Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Ils la reconduisirent dans la première salle qu’elle avait vue, celle avec les ascenseurs. Ils émergèrent cette fois sur le pont supérieur en caillebotis. En dessous, l’équipe jaune travaillait sur les avions robots, examinant les pièces démontées étalées sur de petits carrés de bâche encombrés.
Baptiste et Hesseltine s’arrêtèrent près de l’un des silos soigneusement décorés. Les étoiles stylisées, les comètes chevelues… elle vit qu’il s’ornait également d’une silhouette noire, le contour sommaire d’une beauté pulpeuse et dénudée. Longues jambes tendues, cheveux rejetés en arrière, une pose d’effeuilleuse. Et une légende : TANYA « Qu’est-ce que c’est ? dit Laura.
— C’est le nom du ballon », dit Baptiste. Presque sur un ton d’excuse, comme un homme du monde contraint d’aborder un sujet délicat. « Les hommes ont fait ça… la fougue, l’entrain… enfin, vous savez ce que c’est. »
La fougue, l’entrain. Difficile d’imaginer pareils sentiments chez les hommes qu’elle avait vus à bord. « À quoi ça sert ? »
Hesseltine prit la parole : « Eh bien, on grimpe à l’intérieur, bien sûr, et… » Il marqua un temps. « Vous n’êtes pas lesbienne, n’est-ce pas ?
— Quoi ? Non…
— Enfin, tant pis, je suppose… Si vous n’êtes pas homo, les options spéciales ne vous seront pas d’un grand secours… Mais enfin, même sans les simulations, on dit que c’est très relaxant. »
Laura eut un mouvement de recul. « Et ils sont tous… comme ça ?
— Non, dit Baptiste. Certains sont des tubes de lancement d’engins robots et les autres des lance-missiles. Mais cinq sont aménagés en caissons de détente – les “bains hollywoodiens”, comme disent les hommes.
— Et vous voulez que je grimpe là-dedans ?
— Si vous voulez, dit Baptiste, avec réticence. Nous n’activerons pas le mécanisme – rien ne vous touchera – vous flotterez simplement à l’intérieur, respirant, rêvant, dans de l’eau de mer agréablement chauffée.
— Histoire de vous garder à l’abri quelques jours, ajouta Hesseltine.
— Quelques jours ?
— Ils sont très perfectionnés et très bien conçus, intervint Baptiste, ennuyé. Ce n’est pas une invention à nous, vous savez.
— Quelques jours, ce n’est rien ! reprit Hesseltine. Maintenant, s’ils vous y laissaient quelques semaines, alors là, vous commenceriez peut-être à voir votre Personnage Optimal et toutes sortes de trucs tordus… Mais en attendant, vous serez en parfaite sécurité et parfaitement heureuse. Et nous, nous saurons où vous êtes. Ça vous va ? »
Laura hocha imperceptiblement la tête. « Si vous pouviez plutôt me trouver une simple couchette… dans un coin, quelque part… moi, ça ne me dérange pas.
— Y a pas beaucoup d’intimité, avertit Baptiste. On est plutôt surpeuplés. » Il semblait toutefois soulagé. Ravi qu’elle ne mobilise pas le cinquième de ses précieux caissons.
En revanche, Hesseltine fronça les sourcils. « Bien, mais je ne veux pas vous entendre râler ensuite.
— Non, non. »
Hesseltine semblait impatient. Il lorgna son multiphone de plongée. « Il me faut absolument une liaison hertzienne avec le QG pour mon rapport.
— Faites, je vous en prie, dit Laura. Vous en avez fait plus qu’assez pour moi. Je suis sûre que je saurai me débrouiller, vraiment.
— Waouh, dit Hesseltine. Mais ça ressemblerait presque à un merci ! »
Ils lui trouvèrent une place dans la buanderie, antre humide et rempli de vapeur, puant le détergent et encombré de machines aux angles vifs : une simple couchette étroite qu’on déployait sur ses rails chromés coulissants. Des draps pendaient, suspendus à une forêt de tuyaux gris passant au-dessus. À l’intérieur, deux presses à vapeur, antiques essoreuses de laverie.
La pièce accueillait aussi des piles de cartons emballés contenant de vieux films d’Hollywood, les gros, les mécaniques, ceux qu’on passait sur des projecteurs. Tous soigneusement étiquetés, à la main : MONROE N°1, MONROE N°2, GRABLE, HAYWORTH, COCCONE. Il y avait un interphone au mur, un antique combiné transmettant uniquement le son, muni d’un long cordon torsadé. La vue de l’appareil lui fit aussitôt penser au Réseau. Puis à David. À sa famille, aux siens.
Elle avait disparu de leur monde. La croyaient-ils morte ? Ils la recherchaient encore, elle en était sûre. Mais dans les geôles de Singapour, dans les hôpitaux et enfin dans les morgues. Mais pas ici. Jamais.
Un marin rouge fit son lit, tendant les draps propres à gestes précis et efficaces.
Puis il exhiba une paire de cisailles chromées particulièrement inquiétantes. « Voyons voir un peu ces mains. » Les deux bracelets de plastique, reliquat des menottes, lui ceignaient toujours les poignets. Il les prit en tenaille et les maltraita jusqu’à ce qu’ils finissent par céder, non sans effort. « L’a dû falloir une sacrée lame pour couper ça, remarqua-t-il.
— Merci.
— Me remerciez pas. C’était une idée de votre copain, M. Hesseltine. »
Laura massa ses poignets à vif. « Comment vous appelez-vous, mon ami ?
— “Jim”, ça fera l’affaire. J’ai cru comprendre que vous étiez du Texas.
— Ouais. De Galveston.
— Moi aussi. Mais plus bas, sur la côte. De Corpus Christi.
— Bon sang, mais on est quasiment voisins !
— Ouais, comme qui dirait. » Jim semblait avoir dans les trente, quarante ans. Massif, les traits épais, un peu rouquin, légèrement dégarni. Il avait le teint couleur mauvais papier d’imprimante, si pâle qu’on distinguait des veines bleuâtres sur son cou.
« Puis-je vous demander quelque chose ? dit Laura. Ce que vous êtes venu faire ici ?
— Protéger les gens, répondit-il noblement. Vous protéger en ce moment même, au cas où vous auriez décidé de faire des bêtises. M. Hesseltine dit que vous êtes un drôle de petit numéro. Le genre plus ou moins politicard.
— Oh !… non, je voulais dire, comment avez-vous atterri ici ?
— Puisque vous le demandez, je vais vous le dire. » Et Jim rabattit une couchette à sommier à ressorts, encastrée dans son logement en hauteur dans le mur. Puis il s’y coinça. Il la surmontait, les jambes ballantes, le cou baissé pour éviter le plafond. « Dans le temps, j’étais pêcheur professionnel. La crevette. Mon père aussi. Et son père avant lui… Mais ils nous ont peu à peu coincés dans un étau dont on ne pouvait plus se sortir : la politique des Pêches et Chasses du Texas, un million de lois sur l’environnement. C’est pas que j’aie quelque chose contre. Seulement, la loi américaine n’arrêtait pas les Mexicains ou les Nicaraguayens. Et eux, ils trichaient. Ils épuisaient les meilleures zones de pêche, raflaient tout, puis bradaient la marchandise sur nos meilleurs marchés. Nous avons perdu notre bateau ! Tout perdu. On s’est retrouvés à l’assistance, sans rien.
— Je suis désolée, dit Laura.
— Sûrement pas autant que nous… Enfin, avec quelques-uns de mes potes dans le même pétrin, on a essayé de s’organiser, de protéger nos vies et nos familles… Mais les Texas Rangers – il y avait un sale cafard de dénonciateur dans le coup – m’ont piqué avec une arme. Et vous savez qu’on n’a plus le droit de détenir une arme aux États-Unis aujourd’hui, même pas pour protéger son propre foyer ! Bref, ça s’annonçait plutôt mal pour moi… Et puis, j’ai appris par des copains dans mon… hum… organisation… qu’il y avait des possibilités de recrutement outre-mer. Des groupes pour vous protéger, vous planquer, vous apprendre à vous battre.
« Bref, c’est comme ça que j’ai échoué en Afrique.