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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Vous permettez ? » dit-il. « Je vais prévenir. »

Mme de Fontanin perçut une courte discussion en hollandais. Presque aussitôt, Jérôme rouvrit toute grande la porte d'entrée. Il était seul. Ils suivirent un long corridor ciré qui faisait des coudes ; Mme de Fontanin était oppressée, et, craignant à tout instant de se trouver en présence de Noémie, elle faisait appel à sa dignité pour conserver son sang-froid. Mais la pièce où ils pénétrèrent était inhabitée ; c'était une chambre propre et gaie, donnant sur le canal.

— « Vous voilà chez vous, Amie », fit Jérôme.

Elle se retenait de questionner : « Et Noémie ? »

Il devina sa pensée :

— « Je vous quitte un instant », dit-il ; « je vais voir si l'on n'a pas besoin de moi. »

Avant de sortir, il avança vers sa femme et saisit sa main :

— « Ah, Thérèse, laissez-moi vous dire… Si vous saviez par quelles angoisses j'ai passé ! Mais vous voilà, vous voilà… » Il posait sur la main de Mme de Fontanin ses lèvres, sa joue. Elle recula d'un pas ; il ne fit rien pour la retenir. « Je viendrai dans un moment vous chercher », dit-il, en s'écartant. « Vous voulez bien… la revoir ? »

Oui, elle reverrait Noémie, puisque aussi bien elle avait accompli de plein gré ce voyage ! Mais après, aussitôt après, quoi qu'il advînt, elle partirait ! Elle fit signe que oui, n'écouta pas le « merci » qu'il balbutia, et, se penchant vers son sac, fit mine d'y fouiller jusqu'à ce que Jérôme eût quitté la chambre.

Alors elle se retrouva seule en face d'elle-même, et son assurance tomba. Elle retira son chapeau, jeta dans la glace un coup d'œil vers son visage fatigué, et passa la main sur son front. Comment se pouvait-il qu'elle fût là ? Elle avait honte.

Elle n'eut pas le temps de s'abandonner : on frappait. Avant qu'elle eût répondu, la porte s'ouvrit devant une femme vêtue d'un peignoir rouge, et qui paraissait d'un certain âge, malgré ses cheveux trop noirs et son visage fait. Elle prononça quelques mots interrogatifs dans une langue que Mme de Fontanin ne comprit pas, eut un geste d'impatience, et fit entrer une autre femme, plus jeune, également en peignoir, mais bleu ciel, qui semblait attendre dans le couloir, et qui salua Mme de Fontanin d'un guttural :

— « Dag, Madame ! Bonjour ! »

Il y eut un court colloque entre les nouvelles venues. La plus âgée expliquait à l'autre ce qu'il fallait dire. Celle-ci se recueillit une seconde, se tourna gracieusement, et commença, avec des pauses :

— « La dame dit vous devez emporter la dame malade. Payer la facture et changer pour une autre maison, Verstaat U[8] ? Vous comprenez mon langage ? »

Mme de Fontanin fit un geste évasif ; tout cela ne la regardait pas. La femme âgée intervint alors de nouveau, d'un air soucieux et obstiné.

— « La dame dit », reprit la plus jeune, « même sans payer la facture tout de suite, vous d'abord changer, partir, emmener la dame malade dans une chambre d'hôtel autre part. Verstaat U ? C'est mieux pour la Politie. »

À ce moment, la porte s'ouvrit avec précipitation, et Jérôme parut. Il s'avança vers le peignoir rouge, et se mit à invectiver contre lui en hollandais, tout en le poussant dehors. Le peignoir bleu se taisait, regardant tour à tour Jérôme et Mme de Fontanin avec des yeux effrontés. Cependant la vieille semblait au comble de l'irritation, levait son poing cliquetant de bracelets comme celui d'une romanichelle, et vociférait des phrases hachées où revenaient sans cesse les mêmes mots :

— « Morgen… morgen… Politie ! »

Enfin Jérôme parvint à les faire sortir et poussa le loquet.

— « Je vous demande pardon », fit-il en se tournant vers sa femme d'un air contrarié.

Thérèse s'aperçut alors que, au lieu de se rendre auprès de Noémie, il avait dû s'aller changer, car il était rasé de frais, légèrement poudré, rajeuni. « Et moi », se dit-elle, « comment suis-je, après cette nuit de voyage ? »

— « J'aurais dû vous dire de vous enfermer », continua-t-il en s'approchant. « Cette vieille logeuse est une brave femme, mais bavarde et d'un sans-gêne… »

— « Que me voulait-elle donc ? » dit Thérèse distraitement. Elle venait de reconnaître cet arôme de cédrat qui flottait toujours autour de Jérôme après sa toilette. Elle en demeura quelques secondes les lèvres entrouvertes, le regard troublé.

— « Je n'ai rien compris à son jargon », dit-il. « Elle a dû vous prendre pour une autre locataire. »

— « La bleue a répété plusieurs fois qu'il fallait payer la note et aller ailleurs. »

Jérôme haussa les épaules, et Mme de Fontanin saisit comme un écho de son ancien rire, ce rire un peu factice, un peu fat, qui lui faisait renverser la tête en arrière :

— « Ah, ah, ah !.. Que c'est bête ! » s'écria-t-il. « La vieille a peut-être craint que je ne la paye pas ! » Il semblait considérer comme une supposition folle qu'il pût jamais être en peine d'acquitter ses dettes. « Est-ce ma faute ? » reprit-il, assombri soudain. « J'ai bien essayé. Aucun hôtel n'a souci de nous prendre. »

— « Mais elle me disait : à cause de la police ? »

— « Elle vous a dit : la police ? » répéta-t-il avec étonnement.

— « Je crois. » Elle distingua une fois de plus sur les traits de Jérôme cette expression d'ingénuité douteuse, dont le souvenir restait lié aux pires crises de sa vie, et qui aussitôt l'oppressait, comme si l'air se fût chargé de pestilence.

— « Des idées de bonnes femmes ! Pourquoi ferait-on une enquête ? Parce qu'il y a une clinique au rez-de-chaussée ? Non. L'important est de pouvoir donner cinq cents florins à ce petit médecin. »

Mme de Fontanin ne comprenait pas bien, et elle en souffrait, car elle avait un constant besoin de clarté. Elle souffrait surtout de retrouver Jérôme empêtré, compromis comme toujours dans des combinaisons dont elle ne savait trop que penser.

— « Depuis quand êtes-vous ici ? » demanda-t-elle, décidée à obtenir quelques éclaircissements.

— « Quinze jours. Non… Pas autant : douze, dix peut-être. Je ne sais plus comment je vis. »

— « Mais… cette maladie ? » reprit-elle ; et elle termina sur un ton si interrogatif qu'il ne put se dérober.

— « Eh bien, justement », répliqua-t-il, sans paraître hésiter : « Avec ces médecins étrangers, on a tant de peine à se comprendre ! C'est un mal de ce pays-ci, une de ces fièvres… hollandaises, vous savez ? Les émanations des canaux… » Il réfléchit une seconde : « Il y a du paludisme dans cette ville, toutes sortes de miasmes encore mal connus… »

Elle ne l'écoutait qu'à demi. Elle ne pouvait s'empêcher de remarquer que, chaque fois qu'il était question de Noémie, l'attitude de Jérôme, ses haussements d'épaules, et, jusqu'à la façon apathique dont il parlait de cette maladie, n'exprimaient pas une passion bien vivace. Elle se défendit néanmoins d'y voir l'aveu d'un détachement.

Il ne surprit pas le regard investigateur qu'elle posa sur lui : il s'était approché de la fenêtre, et, sans lever le store, inspectait soigneusement le quai. Lorsqu'il revint vers elle, il avait cette expression grave, désabusée et sincère, qu'elle connaissait bien, qu'elle redoutait tant.

— « Je vous remercie, vous êtes bonne », dit-il sans transition. « Vous êtes venue, malgré toute la peine que je vous fais… Thérèse… Amie… »

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« Comprenez-vous ? »

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