Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Et, de confidence en confidence, vous l'avez marié ? »
— « Oh non : bien au contraire. J'ai fait tout pour empêcher ce mariage inepte. Une veuve de quatorze ans plus vieille que lui, et qui a un enfant ! Les parents de Battaincourt se sont brouillés avec leur fils. Mais il n'y a rien eu à faire. » Il ajouta, se souvenant qu'il avait déjà, au sujet de son ami, employé avec bonheur le mot possédé dans le sens liturgique : « Battaincourt est absolument possédé de cette femme. »
— « Jolie ? » fit-elle, sans autrement remarquer la force de l'expression.
Il réfléchit tant, qu'elle pinça les lèvres et ajouta :
— « Je ne pensais pas vous poser une question si embarrassante ! »
Il réfléchissait toujours et ne souriait pas :
— « Je ne peux pas dire qu'elle soit jolie. Elle est terrible. Je ne trouve pas d'autre mot. » Et, après une pause, il s'écria : « C'est si curieux, les êtres ! » Il leva les yeux vers Jenny et vit qu'elle semblait surprise. « C'est vrai », reprit-il, « tous les êtres sont si curieux ! Même ceux qui n'intéressent personne. Avez-vous remarqué, lorsqu'on parle de gens qu'on connaît à d'autres qui les connaissent aussi, combien de choses significatives, révélatrices, leur ont échappé ? C'est pour ça que les gens se comprennent si mal entre eux. »
Il la regarda de nouveau et sentit qu'elle l'avait bien écouté, qu'elle se répétait à elle-même ce qu'il venait de dire. La défiance qu'il gardait toujours vis-à-vis de Jenny fit subitement place à un abandon joyeux ; il eut envie de capter davantage cette attention inaccoutumée, d'émouvoir la jeune fille, en lui racontant certains détails de la cérémonie, qu'il avait encore présents à la mémoire.
— « Où en étais-je ? » dit-il étourdiment. « J'aimerais tant écrire un jour la vie de cette femme, d'après le peu que je sais d'elle ! On dit qu'elle a commencé par être vendeuse dans un bazar. L'ascension opiniâtre de cette femme », reprit-il, répétant la formule qu'il avait inscrite sur un carnet de poche. « Une sœur de Julien Sorel. Vous aimez Le Rouge et le Noir ? »
— « Non, pas du tout. »
— « Tiens ? » fit-il. « Oui, je comprends bien ce que vous voulez dire. » Il réfléchit un instant et sourit. « Mais, si nous commençons à ouvrir des parenthèses, je n'en finirai jamais. Je n'abuse pas de votre temps, au moins ? »
Pour se défendre de paraître trop intriguée, elle lança étourdiment :
— « Non, nous ne déjeunons qu'à la demie, à cause de Daniel. »
— « Daniel est là ? »
Elle se trouvait acculée au mensonge :
— « Il a dit qu'il viendrait peut-être », dit-elle en rougissant. « Mais vous ? »
— « Je ne suis pas pressé, mon père est à Paris. Prenons le côté de l'ombre, voulez-vous ?… Ce que je veux vous raconter, c'est seulement le repas qui a eu lieu après le mariage. Oh, ce n'est rien, mais c'a été tout de même très pénible, je vous assure. Voyons. D'abord, comme cadre, un château genre historique, avec un donjon restauré par Goupillot. Goupillot, c'est le premier mari, un bonhomme extraordinaire, un ancien commis mercier qui s'est découvert le génie du bazar, et qui est mort multimillionnaire, après avoir doté toutes nos villes de province d'un Bazar du XXe siècle. Vous en avez vu certainement. Car la veuve, soit dit en passant, est excessivement riche. Je ne lui avais jamais été présenté. Comment vous la décrire ? Une femme maigre, souple, trop élégante ; une tête pas commode, un profil fier ; des yeux gris, dans un teint de brune, un peu brouillé ; des yeux gris taupe, d'une nuance assez trouble : l'eau qui dort. Vous voyez ça. Des attitudes d'enfant gâté ; des attitudes qui sont sensiblement plus jeunes que sa figure ; elle parle haut, elle rit ; et, par moments, — je ne sais comment vous expliquer ça — son regard gris galope entre ses paupières, le long de ses cils ; et alors, brusquement, les enfantillages qu'elle débite prennent une portée inquiétante ; et on pense malgré soi au bruit, qui a couru après son veuvage, qu'elle aurait empoisonné lentement Goupillot. »
— « Elle me fait peur », dit Jenny, cessant de résister à l'intérêt que Jacques faisait naître en elle. Il le sentit et en fut agréablement stimulé.
— « Oui, c'est bien ça », répéta-t-il : « une femme qui fait un peu peur. Je me rappelle que c'est tout à fait la sensation que j'ai eue, au moment où l'on s'est mis à table ; je la regardais ; elle était debout, le masque dur, devant la table garnie de fleurs blanches… »
— « Elle était en blanc ? »
— « Presque ; pas tout à fait une robe de mariée : une robe de jardin, si vous voulez, assez théâtre, d'un blanc foncé, crémeux. Le déjeuner était servi par petites tables. Elle invitait des gens à la sienne, sans s'inquiéter du nombre de places, à tort et à travers. Battaincourt était auprès d'elle. Il avait l'air nerveux ; il lui a dit : “Vous voyez bien que vous embrouillez tout.” Ils ont échangé un regard… Ah ! un bien étrange regard ! J'ai eu l'impression qu'entre eux, il n'y avait plus rien de jeune, déjà ; plus rien de vivace : du passé seulement. »
« Peut-être », se disait Jenny, « peut-être n'est-il pas aussi pervers que je pensais, ni aussi sec, ni aussi… » Et, au même moment, elle s'aperçut qu'elle savait depuis longtemps que Jacques était sensible et bon. Elle en demeura troublée, et, tout en suivant le récit de Jacques, elle ne put s'empêcher de retenir au passage ce qui motivait davantage le jugement favorable qu'elle venait de porter sur lui.
— « Simon a voulu que je sois assis à sa gauche », continua-t-il. « J'étais le seul présent de tous ses amis. Daniel avait promis de venir : mais il s'était défilé. Et pas un membre de la famille Battaincourt, pas même le cousin germain de Simon, avec lequel il a été élevé et sur lequel il avait compté jusqu'à l'heure du dernier train. Le pauvre diable faisait pitié. C'est une nature sensible, assez fine ; je vous assure ; je sais de lui des choses très bien. Il regardait tous ces gens autour de lui : tous des étrangers. Il pensait à ses parents. Il m'a dit : “Jamais je n'aurais cru qu'ils me tiendraient rigueur à ce point-là. Faut-il qu'ils m'en veuillent !” Et, à un autre moment du repas, il m'a dit : “Pas un mot, pas même un télégramme ! Je n'existe donc plus pour eux. Dis ?” Je ne savais que lui répondre. Alors il s'est dépêché d'ajouter : “Oh ! ce n'est pas pour moi que je dis ça ; moi, je m'en fiche. C'est pour Anna.” Justement la terrible Anna décachetait une dépêche qu'on venait d'apporter. Battaincourt est devenu tout pâle. Mais la dépêche était bien pour elle : des félicitations d'une amie. Alors il n'a pas pu y tenir : malgré tous les gens qui le regardaient, malgré Anna et son visage fermé, et ce regard froid qui le surveillait, il s'est mis à pleurer. Elle était furieuse. Il s'en est rendu compte. Il était à côté d'elle, naturellement. Il lui a posé la main sur le bras, et il lui a dit, à mi-voix, comme un gosse : “Je vous demande pardon.” C'était affreux à entendre. Elle n'a pas bronché. Alors — et c'était plus pénible encore que de le voir pleurer — il a commencé à parler avec animation, à plaisanter ; et, par moments, tout en disant n'importe quoi sur un ton forcé, on voyait les larmes venir à ses yeux, et il les essuyait, sans s'arrêter de parler, du revers de sa main. »
Le trouble de Jacques prêtait tant d'émotion à cette scène, que Jenny murmura :
— « C'est affreux… »
Il eut une joie d'auteur, la première peut-être. Intense. Mais qu'il dissimula hypocritement :
— « Je ne vous ennuie pas ? » fit-il, comme s'il n'avait pas entendu. Et il reprit aussitôt : « Ce n'est pas tout. Au dessert, les autres tables ont réclamé : “Les mariés !” Battaincourt et sa femme ont dû se lever, sourire, faire le tour de la salle, une coupe de champagne à la main. C'est là qu'il y a eu un petit détail poignant. Dans leur promenade autour des tables, ils avaient oublié la fille du premier mari, une enfant de huit ou neuf ans. La gamine a couru derrière eux. Ils étaient déjà revenus à leurs places. Sa mère l'a embrassée, à la diable, en défripant la collerette de la petite robe. Et puis elle a poussé sa fille vers Battaincourt. Mais lui, après cette tournée où il n'avait pas rencontré le regard d'un ami, il avait les yeux pleins de larmes, et il ne voyait rien : il a fallu lui mettre la fillette sur les genoux. Ce faux sourire qu'il a eu, en se penchant vers l'enfant de l'autre ! La petite tendait sa joue : elle avait des yeux tristes, cette enfant, je n'oublierai jamais ça. Enfin, il l'a embrassée. Et, comme elle ne s'en allait pas, il lui flattait le menton, bêtement, comme ça, avec un doigt, vous comprenez ? Je vous assure que c'était lamentable. Mais c'est tout de même une belle histoire… Vous ne trouvez pas ?… »