Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Elle s'était reculée et ne le regardait pas. Mais elle était tellement accessible aux sentiments d'autrui, à ceux de Jérôme surtout, qu'elle ne pouvait nier à ce moment qu'il fût ému ni que cet hommage fût véridique. Pourtant elle se refusait à lui répondre, elle se refusait même à prolonger l'entretien.
— « Menez-moi… là-bas », fit-elle.
Il hésita une seconde, et consentit :
— « Venez. »
Le moment terrible approchait.
« Du courage ! » se répétait Mme de Fontanin, en suivant derrière Jérôme le long couloir obscur. « Est-elle encore couchée ? Convalescente ? Que vais-je lui dire ? » Elle pensa tout à coup à son propre visage fripé de fatigue, et regretta de n'avoir pas au moins remis son chapeau.
Jérôme s'arrêta devant une porte fermée. D'un geste tremblant, Mme de Fontanin passa la main sur ses cheveux blancs. « Ce qu'elle va me trouver vieillie », songea-t-elle. Son énergie l'abandonnait.
Jérôme avait ouvert la porte sans bruit. « Elle est couchée », se dit Mme de Fontanin.
La pièce était dans la pénombre, les rideaux de perse à ramages bleus étaient tirés. Deux inconnues étaient là, qui se levèrent. L'une, petite, devait être une servante ou bien une garde ; elle avait un tablier et tricotait ; l'autre, une forte matrone de cinquante ans, qui portait un serre-tête violacé, comme une villageoise italienne, exécuta un mouvement de retraite pendant que Mme de Fontanin avançait au milieu de la chambre, glissa quelques mots à l'oreille de Jérôme, et s'esquiva.
Thérèse ne remarqua ni le départ de la femme, ni le désordre de la chambre, ni la cuvette et les serviettes tachées qui traînaient sur le lit. Elle n'avait d'attention que pour la malade, étendue à plat, sans oreiller. Noémie allait-elle tourner la tête ? Elle dormait sans doute, car on l'entendait ronfler ; et déjà Mme de Fontanin songeait lâchement à se retirer afin de ne pas troubler ce sommeil, lorsque Jérôme lui fit signe d'approcher jusqu'au pied du lit. Elle n'osa refuser. Elle vit alors que les yeux étaient ouverts, et que le ronflement s'échappait par saccades de la bouche béante. S'habituant à l'obscurité, elle apercevait maintenant la tête exsangue, et ces pupilles dépolies, bleuâtres comme celles d'un animal abattu. Elle comprit en un instant que ce qui gisait là allait mourir, et son saisissement fut tel qu'elle se retourna, prête à appeler au secours. Mais Jérôme était près d'elle, et, bien qu'il contemplât la moribonde avec un visage ravagé de chagrin, elle vit bien qu'elle n'avait rien à lui apprendre.
— « Depuis la dernière hémorragie », expliqua-t-il à voix basse, « et c'était la quatrième, elle n'a plus repris connaissance. Hier soir, ce râle a commencé. » Deux larmes gonflèrent lentement le bord de ses paupières, tremblèrent une seconde parmi les cils et roulèrent sur ses joues bistrées.
Mme de Fontanin faisait de vains efforts pour se ressaisir, et ne parvenait pas à accepter le spectacle qui s'imposait à sa vue.
Ainsi, elle allait mourir, elle allait enfin disparaître de leur vie, cette Noémie qu'à l'instant même elle pensait trouver triomphante ? Elle n'osait pas détacher les yeux de cette face où tout déjà était immobilisé : le regard, les ailes durcies du nez, et ces lèvres blanches entre lesquelles s'échappait un souffle venu de très loin, rauque, intermittent, et qui renaissait sans cesse. Elle examinait ces traits un à un, sans pouvoir rassasier une curiosité chargée d'effroi. Était-ce bien Noémie, cette chair mate, vidée de sang, cette mèche brune collée sur ce front sec et brillant ? Dans cette physionomie sans couleur et sans expression, elle ne reconnaissait rien. Depuis quand donc ne l'avait-elle pas vue ? Alors, elle se souvint de cette visite qu'elle lui avait faite, cinq ou six années auparavant, lorsqu'elle était accourue vers Noémie pour lui crier : « Rends-moi mon mari ! » Elle crut entendre le rire excessif de sa cousine, et, tout à coup, sans pouvoir réprimer un haut-le-corps, elle crut apercevoir la belle créature étalée sur le divan, et ce coin d'épaule charnue qui palpitait sous la dentelle. C'est ce jour-là que, dans le vestibule, Nicole…
— « Et Nicole ? » fit-elle vivement.
— « Eh bien ? »
— « L'avez-vous prévenue ? »
— « Non. »
Comment n'y avait-elle pas songé elle-même en quittant Paris ? Elle entraîna Jérôme à l'écart :
— « Il le faut, Jérôme. C'est sa mère. »
Elle lut toute la faiblesse de cet homme dans son regard suppliant, et elle-même hésita. L'arrivée de Nicole dans cette horrible maison, l'entrée de Nicole dans cette chambre, la rencontre de Nicole et de Jérôme au chevet de ce lit ! Elle reprit cependant, quoique d'une voix moins ferme :
— « Il le faut. »
Elle remarqua cette nuance terreuse qui fonçait davantage le teint de Jérôme lorsqu'il était violenté dans ses projets, et ce rictus qui faisait voir, comme un trait cruel, ses dents entre les lèvres amincies.
— « Jérôme, il faut que Nicole vienne », répéta-t-elle doucement.
Les fins sourcils se rejoignirent, s'abaissèrent. Il résistait encore. Enfin, il releva sur elle son regard dur : il cédait.
— « Donnez-moi son adresse », dit-il.
Lorsqu'il fut parti pour le télégraphe, elle revint près de Noémie. Il lui était impossible de s'éloigner de ce lit.
Elle restait debout, les bras tombants, les mains jointes. Comment donc avait-elle pu croire que la malade était sauvée ? Et comment Jérôme ne semblait-il pas souffrir davantage ?… Qu'allait-il devenir ? Reviendrait-il vivre auprès d'elle ? Ah, certes, elle ne le lui proposerait pas ; mais elle ne lui refuserait pas non plus cet asile…
Une sorte de joie, ou plutôt un sentiment très doux de paix, un sentiment dont elle eut aussitôt honte, naissait en elle, malgré elle. Elle s'efforça de le chasser. De prier. De prier pour cette âme qui allait s'en retourner vers l'Esprit. Pauvre âme, songeait-elle, son bagage n'était pas lourd ! Mais, dans cette progression inéluctable des êtres vers le mieux, à travers ces étapes successives que marquent les incarnations terrestres, chaque effort, si petit soit-il, ne reste-t-il pas au bénéfice de celui qui l'accomplit ? Chaque souffrance n'est-elle pas fatalement un degré de plus vers la perfection ?… Thérèse ne doutait pas que Noémie eût souffert. Malgré sa vie brillante, la malheureuse n'avait sans doute pas cessé de traîner avec elle une amère inquiétude, cette contrainte des consciences qui s'ignorent, mais s'alarment quand même en secret de leur profanation. Et ce tourment-là, pauvre âme, lui serait compté pour une réincarnation meilleure, comme aussi son amour, bien qu'il fût criminel et qu'il eût causé tant de mal ! Ce mal, Thérèse, en cette minute, le pardonnait sans peine. Elle réfléchit qu'elle n'y avait pas grande vertu. Elle dut convenir qu'elle ne réussissait pas à penser que la mort de Noémie fût un grand malheur. Pour personne. Elle aussi, comme Jérôme, s'habituait à l'idée de cette disparition. Ses sentiments évoluaient avec une impitoyable rapidité. Il n'y avait pas une heure qu'elle savait — et, déjà, elle ne faisait plus seulement que de se résigner…
Lorsque, deux jours après, Nicole descendit du rapide de Paris, il y avait trente-six heures que sa mère était morte, et l'enterrement devait avoir lieu dès le matin suivant.
Tout le monde semblait pressé d'en finir : la logeuse, Jérôme, et surtout le jeune docteur aux cinq cents florins, lequel avait délivré un certificat pour l'inhumation sans seulement monter jusqu'à l'étage de la morte après un bref conciliabule dans une pièce du rez-de-chaussée.
Bien que ce devoir lui fût pénible à l'excès, Thérèse avait manifesté le désir d'aider à la dernière toilette de Noémie, pour pouvoir dire à Nicole qu'elle l'avait remplacée dans cette pieuse besogne. Mais, au dernier moment, sous un mauvais prétexte, on l'écarta de la chambre mortuaire ; et ce fut la sage-femme — « elle a l'habitude », expliqua Jérôme, — qui tint à assumer cette tâche, sans autre témoin que la garde.