Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
La présence de Nicole fit diversion.
Il était temps : les rencontres, dans les couloirs, de la matrone, de la logeuse, du médecin, devenaient d'heure en heure plus intolérables à Mme de Fontanin ; depuis son arrivée, la pauvre femme n'avait pas trouvé, dans cette maison, une bouffée d'air qui lui fût respirable. Le visage ouvert de Nicole, sa santé, sa jeunesse, apportèrent enfin dans ce lieu une atmosphère purificatrice. Cependant, l'explosion de sa douleur — qui bouleversa Jérôme, réfugié dans la chambre voisine, — parut à Mme de Fontanin sans proportion avec les sentiments que la jeune fille pouvait réellement éprouver envers cette mère destituée ; et ce chagrin d'enfant, violent, irréfléchi, confirma son opinion sur la nature de sa nièce : nature généreuse, pensait-elle, mais sans véritable densité.
Nicole eût désiré ramener le corps en France ; comme elle ne voulait pas adresser la parole à Jérôme, qu'elle continuait à rendre responsable de l'inconduite maternelle, tante Thérèse se chargea de poser la question. Elle se heurta à une résistance générale et formelle ; on lui opposa le prix exorbitant de ces sortes de transports, les formalités sans nombre auxquelles il eût fallu se soumettre, enfin l'enquête, à tout le moins inutile, que n'eût pas manqué d'ordonner la police hollandaise, si tracassière, affirmait Jérôme, pour les étrangers. Il fallut y renoncer.
Bien qu'épuisée par l'émotion et le voyage, Nicole voulut veiller près de la bière. Ils passèrent tous trois cette dernière nuit, seuls et silencieux, dans la chambre de Noémie. Le cercueil posait sur deux chaises, sous les fleurs. Le parfum des roses et des jasmins était si capiteux qu'il avait fallu ouvrir toute grande la fenêtre. La nuit était chaude et très pure ; l'éclat de la lune, aveuglant. On entendait par intervalles clapoter l'eau contre les piles de la maison. Les heures sonnaient à un carillon voisin. Un rayon lunaire, glissant sur le parquet, s'allongeait, s'étirait de minute en minute vers une rose blanche à demi défaite, tombée au pied du cercueil, et qui devenait transparente, presque bleue. Nicole examinait d'un œil hostile le désordre de la pièce. C'était là, peut-être, que sa mère avait vécu ; là, sans doute qu'elle avait souffert. C'est en dénombrant les bouquets de cette tenture que, peut-être, elle avait perçu l'avertissement de la fin, et peut-être passé désespérément en revue les folies de son existence gâchée. Avait-elle eu pour sa fille une tardive pensée ?
L'enterrement eut lieu de très bonne heure.
Ni la logeuse ni la sage-femme ne se montrèrent derrière le convoi. Tante Thérèse marchait entre Nicole et Jérôme ; et il n'y avait personne d'autre qu'un vieux pasteur auquel Mme de Fontanin avait fait demander d'accompagner le corps et de réciter les dernières prières.
Puis, pour épargner à Nicole de revoir l'odieuse maison du canal, Mme de Fontanin décida qu'elle emmènerait directement la jeune fille à la gare, en sortant du cimetière ; Jérôme devait les rejoindre avec les bagages. D'ailleurs, Nicole avait refusé d'emporter quoi que ce fût qui eût été témoin de la vie de sa mère à l'étranger ; et cet abandon des malles de Noémie facilita singulièrement la discussion des derniers règlements avec la logeuse.
Lorsque Jérôme se trouva seul, tous comptes soldés, dans le fiacre qui devait le conduire au train, comme il lui restait un long temps à passer avant l'heure du départ, cédant à une impulsion subite, il fit rebrousser chemin à la voiture pour retourner une dernière fois au cimetière.
Il erra un peu avant de retrouver l'emplacement de la tombe. Dès qu'il la reconnut, de loin, à la terre remuée, il se découvrit, et s'avança à pas compassés. Là gisaient maintenant six années de vie commune, de ruptures, de jalousies et de reprises, six années de souvenirs et de secrets, jusqu'au dernier de tous, le plus tragique, et qui aboutissait là.
« Après tout », songea-t-il, « cela pouvait se terminer plus mal encore… Je souffre peu », constata-t-il, tandis que son front crispé et ses yeux noyés de larmes semblaient attester le contraire. Était-ce sa faute, si la joie que lui causait la présence de sa femme était plus forte que son chagrin ? Thérèse, seul être qu'il eût aimé ! Le saurait-elle jamais ? Comprendrait-elle jamais, dans sa froideur sévère, qu'elle seule, en dépit des apparences, emplissait cette vie d'homme à bonnes fortunes où il n'y avait cependant jamais eu qu'un grand amour ? Comprendrait-elle jamais que, à côté de l'attachement total qu'il lui avait voué, tout autre penchant ne pouvait qu'être éphémère ? Et cependant, il en avait, en ce moment même, une preuve nouvelle : la mort de Noémie ne le laissait ni désemparé ni seul. Tant que Thérèse vivait, eût-elle été plus éloignée encore, eût-elle cru rompre tous les liens qui l'unissaient à lui, il n'était pas seul. Il voulut imaginer, l'espace d'une seconde, que Thérèse reposait là, sous ce tertre jonché de fleurs : mais il ne put en supporter l'idée. Il ne se faisait presque aucun reproche des chagrins qu'il avait causés à sa femme, tant, à cette minute solennelle, devant cette tombe, il avait conscience de ne lui avoir rien dérobé d'essentiel, de lui avoir consacré le plus rare et le plus durable de son cœur ; tant il avait conscience de ne lui avoir jamais un seul instant été infidèle. « Que va-t-elle faire de moi ? » songea-t-il, mais avec confiance. « Elle va m'offrir de revenir auprès d'elle, auprès des enfants… » Il restait incliné, le visage trempé de larmes, — le cœur rayonnant d'un insidieux espoir.
« Tout serait bien, s'il n'y avait pas Nicole. »
Il revit l'attitude muette de la jeune fille, son regard implacable. Il la revit, penchée vers la fosse, et il crut entendre de nouveau ce sanglot sec, déchirant, qu'elle n'avait pu retenir.
Ah, la pensée de Nicole lui était une torture. N'était-ce pas à cause de lui que l'enfant, soulevée d'indignation, avait déserté le foyer maternel ? Du fond de sa mémoire montèrent des bribes de sermon : Malheur à celui par qui le scandale arrive… « Comment racheter ? » songea-t-il. « Comment mériter son pardon ? Comment reconquérir sa sympathie ? » Il ne pouvait supporter la pensée que quelqu'un ne l'aimât pas. Alors une idée merveilleuse lui traversa l'esprit : « Si je l'adoptais ? »
Tout s'éclaira. Il aperçut aussitôt Nicole, installée près de lui dans un petit appartement qu'elle parerait pour lui, l'entourant de prévenances, l'aidant à recevoir. L'été, ils pourraient même voyager ensemble. Et tout le monde admirerait son zèle à réparer sa faute. Et Thérèse l'approuverait.
Il remit son chapeau, et, s'éloignant de la tombe, rejoignit à pas rapides la voiture.
Le train était formé depuis quelque temps lorsqu'il arriva à la gare. Les deux femmes avaient déjà pris place dans un compartiment, et Mme de Fontanin s'étonnait que son mari ne l'eût pas encore rejointe. Jérôme avait-il rencontré quelque difficulté à la pension ? Tout semblait possible. Jérôme n'allait-il pas pouvoir partir ? Ce rêve qu'elle avait fait, de l'emmener à Maisons, de lui rendre faciles son retour au foyer et peut-être son repentir, ce beau rêve allait-il s'évanouir, à peine formé ? Ses transes redoublèrent en le voyant s'avancer vers elle à grandes enjambées et la mine inquiète :
— « Où est Nicole ? »
— « Elle est là, dans le couloir », répondit-elle, surprise.
Nicole se tenait devant la vitre à demi baissée ; son regard glissait indolemment sur l'écheveau luisant des rails. Elle était triste, mais surtout lasse ; triste et pourtant heureuse, car tout le chagrin d'aujourd'hui ne pouvait la priver un seul instant de son bonheur. Que sa mère fût vivante ou morte, son fiancé ne l'attendait-il pas ? Et elle s'efforçait de chasser une fois de plus, comme une faute, cette idée ; que la disparition de sa mère était, pour son fiancé du moins, une délivrance, la suppression du seul point noir qui, jusque-là, avait entaché leur avenir.