Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Longtemps elle suivit des yeux, parmi les arbres, la traînée lumineuse qui devançait la voiture dans la nuit. Et, appuyée au mur du jardin, serrant la chienne entre ses bras, elle éprouvait une si poignante mélancolie, tant de rancœur contre elle ne savait quoi, tant d'espérance sans but, qu'elle leva la tête vers le ciel constellé, et souhaita, pendant quelques secondes, de mourir avant d'avoir essayé de vivre.
VI
Gisèle se demandait pourquoi, depuis quelques jours, les journées étaient si brèves, l'été si glorieux, et pourquoi le matin, en faisant sa toilette près de la croisée grande ouverte, elle ne pouvait se retenir de chanter et de sourire à tout ce qu'elle voyait : à sa glace, au ciel limpide, au jardin, aux pois de senteur qu'elle arrosait sur l'appui de sa fenêtre, aux orangers de la terrasse qui lui semblaient s'être mis en boule comme des hérissons afin de mieux se défendre des rayons du soleil.
M. Thibault ne séjournait guère à Maisons-Laffitte plus de deux ou trois jours sans retourner vingt-quatre heures à Paris pour ses affaires. Durant ses absences, un air plus léger circulait dans la villa. Les repas étaient comme des jeux : Jacques et Gise retrouvaient leurs absurdes fous rires d'enfants. Mademoiselle, plus allègre, trottinait de l'office à la lingerie, et de la cuisine au séchoir, fredonnant des cantiques démodés qui ressemblaient à des couplets de Nadaud. Ces jours-là, Jacques, détendu, l'esprit vivace et plein de projets contradictoires, s'abandonnait sans réticence à sa vocation, et passait l'après-midi dans un coin du jardin, s'asseyant, se levant, griffonnant des notes. Gisèle, gagnée elle aussi par le désir de bien employer son temps, s'installait sur le palier, d'où elle pouvait apercevoir les allées et venues de Jacquot sous les arbres ; et là, plongée dans les Great Expectations de Dickens, dont Mademoiselle, sur les instances de Jacques, avait autorisé la lecture comme une occasion de faire des progrès en anglais, elle pleurait avec délices, parce qu'elle avait, dès le début, deviné que Pip délaisserait la pauvre Biddy pour la cruelle et fantasque Miss Estelle.
Une courte absence que dut faire Jacques dans la seconde semaine d'août, pour assister, en Touraine, au mariage de Battaincourt dont il n'avait pu refuser d'être le témoin, suffit à rompre le charme.
Le lendemain de son retour à Maisons, éveillé tôt après un sommeil énervé, comme il se rasait avec soin et constatait que son teint n'offrait plus la moindre rougeur et qu'à la place de son clou il ne restait qu'une invisible cicatrice, la perspective de reprendre cette existence tout unie lui parut si décevante qu'il quitta sa toilette pour se jeter rageusement en travers de son lit. « Et les semaines passent », songea-t-il. Était-ce là les vacances qu'il avait espérées ? Brusquement, il sauta à terre. « Je devrais prendre un peu d'exercice », se dit-il sur un ton raisonnable qui contrastait avec la fébrilité de ses gestes. Il choisit dans son armoire une chemise à col ouvert, vérifia si ses souliers, si sa raquette, étaient valides ; et, quelques instants plus tard, il enfourchait sa bicyclette pour être plus vite au club.
Deux des courts étaient occupés. Jenny jouait. Elle n'eut pas l'air de remarquer l'arrivée de Jacques qui ne se hâta pas d'aller lui dire bonjour. Un remaniement des équipes les rassembla dans la même partie, d'abord en adversaires, puis en partenaires. Ils étaient de même force.
Ils reprirent d'emblée le ton discourtois de leur camaraderie passée. Jacques s'occupait beaucoup de Jenny, mais toujours d'une façon tracassière, voire blessante, raillant ses fautes de jeu, et prenant un visible plaisir à la contredire. Jenny répondait du tac au tac avec une voix de tête qui ne lui était pas naturelle. Il lui eût été facile d'éviter un partenaire aussi désobligeant ; pourtant elle ne paraissait pas chercher à l'évincer ; au contraire, elle s'obstinait à avoir le dernier mot. Et, lorsque les autres joueurs commencèrent à se disperser pour le déjeuner, elle interpella Jacques sur un ton qui ne désarmait pas :
— « Je vous fais un simple en quatre jeux ! »
Elle y déploya une surexcitation si combative, qu'il fut battu par quatre-zéro.
Le triomphe la rendit généreuse :
— « Ça ne compte pas, vous n'êtes pas entraîné. Vous prendrez votre revanche un de ces jours. »
Sa voix avait retrouvé l'intonation voilée qui lui était coutumière. « Nous sommes deux enfants », se dit Jacques. Il était heureux de partager une faiblesse avec elle. Ce fut comme une lueur d'espoir. Il fut saisi de honte en songeant à son attitude envers Jenny ; mais lorsqu'il chercha quelle autre attitude adopter, il n'en trouva aucune ; jamais, vis-à-vis d'elle, il ne saurait être naturel ; et il n'y avait personne avec qui plus ardemment il eût désiré l'être.
Midi sonnait lorsqu'ils sortirent ensemble du club, leurs bicyclettes à la main.
— « Au revoir », dit-elle. « Passez devant. J'ai tellement chaud que je crains d'attraper du mal, en machine. »
Il ne répondit pas, et continua de cheminer près d'elle.
Jenny n'aimait pas que l'on s'imposât ; elle eut un sentiment d'impatience à ne pouvoir se défaire de son compagnon au moment qu'elle le souhaitait. Jacques ne s'en douta pas ; il pensait à revenir jouer dès le lendemain et cherchait une phrase qui lui permît de motiver cette assiduité imprévue.
— « Maintenant que je suis revenu de Touraine », commença-t-il avec embarras… Il avait renoncé à son ton moqueur. (D'ailleurs, elle avait déjà remarqué l'an dernier qu'il cessait presque toujours de la taquiner lorsqu'il leur arrivait d'être seuls.)
— « Vous étiez en Touraine ? » dit-elle, pour dire quelque chose.
— « Oui. Un mariage d'ami. Mais vous le connaissez : c'est chez vous que je l'ai rencontré : Battaincourt ? »
— « Simon de Battaincourt ? » Elle parut rassembler quelques souvenirs, et sur un ton catégorique : « Il ne me plaisait pas. »
— « Tiens ! Pourquoi ? »
Elle supportait mal ce genre d'interrogation.
— « Vous êtes trop sévère, c'est un gentil garçon », reprit Jacques, voyant qu'elle ne répondait pas. Mais il se ravisa : « Non, au fond, vous avez raison : il est très quelconque. » Elle approuva d'un signe de tête et il en fut tout heureux.
— « Je ne savais pas que vous vous étiez lié avec lui », dit-elle.
— « Pardon. C'est lui qui s'est lié avec moi », rectifia-t-il, en souriant. « Cela s'est fait un soir que nous revenions, je ne sais plus d'où. Il était très tard. Daniel nous avait quittés. Alors Battaincourt m'a pris pour confident, sans crier gare. Il m'a raconté toute sa vie, comme on confie sa fortune à un banquier en lui disant : Occupez-vous de mes affaires, je m'en rapporte à vous. »
Elle l'écoutait avec une certaine curiosité, et ne songeait plus, pour l'instant, à se débarrasser de lui.
— « Il vous arrive souvent d'être pris pour confident ? » demanda-t-elle.
— « Non. Pourquoi ?… Si, peut-être. » Il sourit : « Oui, au fond, ça m'arrive assez souvent. » Il ajouta, non sans quelque défi : « Ça vous étonne ? »
Il fut ému de l'entendre répondre, sur un ton sage :
— « Non, pas du tout. »
Des bouffées de vent chaud leur soufflaient au visage l'haleine des jardins qu'ils longeaient, un fumet de terreau mouillé, une odeur sourde de fleurs au soleil, d'œillets d'Inde, d'héliotropes. Jacques se taisait. Ce fut elle qui le relança :