Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Et autre chose, aussi. Matt ressentait chez le colonel une certaine cruauté, une impatience toujours prête à exploser en violence. À plusieurs reprises, Matt l’avait surpris, seul, le pied battant la mesure de quelque musique intérieure, les yeux fixes, absents, et les poings serrés.
Mais il ne pouvait confier ces observations à Beth sans passer pour un mauvais perdant ou un paranoïaque. De toute façon, le vote de Beth n’avait pas plus compté que celui de Chuck Makepeace ou celui de Bob Ganish. C’est seulement son indécision qui l’avait placée dans la situation délicate de faire pencher le fléau de la balance.
Elle avait fait pour le mieux. En son âme et conscience.
— Je suppose que je devrais vous laisser, dit-elle.
— Seulement si tu le souhaites.
— Vous ne m’en voulez pas ? demanda-t-elle.
— Non.
C’est vrai. Il ne lui gardait aucune rancune.
Elle s’assit près de lui. Soulagée, fatiguée, elle posa la tête sur son épaule.
Il caressa ses longs cheveux ; le vent sifflait en s’engouffrant sous le camping-car. Jamais il ne pourrait s’habituer à ces plaines dénudées. L’océan lui manquait cruellement.
Il songea à Beth. À toutes les facettes de Beth Porter. L’adolescente boudeuse, insatisfaite ; celle qui avait tatoué MINABLE sur son épaule ; qui avait attisé la jalousie de Joey.
Et l’autre Beth. La jeune femme qui avait apaisé l’angoisse de Jacopetti par ses paroles assurées, réconfortantes ; qui étudiait les manuels médicaux avec un sérieux exemplaire.
Quelque chose de propre, de fort, naissait de sa vie oisive et gâchée. La rose sur le fumier.
— Joey est de surveillance, dit-elle. Il a fait un feu de camp sur la route.
— Il t’a vue venir ?
— Non. Et puis de toute façon, je m’en fous. J’en ai marre de m’occuper de lui. C’est un sale petit con.
— Qui pourrait peut-être devenir dangereux.
— Avec son canif ? Ça m’étonnerait.
— Après ce que tu lui as dit l’autre soir…
— Oui, c’était pas très malin de ma part. Mais je ne lui appartiens pas.
— Nous sommes une toute petite communauté, Beth. Je ne voudrais vraiment pas être source de problèmes. On en a assez comme ça.
— Alors, il faut que je m’en aille ?
Elle le défiait.
— Tu sais bien que rien ne t’y oblige.
— Je voudrais rester un peu plus longtemps.
— Alors reste.
Une nuit froide. Un peu de chaleur.
27
Destinations
Le cortège de caravanes et de motor-homes poussiéreux, mené par le colonel Tyler dans un 4 × 4 Ford, prit la route 84 en direction du sud, vers l’Utah.
Tyler roulait vitres ouvertes, laissant entrer un vent si froid qu’il gerçait ses lèvres. Il roulait à une allure prudente, régulière. Parfois, il se sentait entravé par le convoi derrière lui. Mais quel privilège d’être en tête. D’avoir une vue dégagée.
La route vide n’en paraissait que plus large. De temps à autre, ils passaient devant une voiture ou un camion abandonnés, et il était rassurant de savoir que, en cas de besoin, il serait possible de pomper de l’essence dans les réservoirs de ces véhicules. Mais la nécessité ne s’était jamais présentée. La plupart des stations-service étaient alimentées ; quant à Joey et à Bob Ganish, ils s’étaient jusque-là chargés de maintenir les moteurs en bon état de marche.
Tyler leur fit franchir la frontière de l’Utah, rejoignit ce qui avait quelques mois plus tôt été une portion d’autoroute toujours engorgée et, à Brigham City, reprit la I-80 vers l’est, vers des contrées où les villes devenaient plus rares.
Il lisait les cartes avec un soin méticuleux, redoutant d’avoir à traverser les Rocheuses. La I-80 contournait une bonne partie des montagnes en suivant l’autoroute du Pacifique le long du désert Rouge du Wyoming, mais les orages tardifs d’hiver ou ceux, précoces, de printemps étaient réputés pour immobiliser les voyageurs imprudents.
Ils firent halte à Emory et repartirent de bonne heure le lendemain matin. Le ciel, quand le colonel tourna sa clé de contact, était d’un bleu lumineux.
La route grimpait, redescendait sur quelques kilomètres, montait de nouveau.
Il se sentait mieux dès que la route le conduisait loin de la civilisation. Ces villes et ces villages vides l’oppressaient. Les montagnes et déserts étaient simplement éternels. Immuables. Granit, armoise, herbes folles étaient demeurés indifférents au grand bouleversement qui avait transformé le paysage terrestre.
Seul dans son Ford, le colonel Tyler ne l’était pourtant jamais tout à fait. Il avait Sissy pour lui tenir compagnie.
Sissy lui rendait de fréquentes et régulières visites depuis son séjour dans cette ville – Loftus.
Elle lui parlait, une voix portée par le vent, mais il ne l’avait pas encore vue, de ses yeux vue, jusqu’à cet après-midi-là, en plein Texas. Il roulait encore dans le Hummer, à ce moment.
En un sens, il n’était pas surpris qu’elle ait choisi le désert pour se montrer. Le désert était le royaume des mirages, des fantômes, des lacs bleu cobalt scintillant au bout de la route, là où elle basculait de l’autre côté de l’horizon. Sissy, assise à côté de lui, à la place qu’avait occupée Murdoch, avait la même fragilité, la même irréalité. Une Sissy translucide, sèche comme le désert, accoutrée comme toujours de ses nippes de quatre sous, nylon et polyester bariolés ; de vieilles frusques si sales qu’elles dégageaient une odeur rance vaguement écœurante. Le remugle d’un cadavre desséché au soleil.
La radio était une bonne chose, lui disait-elle. Il pouvait continuer à communiquer avec tous ces gens, mais sois prudent, ajoutait-elle. Ne t’approche pas de ces foules, de tous ces survivants de la côte Est, trop dangereux pour toi. Dangereux à quel égard ? Jamais elle ne s’en expliquait. Parle avec Joseph, insistait-elle. Il t’admire.
Sissy était une illusion. Il en avait pleinement conscience. Heureusement. Il n’était tout de même pas assez fou pour la croire réellement assise auprès de lui.
Elle n’était, ainsi que le définiraient sans nul doute les psychologues, qu’un fantôme personnel, un fragment de lui-même. En quelque sorte, il ne s’agissait ni plus ni moins que de Tyler donnant des conseils avisés à Tyler.
Cependant, d’une certaine manière, il ne pouvait nier que l’image assise près de lui était bien celle de Sissy. Elle avait un jour glissé de sa mémoire à la manière d’un ballon dont la ficelle glisse de la main d’un enfant. Et, comme un ballon, elle s’était élevée dans le ciel, avait flotté hors de son esprit pour venir finalement se poser, sans bruit, sur le siège du passager.
Sissy lui conseilla d’aller en Oregon, de marcher jusqu’à Buchanan après avoir abandonné le Hummer dans les montagnes environnantes, et de prendre le commandement de ce groupe de réfugiés loqueteux.
Mène-les vers l’est, dit-elle.
Vers cette Terre promise, ce nouvel éden des survivants dans la vallée de l’Ohio – du moins était-ce ce que Tyler annonçait ouvertement. Pour un temps, il y avait même cru.
Mais Sissy n’avait rien perdu de sa duplicité. Elle avait menti sur leur vraie destination.
Tyler menait le convoi sur une route encastrée entre des murs de granit, slalomant entre les rochers éboulés. Chaque fois qu’il tournait la tête sur sa droite, il rencontrait le regard de Sissy. Elle était aujourd’hui aussi lumineuse que le soleil, ses joues rondes de paysanne d’une blancheur étincelante qui obligeait Tyler à plisser les yeux pour la regarder.