugné, aller plus loin dans la violence, mais je n’ai jamais cru au terrorisme et à la stratégie du désespoir. Si c’est cela la solution, je la refuse, ce n’est pas ma conception de la lutte. Je pense, aujourd’hui, que la partie est truquée et perdue d’avance parce que ceux qui devaient se battre ont trahi leur camp et choisi le confort et la tranquillité. Seuls, nous allons nous faire massacrer. Sans toi, j’aurais continué mais tu es là. C’est toi qui m’as ouvert les yeux et qui me donnes le courage de tourner la page. Il n’y a rien à espérer de l’avenir. Il n’y aura pas de lendemains qui chantent. La seule chose à laquelle on puisse s’attendre, c’est que demain soit pire qu’aujourd’hui. C’est pour cela que nous devons être heureux, ensemble et maintenant.