Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Elle se tourna vers lui, frappée de la façon dont il avait prononcé : « une belle histoire ». Elle fit la remarque que le regard de Jacques n'avait plus cette lourdeur brutale qu'elle trouvait si antipathique, et même que ses prunelles, claires, mobiles, expressives, étaient, en ce moment, d'une eau très pure. « Pourquoi n'est-il pas toujours ainsi ? » songea-t-elle.
Jacques souriait maintenant. La mélancolie de ces souvenirs comptait peu au prix de ce goût qu'il avait pour la vie d'autrui, pour tout ce qui révélait la pensée, le sentiment des êtres. Jenny aussi ressentait ce plaisir ; et peut-être, chez elle comme chez lui, ce plaisir était-il pour l'instant accru de n'être pas solitaire.
Ils atteignaient le bout de l'avenue ; ils apercevaient déjà la bordure de la forêt. Le soleil sur l'herbe étendait devant eux une nappe éblouissante. Jacques s'arrêta :
— « Je bavarde », fit-il, « je vous ennuie. »
Elle ne protesta pas.
Pourtant, au lieu de prendre congé, il proposa :
— « Puisque je suis venu jusqu'ici, j'ai envie d'aller dire bonjour à votre frère. »
C'était lui rappeler bien mal à propos son mensonge. Elle en fut d'autant plus agacée qu'il n'avait pas hésité à la croire. Elle ne répondit pas, et Jacques comprit seulement qu'elle avait assez de lui et ne désirait pas être accompagnée plus loin.
Il en fut mortifié. Cependant, il ne pouvait se résoudre à la quitter en la laissant sous une fâcheuse impression, surtout ce matin où il avait cru sentir naître entre eux quelque chose qu'il souhaitait confusément depuis des mois, peut-être des années !
Ils parcoururent en silence le chemin bordé d'acacias qui menait à la petite porte. Un peu en retrait derrière Jenny, Jacques apercevait la courbe gracieuse et triste de sa joue. Plus il avançait, moins il était plausible qu'il changeât d'avis et la laissât seule. Les minutes s'enchaînaient. Ils arrivèrent à la porte. Elle l'ouvrit. Il la suivait. Ils traversèrent le jardin.
La terrasse était déserte ; le salon vide.
— « Maman ? » appela Jenny.
Personne ne répondit. Elle se dirigea vers la fenêtre de la cuisine, et, liée par son mensonge, demanda :
— « M. Daniel est-il arrivé ? »
— « Non, Mademoiselle… Mais, tout à l'heure, on a apporté un télégramme. »
— « Ne dérangez pas votre mère », dit enfin Jacques. « Je m'en vais. »
Jenny se tenait droite, et son visage avait pris une expression obstinée.
— « Au revoir », murmura Jacques. « À demain, peut-être ? »
— « Au revoir », répondit-elle, sans faire un pas pour le reconduire.
Puis, dès que Jacques eut tourné les talons, elle entra dans le vestibule, mit avec brusquerie sa raquette dans le tendeur, et jeta le tout sur un coffre, soulagée de manifester son humeur par un geste brutal.
« Non, pas demain ! Sûrement, pas demain ! » pensa-t-elle.
Mme de Fontanin avait bien entendu de sa chambre l'appel de sa fille, et reconnu la voix de Jacques. Mais elle était si bouleversée qu'elle n'avait pas eu la force de feindre le calme. La dépêche qu'elle venait de recevoir était de son mari. Jérôme était à Amsterdam, seul et sans ressources, disait-il, auprès de Noémie malade. La décision de Mme de Fontanin avait été prise aussitôt : elle irait à Paris, aujourd'hui même, prendre ce qui lui restait en banque pour l'envoyer à l'adresse que lui donnait Jérôme.
Elle s'habillait, lorsque sa fille entra dans sa chambre. Les traits altérés de Mme de Fontanin, la dépêche ouverte sur la table, bouleversèrent Jenny.
— « Qu'est-ce qu'il y a ? » balbutia-t-elle. Elle eut le temps de penser : « Il est arrivé quelque chose. Je n'étais pas là. C'est la faute de Jacques ! »
— « Rien de grave, ma chérie », soupira Mme de Fontanin. « Ton père… Ton père a besoin d'un peu d'argent. » Et, honteuse de sa propre faiblesse, honteuse surtout du père devant l'enfant, elle rougit et cacha son visage entre ses mains.
VII
L'aube naissait derrière les vitres embuées du wagon. Tapie dans son coin, Mme de Fontanin contemplait sans les voir les herbages plats de la Hollande.
En arrivant à Paris, la veille, elle avait trouvé chez elle une seconde dépêche de Jérôme : Médecin déclare Noémie perdue. Ne puis rester seul. Vous supplie venir. Si possible apportez argent. Elle n'avait pu joindre Daniel avant le train du soir. Mais elle lui avait laissé un mot, pour l'avertir qu'elle partait, et lui confier Jenny.
Le train stoppa. Elle entendit crier :
— « Haarlem ! »
C'était le dernier arrêt avant Amsterdam. On éteignit les lampes. Le soleil encore invisible emplissait tout le ciel d'une blancheur de perle, diffuse et multicolorée. Les voyageurs s'éveillaient, s'agitaient, pliaient des manteaux. Mme de Fontanin s'immobilisa afin de prolonger cette torpeur qui la protégeait encore un peu contre la pleine conscience de son acte. Noémie allait mourir. Elle chercha à lire en elle-même. Jalouse ? Non. La jalousie, c'était ces flambées soudaines qui la dévoraient, au cours des premières années de ménage, alors qu'elle doutait toujours, et se refusait aux évidences, et luttait contre d'intolérables obsessions visuelles. Depuis longtemps, ce n'était plus de jalousie qu'elle souffrait, c'était de l'injustice qui lui était faite. Et, même, pouvait-elle dire qu'elle souffrait ? Elle avait connu de bien autres supplices ! D'ailleurs, avait-elle jamais été vraiment une femme jalouse ? Sa pire douleur avait toujours été d'apprendre, après coup, qu'elle avait été dupe ; le plus souvent, elle n'éprouvait pour les maîtresses de Jérôme qu'une compassion un peu hautaine, quelquefois nuancée de sympathie, comme envers des sœurs imprudentes.
Ses doigts tremblèrent lorsqu'il fallut boucler les courroies. Elle descendit du wagon la dernière. Le coup d'œil rapide, effaré, qu'elle promena autour d'elle ne rencontra pas le regard dont elle attendait le choc. N'avait-il pas reçu son télégramme ? L'idée que peut-être deux yeux l'observaient la contraignit à se raidir. Elle suivit la file des arrivants.
Quelqu'un lui toucha le bras. Jérôme était devant elle, le regard hésitant, quoique joyeux, tête nue, à demi incliné, et conservant toujours, malgré son visage maigri et ses épaules un peu voûtées, sa grâce inquiétante de prince oriental. Le flot des voyageurs les bouscula avant qu'il eût trouvé le mot d'accueil ; mais il s'empara du sac de Thérèse avec un tendre empressement. « Elle n'est pas morte », se dit Mme de Fontanin ; et elle eut peur d'être obligée de la voir mourir.