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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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Pourtant JE VOLE !

Non. Elle ne volait pas. Elle était simplement assise là, attachée sur son siège. Impuissante dans un cigare métallique suspendu au-dessus des montagnes de San Gabriel, grâce à la rotation poussive de quelques turboréacteurs graisseux.

Elle volait peut-être… mais au risque d’y perdre la vie.

L’avion tomba dans un trou d’air, et Rosa, le souffle coupé, s’agrippa à ses accoudoirs.

Sa mère se tourna vers elle.

— Tu es toute pâle, ma chérie. Ça ne va pas ?

— Si si…

Elle avala sa salive avec moult difficultés. Elle ne savait pas ce qui était pire : la peur, l’humiliation ou la déception. Un goût amer montait du fond de sa gorge.

— Le voyage dure combien de temps ?

— Cinq heures. Enfin, plus ou moins.

Cinq heures ? Ces moteurs tiendraient-ils le coup jusqu’au bout ? Avec l’effort qu’ils devaient fournir en permanence ? La pression qu’ils exerçaient sur le fuselage ?

Malgré elle, ses yeux se baissèrent vers les montagnes. Les nuages. Et ce vide incommensurable.

— Rosa ?

Sa mère, toujours.

— Qu’y a-t-il ? Ça ne va pas mieux ?

— Oh, bon sang, intervint son père avec le tact qui le caractérisait. Donne-lui donc le foutu sac en papier. Il est fait pour ça !

Elle échangea son billet de retour pour un voyage en car.

Un voyage interminable, déplaisant, déprimant. Chaque mètre de bitume avalé par les roues du véhicule signait l’aveu de son échec. Elle ne parla à personne, garda les yeux rivés sur l’horizon, le point de jonction entre la terre et le ciel.

Une fois rentrée, elle s’inscrivit à l’U.C.L.A. En plein premier trimestre, elle rencontra Vincent Connor, un étudiant des Beaux-Arts qui lui fit tourner la tête – et la page sur le chapitre de l’aviation.

Vince avait grandi dans une ferme. Blond, beau, bien bâti, pataud et mal dégrossi, il venait du Wyoming où son père élevait des moutons ; mais aux yeux émerveillés de Rosa, il sortait tout droit de la comédie musicale Oklahoma. À tout moment, elle s’attendait à le voir pousser la chansonnette.

Elle devint Mme Rosa Perry Connor au printemps de l’année suivante. Cinq des cousins et cousines de Vince prirent courageusement l’avion du Wyoming pour venir, avec son père veuf, assister à la cérémonie. L’église était pleine. Les nièces de Rosa, ravissantes jumelles de quatre ans, les filles de son frère, tenaient la traîne.

Après la réception, Vince emmena Rosa passer leur nuit de noces à San Francisco, dans un motel en bordure de route ; le brouillard né de l’océan s’accrochait aux pins entourant le parking. La bénédiction nuptiale redonna une nouvelle vigueur à l’acte d’amour. Elle l’appelait Cow-Boy, et ça l’excitait.

Après ça…

Elle ne vit pas le temps passer. Après avoir abandonné les Beaux-Arts, Vincent connut les désagréments des petites annonces et des agences d’emploi jusqu’à ce que son beau-père s’en mêle et le fasse engager dans sa compagnie électronique. Avant d’avoir su ce qui lui arrivait, Rosa fut catapultée dans les clubs de bridge et garden-parties qu’elle avait tant détestés plus jeune. Elle s’y sentait aussi à l’aise qu’une religieuse dans un camp de nudistes, mais Vince était encore pire qu’elle. Ses inévitables chemises à carreaux étaient devenues la risée de ces réunions. Il ne prononçait généralement pas un mot ; s’il ouvrait la bouche, c’était pour raconter quelque grivoiserie balourde dont il avait le secret. Un vrai cow-boy. Indécrottable.

Vince rêvait depuis longtemps d’ouvrir sa propre compagnie – de quoi ? elle ne l’avait jamais su – mais n’avait jamais pu économiser suffisamment d’argent. Il commença à boire. Rosa aussi. Leurs garden-parties devinrent de moins en moins protocolaires et Rosa, assise sur les marches du perron, s’abandonnait de plus en plus à son vieux fantasme du Fokker. Attention, mesdames et messieurs, voici la Baronne rouge. Des sacs en papier ont été prévus pour votre confort dans la poche du siège.

À la mort de son père, Vincent la ramena avec lui dans son Wyoming natal. Rosa eut l’impression d’avoir été transférée à son insu sur une planète lointaine et hostile. Pour son malheur, Vincent avait décidé de reprendre le ranch familial.

— Tu t’y habitueras, lui dit-il, sans prêter grande attention à ses objections. Ce n’est pas aussi terrible que tu l’imagines.

C’était pire. Le ranch trônait au centre d’une immense terre peuplée d’hommes vindicatifs et de femmes soumises. Rosa n’avait d’autre choix que de préparer les repas, d’entretenir la maison et de regarder la télé. Vince n’était pas très chaud pour fonder une famille ; elle non plus. Il lui arrivait de s’imaginer enceinte, histoire de rompre la routine, mais ces velléités de maternité n’allaient pas jusqu’à la convaincre d’oublier sa pilule quotidienne.

Pourtant, malgré cette vie assommante, mon Dieu que les années passaient vite. Des hivers sibériens, des printemps boueux, des étés si secs que ses petits parterres fleuris se rabougrissaient immanquablement avant l’automne. Saison après saison, les programmes défilaient à la télévision. Parfois, Vince l’emmenait jusqu’à Cheyenne. La belle affaire… Cheyenne, le dernier bastion du rodéo.

Son existence devint plate, aussi plate que l’horizon. Sans qu’elle s’en aperçût, la vie filait. Elle vieillissait. Elle fêta bientôt ses quarante ans. Comment était-ce arrivé ? Puis ce fut quarante-cinq. Et cinquante. Mon Dieu. Cinquante ans et toujours coincée dans un ranch à moutons au fin fond du Wyoming !

Elle avait cinquante et un ans quand le vaisseau apparut dans le ciel telle une lune d’ivoire.

Rosa n’en fut pas effrayée, pas même au début. D’après Vincent, il présageait la fin du monde. Pourquoi pas ? En attendant, Rosa aimait le voir glisser, sans effort, sur la toile sombre de la nuit. Il volait, comme elle avait un jour rêvé de voler.

Cette présence agitait de vieux souvenirs.

Elle était plus que jamais clouée au sol, enchaînée à ces immenses hectares de prairies. Enchaînée à Vince. Pour couronner le tout, elle avait pris du poids au fil des ans ; sa démarche s’était considérablement alourdie, empâtée. La vengeance de la gravité…

Et puis, l’été précédent, comme tout le monde, elle s’était alitée avec la grippe de Taiwan… et s’était réveillée avec la conscience que sa vie n’avait été qu’un prologue.

Vince accepta lui aussi la proposition de Contact sans la moindre hésitation, ce qui la surprit. Il avait paru satisfait de sa vie. Le ranch, sous sa supervision, prospérait ; il avait l’air content de son sort. Il n’avait jamais eu de rêves de vol, lui.

Cependant, il était impatient de voir venir cet âge d’or, impatient de quitter son costume de cow-boy Marlboro et de plonger dans les profondeurs fluides du Monde supérieur.

Après Contact, Rosa se sentit curieusement plus proche de Vince, mais en même temps plus distante. Elle pouvait clairement apprécier le paysage accidenté de sa vie, distinguer les sommets de la fierté et les canyons de l’ambition qui l’avaient conduit en Californie puis ramené au Wyoming. Il y avait même la butte pastel de ses sentiments et de son affection pour elle, Rosa. Agréable découverte.

Mais elle pouvait se rendre compte, aussi, que leur union était le fait de l’arbitraire, du hasard. Leur amour avait culminé dans un motel à San Francisco. Qu’en restait-il ? De la tendresse, au mieux. De l’ennui, au pire.

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