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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Qu'allez-vous faire de vos vacances, Jacques ? » demanda Mme de Fontanin. « Vous devriez bien décider mon Daniel à quitter Paris quelques semaines : un voyage à deux, ce pourrait être si amusant, si instructif ! » (Elle était un peu attristée de ne pas voir se dessiner plus nettement l'avenir exceptionnel sur lequel elle comptait pour son fils ; et, sans vouloir s'y attarder, elle s'inquiétait parfois de la vie qu'il menait, trop libre, trop peu régulière, — elle n'osait penser : dissolue.)

Lorsqu'elle apprit que Jacques avait l'intention de rester tout l'été à Maisons :

— « Que je suis contente ! J'espère bien que vous allez attirer un peu Daniel ; il ne prend jamais de vacances, il finira par s'abîmer la santé… Jenny ! » annonça-t-elle à la jeune fille qui revenait avec ses hôtes, « une bonne nouvelle : Jacques est des nôtres pour tout l'été ! Cela promet quelques bonnes parties de tennis, j'imagine ?… Jenny est enragée, cette année, elle passe toutes ses matinées au club. Il y a maintenant ici un cercle de tennis renommé », expliqua-t-elle au docteur Héquet, qui vint s'asseoir auprès d'elle : « Toute une ravissante jeunesse, qui se retrouve là-bas, le matin ; des courts excellents, avec une organisation de matches, de championnats… Je n'y entends pas grand-chose », avoua-t-elle en riant, « mais il paraît que c'est passionnant. Et ils se plaignent toujours de la pénurie de jeunes gens ! Vous faites toujours partie du club, Jacques ? »

— « Oui, Madame. »

— « À la bonne heure !.. Nicole, il faudra que tu viennes cet été avec ton fiancé passer une grande semaine chez nous. N'est-ce pas, Jenny ? Je suis sûre que le docteur Héquet est un bon joueur, lui aussi ? »

Jacques se tourna vers Héquet. La lampe du salon, par la baie ouverte, éclairait la figure allongée et sérieuse du jeune chirurgien, sa barbe châtaine assez courte, ses tempes qui s'argentaient déjà. Il devait avoir une dizaine d'années de plus que Nicole. Le reflet qui jouait sur les verres de son binocle empêchait d'observer la qualité de son regard ; mais son attitude réfléchie était sympathique. « Oui », se dit Jacques, « moi je suis un enfant ; et voilà un homme. Un homme qu'on peut aimer. Tandis que moi… »

Antoine s'était levé ; il se sentait fatigué et ne voulait pas manquer son train. Jacques lui jeta un regard courroucé. Lui qui songeait, quelques minutes auparavant, à partir sous n'importe quel prétexte, il ne pouvait se résoudre à terminer là cette soirée ; pourtant, il fallait bien qu'il accompagnât son frère.

Il s'approcha de Jenny :

— « Avec qui jouez-vous cette année, au club ? »

Elle le regarda, et la ligne mince de ses sourcils se contracta légèrement.

— « Avec ceux que je trouve », répondit-elle.

— « Les deux Casin, Fauquet, la bande des Périgault ? »

— « Naturellement. »

— « Toujours les mêmes et toujours aussi spirituels ? »

— « Que voulez-vous ? Tout le monde ne passe pas par Normale. »

— « Après tout, il est peut-être indispensable d'être un imbécile pour bien jouer au tennis. »

— « C'est possible. » Elle leva la tête avec impertinence : « Vous devez le savoir mieux que personne ; vous étiez une excellente raquette, autrefois. » Puis, rompant les chiens, et se tournant vers sa cousine : « Tu ne pars pas encore, petit Nico ? »

— « Demande à Félix. »

— « Qu'est-ce qu'il faut demander à Félix ? » dit Héquet, rejoignant les jeunes filles.

« Cette petite a un teint éblouissant », songeait Antoine, les yeux fixés sur Nicole. « Mais, en comparaison de Rachel… » Et, soudain, son cœur se gonfla.

— « Alors, Jacques, on vous reverra bientôt ? » dit Mme de Fontanin. « Iras-tu jouer demain, Jenny ? »

— « Je ne sais pas, maman ; je ne pense pas. »

— « Enfin, si ce n'est pas demain, vous vous retrouverez toujours un de ces matins », reprit Mme de Fontanin, conciliante. Et, malgré les protestations d'Antoine, elle reconduisit les deux frères jusqu'à la petite porte du jardin.

— « Vraiment, chérie, tu n'as guère été aimable avec tes amis ! » s'écria Nicole, dès que les Thibault eurent pris quelque distance.

— « D'abord, ce ne sont pas mes amis », répliqua la jeune fille.

— « Thibault, avec qui j'ai travaillé », intervint Héquet, « est un garçon extrêmement remarquable, et déjà très coté. Son frère, je ne sais pas ; mais », ajouta-t-il, — et son regard gris eut, sous le lorgnon, une lueur malicieuse, car il avait entendu le court dialogue de Jacques et de Jenny — « il est rare qu'un imbécile soit, du premier coup, reçu à Normale, et dans les premiers… »

Le visage de Jenny s'empourpra. Nicole se hâta d'intervenir. Elle avait assez longtemps vécu auprès de sa cousine pour bien connaître certains travers du caractère de Jenny, cette timidité sans cesse en lutte contre l'orgueil, et qui dégénérait parfois en une susceptibilité extravagante.

— « Le pauvre avait un clou à la nuque », remarqua-t-elle avec indulgence. « Cela ne dispose pas à faire beaucoup de frais. »

Jenny ne répondit rien. Héquet n'insista pas ; il se tourna vers sa fiancée :

— « Nicole, il va falloir nous apprêter », fit-il, sur le ton d'un homme habitué à diriger sa vie avec exactitude.

La réapparition de Mme de Fontanin acheva de faire diversion.

Jenny accompagna sa cousine dans la chambre où celle-ci avait déposé son manteau ; et là, après un silence assez long, elle murmura :

— « Voilà mon été absolument gâté. »

Nicole, assise devant le miroir, arrangeait sa coiffure avec l'unique souci de plaire à son fiancé ; elle se sentait jolie, se demandait ce qu'il disait en bas à tante, songeait à ce retour dans l'auto du jeune médecin, à travers la nuit silencieuse ; et elle ne prêtait pas grande attention à la mauvaise humeur de Jenny. Mais elle sourit en apercevant l'expression farouche de son amie :

— « Es-tu enfant ! » dit-elle.

Elle ne vit pas le regard que Jenny lui décocha.

La corne de l'auto se fit entendre. Nicole se retourna gaiement, et, avec ce mélange de tendresse, d'innocence et de coquetterie, qui avait chez elle tant de séduction, elle bondit vers sa cousine et voulut lui entourer la taille. Mais Jenny poussa un cri involontaire et fit un bond de côté. Elle ne pouvait supporter qu'on la touchât ; elle n'avait jamais voulu apprendre à danser, tant le contact d'un bras étranger lui semblait physiquement intolérable ; et, lorsqu'elle était encore une toute petite fille, un après-midi qu'elle s'était foulé la cheville au Luxembourg et qu'il avait fallu la ramener en voiture, elle avait préféré monter l'escalier en traînant son pied meurtri, plutôt que de laisser le concierge la prendre dans ses bras pour la porter jusqu'à son étage.

— « Es-tu chatouilleuse ! » fit Nicole. Puis, avec un regard clair, faisant allusion au moment qu'elles avaient passé seules, avant le dîner, dans l'allée des roses : « Je suis contente d'avoir pu te parler, ma chérie. Il y a des jours où mon bonheur m'étouffe. Avec toi, vois-tu, j'ai toujours été vraie. Comme je suis avec toi, c'est comme ça que je suis, dans le vrai de moi-même ! Je voudrais tant, chérie, que toi aussi, bientôt… »

Le jardin, métamorphosé par les phares, était féerique et théâtral. Héquet, le capot levé, resserrait une bougie avec des gestes disciplinés de praticien. Nicole voulut garder son manteau plié sur ses genoux ; mais son fiancé l'obligea à se couvrir. Il la traitait un peu en fillette dont il aurait eu la garde. Peut-être traitait-il toutes les femmes comme des enfants ? Nicole céda d'ailleurs avec une bonne grâce qui surprit Jenny, et qui éveilla en elle une sorte de ressentiment contre les deux fiancés. « Non », songeait-elle, secouant son petit front, « ce bonheur-là… Moi, non. »

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