Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Le prote lui montra une sorte de petite brouette fermée en métal brillant, avec un entonnoir sous le caisson et un levier sur le côté. « Remplis-la. »
Mercurio pelleta un peu de terre rouge dans la petite brouette. La terre descendait par l’embout de l’entonnoir et se déposait sur le sol.
« Le levier, imbécile ! », hurla le prote en le voyant tenter de boucher l’entonnoir avec la main.
Mercurio fit basculer le levier sur le côté de la petite brouette et le flux de terre rouge s’interrompit.
Un petit garçon souffla alors dans un étrange instrument semblable à un cor mais au son plus aigu, et en quelques instants une véritable foule accourut sur le chantier jusque là désert. Mercurio vit au premier rang des charpentiers portant des haches et des scies, et toutes sortes d’outils pour travailler le bois, ébauchoirs, poinçons, massettes et gouges. Derrière eux, toute une troupe d’apprentis, jeunes pour la plupart, portaient des scies fixées le long d’une perche, avec des lames dentées et des poignées de part et d’autre. Un autre groupe d’ouvriers portait des bidons ; ils avaient les mains noires, leur visage était sale et leurs cheveux collés comme de l’étoupe. Un bidon plus grand était posé sur le plan métallique d’une charrette percée d’un trou, sous lequel quelques manœuvres préparaient un fourneau. Eux aussi étaient entourés d’une équipe d’apprentis tout aussi noirs et sales, armés de maillets de bois et de ciseaux à pointe plate, et portant des balles de chanvre brut. Tous s’étaient disposés autour du chantier pour assister au spectacle mais sans se mélanger, comme les régiments d’une armée.
Au centre du chantier, le prote était seul. Il regardait le sol, semblant y lire quelque chose qu’il était seul à voir. Il resta longtemps ainsi, absorbé. Personne ne parlait.
Mercurio avait la sensation que d’un instant à l’autre allait se réaliser un prodige. Et cette sensation était sûrement partagée, à en juger par l’atmosphère générale.
Le prote Tagliafico leva les yeux du terrain. Il tourna sur lui-même, les bras écartés, ses compas à la main, fixant les ouvriers, le visage grave. Il y eut un léger murmure, comme l’écho sonore de l’attente. Puis Tagliafico prit une poignée de terre rouge, alla à grands pas à une extrémité du chantier et en déposa un petit tas. Il s’agenouilla et pointa vers la partie opposée du chantier un instrument complexe constitué de mesureurs et de loupes.
« Mets-toi là avec la trace, le nouveau », lui dit-il.
Mercurio sentit le regard de tous sur lui. « La trace ? demanda-t-il tout bas au gamin qui avait joué du cor.
— La brouette, répondit celui-ci. Grouille-toi. »
Mercurio courut de l’autre côté du chantier en poussant la petite brouette. Il s’installa au centre.
Tagliafico lui fit signe d’avancer.
Mercurio démarra aussitôt.
« Doucement ! », hurla le prote.
Les spectateurs ricanèrent.
Mercurio s’arrêta.
« Bascule le levier et avance en ligne droite jusqu’à moi. »
Mercurio bascula le levier. La terre rouge commença à descendre par l’entonnoir. À mi-chantier, il se retourna pour voir la ligne qu’il avait tracée. Et il dévia.
« Regarde devant toi, couillon ! », cria le prote.
Mercurio obéit. Il sentait tous les regards sur lui. Il rentra la tête dans les épaules, priant pour que l’arsenalier dont il avait volé les vêtements ne soit pas parmi les spectateurs.
Quand Mercurio fut arrivé près de lui, le prote ferma le levier de la petite brouette puis se tourna vers un homme du groupe des charpentiers. « Maître de hache Scoacamin, je vous confie ce novice. » Il tira Mercurio par l’oreille.
Mercurio eut une grimace de souffrance.
L’assistance se mit à rire.
« Il ne sait pas comment on construit un navire. Aujourd’hui, nous ferons de lui un vrai arsenalier », ajouta Tagliafico d’un ton grave. Tous cessèrent de rire et hochèrent la tête. « Le maître de hache le passera au maître calfateur, et vous le confierez à chaque fois à un maître d’art différent. » Tagliafico poussa Mercurio vers le premier homme auquel il s’était adressé.
« Je suis le maître de hache Scoacamin, lui dit celui-ci. Tagliafico t’a fait un grand honneur. Remercie-le en regardant avec attention comment il travaille. Personne n’est meilleur que lui dans le tracé du gabarit. »
Le prote, tirant derrière lui la petite brouette et s’agenouillant pour mesurer avec ses compas, traça des signes le long de la ligne droite que Mercurio avait dessinée. Il y eut bientôt sur le sol du chantier tout un réseau de lignes rouges, comme une grande toile d’araignée. Quand il eut fini, il était en nage et sa tunique noire de prote était couverte de terre rouge, ainsi que ses mains, sa barbe et les verres de ses lunettes. Il leva les mains au ciel, et tous applaudirent longuement.
Mercurio ne comprenait pas.
« Le navire tout entier est là, lui dit le maître de hache en désignant les signes rouges sur la terre. Maintenant, il nous reste la tâche la plus facile. » Il se tourna vers ses hommes et cria : « Au travail ! »
En un instant arrivèrent trois grandes charrettes sur lesquelles étaient empilées de grosses poutres à section carrée et des poutres plus fines, à section rectangulaire.
« Posez la quille ! », ordonna le maître de hache à un groupe.
Les charpentiers prirent une poutre gigantesque qu’ils posèrent sur un des traits rouges du prote, et qu’ils coupèrent pour l’adapter à la ligne. Puis, à une vitesse extraordinaire, coordonnés comme des danseurs, ils ajoutèrent une à une des planches, qu’ils encastraient les unes dans les autres. Ils pratiquèrent des trous perpendiculaires et y enfoncèrent de longues chevilles de bois pour fixer entre elles les poutres à la quille.
Le maître de hache ordonna : « Rode de poupe et rode de proue ! » et un autre groupe de charpentiers, après avoir découpé des mortaises, inséra deux éléments courbes, eux aussi de section carrée. L’encastrement était à peine terminé que déjà une série de membrures, les madiers, était insérée dans la quille et maintenue par une poutre plus petite, de section rectangulaire, appelée carlingue. La coque fut consolidée par des baux et l’on installa entre ces baux et la carlingue un ensemble de planches constituant le vaigrage de fond.
Le maître de hache contrôla le travail et ordonna une brève pause, durant laquelle les apprentis, et Mercurio avec eux, débarrassèrent le sol des copeaux, éclisses de bois et autres déchets. Quand ils eurent fini, il ne restait plus trace des lignes de terre rouge. À leur place s’érigeait la silhouette de la future galère, comme le squelette puissant d’un animal mythologique.
Alors, on commença à mettre la peau sur le navire, c’est-à-dire les bordages extérieurs, qu’on renforça jusqu’à ce que sonne la cloche du déjeuner.
Après un rapide repas, le maître de hache Scoacamin emmena Mercurio auprès du maître calfateur. C’était l’un de ceux qui avaient les mains noires. L’homme lui fit un signe de tête et le confia à un apprenti.
« Attention à pas te brûler », lui dit celui-ci en lui passant un bidon de poix liquide avec une louche incrustée de noir. Mercurio comprit d’où provenait la couleur de leurs mains. L’assistant versa la poix dans un seau où un autre apprenti avait enroulé une série de bandes de chanvre brut.